7306252064_fe3298fc6b_b

Pendant que je me dore la pilule sous les doux rayons de onze heures, Matteo nage au large, dans l'azur des flots de Sicile. En cette fin septembre, il y a  moins de touristes. Les plages de Taormina sont presque à nous.

L'été est passé à une vitesse fulgurante, la randonnée en montagne avec les jeunes, le séjour à Montréal avec ma fille… Comment faisais-je donc avant pour profiter de l'été en trois semaines ? J'ai maintenant le luxe de regarder le temps passer. Quel privilège de goûter le présent à sa juste valeur! Jamais par le passé je n'avais apprécié à ce point la saveur des jours. Je crois que le bonheur s'apprend, lui aussi, comme le reste. Cet état d'esprit je le cultive comme un jardin. Nos vies stupides à courir après je ne sais quoi nous en laissent si rarement le loisir. Quelle aliénation que la vie moderne… Je frémis en songeant que j'aurais pu passer à côté de tout ça. J'ai le sentiment d'avoir perdu tellement de temps…

Je tends mon visage au soleil. La brise est idéale. L'air sent les pins. Je songe à Gaël. Il est tombé amoureux d'une charmante Emma. J'espère que ça roule pour eux. Je pense aussi à Claudia. Peut-être tout n'est-il pas perdu avec elle. Nous avons réussi à nous reparler de façon dépassionnée. J'ai pu, à cette occasion, entrevoir la possibilité, non pas d'une réconciliation, mais au moins d'un dialogue renoué. Nos enfants pourront à nouveau nous voir côte à côte à l'occasion des anniversaires et autres retrouvailles familiales. C'est un progrès. Comme quoi, c'est vrai que le temps fait les choses.

— Salut.

Ludmila s'assoit sur la serviette de Matteo et me fait la bise. Elle est habillée de blanc. Elle sent bon la fleur d'oranger.

— Salut, ma belle. Bien dormi ?

— Oui. Vous auriez dû me réveiller.

— Non, tu dormais comme un ange… Tu es radieuse, lui dis-je.

— Merci.

Elle me sourit au milieu des mèches dorées qui lui caressent le visage et se détourne vers l'horizon marin. Je m'attarde un instant sur son minois hâlé au nez couvert de taches de rousseurs. Elle rayonne, ce matin… Peut-être la nuit dernière y est-elle pour quelque chose. 

Durant l'été, cent fois, mille fois, nous avons évoqué l'enfant dont rêve mon amant, et dont Ludmila et moi rêvons maintenant également. L'idée a fait son chemin, et nous avons décidé de passer du temps ensemble, tous les trois, afin de voir si nous savions cohabiter, car aucun de nous ne conçoit d'élever un enfant sans s'assurer de notre parfaite entente. 

L'amitié que Ludmila et moi avons consolidé cet hiver durant les fréquentes absences de Matteo a contribué à notre complicité récente. Et, détail non négligeable, le fait que Matteo et moi soyons bisexuels, nous a permis d'envisager sereinement l'idée d'une conception naturelle. Enfin, quand je dis sereinement, c'est aujourd'hui que je le dis, car c'est bien moi qui était le plus inquiet de l'impact d'un tel rapprochement. Les sentiments de Ludmila pour Matteo me faisaient peur au point que l'idée qu'ils couchent ensemble pour concevoir cet enfant me soit insupportable. J'ai donc freiné des quatre fers. Nous avons parlé, beaucoup parlé. Ce n'est que lorsque j'ai eu la certitude absolue que la jeune femme ne remettrait pas en question ce qu'il y a entre Matteo et moi que j'ai pu accueillir notre projet de famille. Il faut dire que mon cher et tendre n'y a pas été par quatre chemins pour me rallier à leur cause. Il a imposé à Ludmila que je "participe" à la conception de l'enfant. Voilà comment on s'est retrouvés au lit tous les trois, un soir, après un repas bien arrosé. Force ma été de le reconnaître, ce fut une nuit agréable… Bien des tensions s'en sont alors allées. 

J'ai eu moins besoin de réflexion que je ne l'aurais cru. Aujourd'hui, je peux même affirmer que l'idée de la venue de cet enfant m'exalte autant que les futurs parents eux-mêmes. Comme eux, j'envisage l'avenir avec cet optimisme impatient qui précède les grands événements.

Ils feront un père et une mère aimants et moi je serai là, disponible pour le petit. Je sais que je trouverai ma place auprès de lui. Si au départ, ce projet de vie m'effrayait, j'y aspire maintenant autant qu'eux. L'enthousiasme de Matteo est tellement contagieux qu'y résister m'est impossible.

Ce soir d'août, à Paris, avant que ne se décide ce séjour à Taormina, lorsque Matteo, Ludmila et moi avons couché ensemble pour la première fois, le lendemain, au petit déjeuner, nous étions les mêmes, seulement un peu plus proches. Ludmila semblait heureuse. Même si elle avait dû le partager avec moi, enfin, elle avait pu faire l'amour avec Matteo. Mes peurs et mes réticences avaient laissé place a un apaisement dont je suis encore surpris aujourd'hui

Puis, nous nous sommes vus les jours suivants pour rêver du bébé ensemble, puis encore les jours d'après. Ce besoin de se côtoyer s'est imposé. Nous avons imaginé toutes les possibilités, abordé toutes les questions d'organisation pour notre future vie de famille. Nous avons passé d'autres nuits ensemble et l'état de grâce s'est confirmé. À bien y réfléchir, je crois que ce qui m'a définitivement rassuré, c'est l'attitude de Matteo dès que Ludmila n'est plus là. Il se montre toujours intensément satisfait de se retrouver seul avec moi. J'ai acquis la certitude que notre tendresse pour Ludmila ne menaçait pas notre couple et j'ai cessé d'avoir peur.

 

Matteo a eu l'idée de venir trois semaines ici, à Taormina, dans la petite maison vacante d'un oncle Sicilien, pour mieux éprouver la viabilité de notre trio, et pour faire l'amour loin de Paris et de nos obligations quotidiennes.

 

— Tu ne dis rien. À quoi tu penses ?

Ludmila me considère. Son regard bleu oriental est si doux sur moi.

— Je pense que je suis heureuse avec vous deux. Et toi, à quoi tu penses ? 

— À nous trois, au bébé… Comme d'hab… Je réfléchis à des prénoms pour le môme.

Elle rit.

— À croire que tu es encore plus pressé que nous.

— Va savoir !

— Tu ne m'en veux pas d'être venue vous rejoindre, cette nuit ?

— Non, voyons. En plus, j'ai pu faire l'amour une deuxième fois, comme ça.

— Vous l'aviez déjà fait avant ?

— Oui. Pendant que tu prenais ton bain.

— Quelle vitalité, vous deux, alors !

 

Je me remémore nos étreintes nocturnes. Chaque nuit passée ensemble nous libère un peu plus. Cette nuit… Cette nuit, c'était magnifique. Matteo a voulu que je le prenne pendant qu'il possédait Ludmila. J'aime sa manière d'être doux avec elle. L'orgasme nous a traversé tous les trois au même moment. Cette parfaite synchronisation… C'était comme un miracle. C'était une nuit vraiment exceptionnelle. La pleine lune, peut-être ?

 

— Je suis presque sûre que je suis enceinte. Je le sens, dit-elle soudain. Ne me regarde pas comme ça. Je sais, ça paraît dingue.

— Ça peut se sentir ce genre de chose ?

— Disons que c'est une intuition. Et ce qui s'est passé cette nuit était très fort, non ?

— Oui.

— Je sais que le plaisir ne suffit pas à faire un enfant ! Mais avoue qu'il s'est passé quelque chose. Et au bon moment de mon cycle, en plus. Il me semble que tout était réuni.

— Tu le sauras quand ?

— Il faudra attendre une petite dizaine de jours, si mes calculs sont bons.

— Ça serait fou, dis-je, me prenant à rêver.

— Oui.

— Quand on va dire ça à Matteo.

— Je ne préfère pas. Je préfère lui faire la surprise si c'est OK, ne pas lui donner de faux espoirs.

— Ah, mais je ne vais jamais réussir à tenir ma langue maintenant que tu me l'as dit !

— Je vois. Tu ne peux rien lui cacher à ton Matteo, sourit-elle, bonne joueuse.

— C'est même la base de notre relation, ma belle. Allez, on lui dit ? Partager nos espoirs, même s'ils sont faux, c'est important aussi.

— Tu as raison, Christian. OK, on va lui dire. C'est que… Tu le connais. Il va s'enthousiasmer comme un dingue.

— Oui, et alors ? Exactemment comme nous. Je ne vois pas de raison de le protéger d'une déception.

— Je sais. C'est moi. Je suis une indécrottable protectrice, que veux-tu !

On s'absorbe dans la contemplation de la mer un moment. 

— Tu sais, Christian, les choses ont été vite, tout de même, et, parfois, je me dis que ça n'est peut-être pas facile pour toi. Vous m'avez accueillie dans votre vie de couple Matteo et toi. J'ai peur de prendre trop de place.

— Pour l'instant, tout va bien, je crois qu'on a trouvé un équilibre, non?

— Ce qui m'inquiète c'est de réussir à le conserver cet équilibre.

— Tu as des raisons d'être inquiète ?

Elle réfléchit, concentre à nouveau son attention sur le paysage grandiose d'eau, de roche et de ciel, devant nous.

— Non. C'est seulement que… Je trouve que tout se passe tellement bien entre nous. C'est presque trop beau.

— Notre projet de vie commune est un peu fou, ce n'est pas moi qui te dirait le contraire, mais si on tente l'aventure c'est aussi qu'on a confiance les uns en les autres. On a bien réfléchi avant de se lancer. Nous ne sommes pas des inconscients.

— Peut-être que si, justement.

— Tu regrettes ?

— Non, pas une seconde ! J'ai seulement un peu la trouille, parfois.

— C'est normal. Se lancer dans la vie de famille, c'est quelque chose. Je sais de quoi je parle. Moi aussi j'ai eu la trouille de me dire que j'allais devenir papa quand on a décidé de faire notre premier enfant avec Claudia. Et pourtant, Dieu sait si on s'est posé moins de questions que toi et Matteo.

— Oui, mais nous, notre situation est un peu plus compliquée, tout de même. Notre famille n'aura pas une configuration habituelle.

— On composera avec. Ça sera notre force, même.

— Ah, Christian, ce que j'aime ta manière de voir. C'est drôle, tout même comme on peu s'angoisser, parfois, quand on est trop heureux, hein ?!

— Moi, mon stock d'angoisse a été totalement consommé ! Je suis devenu trop vieux pour perdre mon temps me ronger les sangs.

Elle m'offre un regard tendre qui ne peut qu'augurer du meilleur. Matteo revient vers nous, mouillé et magnifique, son beau sourire aux lèvres. Ludmila se lève brusquement et marche à sa rencontre. Quand ils se rejoignent, ils sont trop éloignés pour que je les entende, mais à voir l'expression de mon amoureux, elle lui annonce la possible bonne nouvelle. Je souris. Elle non plus, ne poura jamais rien lui cacher. Me voilà encore plus optimiste sur l'avenir de notre trio.

FIN