Ces derniers jours de septembre sont d’une douceur estivale qui donne l’impression que la rentrée est encore loin. En plus, les parents d’Aurélien ne sont pas là du week-end. On a la baraque pour nous. C’est royal. On a profité du terrain de tennis et de la piscine une bonne partie de l’après-midi. Après une bonne douche, comme je n’avais pas envie de remettre les vêtements dans lesquels j’avais sué des heures en frappant dans la balle, Aurélien m’a prêté un survêtement qui sent bon la lessive, confortable comme un pyjama. Je sens gros comme une maison que je vais rester dormir là ce soir.

— Ce que l’été est passé vite, cette année, soupire mon hôte en sortant les verres d’apéro. J’aimerais être en vacances encore un mois.

— C’est vrai, je n’ai pas vu le temps passer moi non plus, mais je suis quand même content de rentrer à la fac.

— Oui, à nous les étudiantes !

On savoure notre apéro dehors en regardant le jour tomber et en attendant nos pizzas. Quand elles arrivent, il ne fait plus guère chaud. On décide de manger à l’intérieur. Aurélien va chercher une bonne bouteille de Côtes du Rhône à la cave. Il me vante les mille qualités du vin choisi, un Châteauneuf du Pape, millésime 2006, allant même jusqu’à me préciser l’exposition des vignes. Je n’y connais pas grand chose en vin et c’est loin de me passionner, mais je l’écoute avec plaisir. Il me fait trop rire quand il se la joue grand bourgeois, comme ça, mon pote. Il fait comme s’il était le maître des lieux alors que je sais, en réalité, combien il craint son père. D’ailleurs, ça m’étonne qu’il ait osé lui piquer une bouteille de bon cru sans lui demander la permission par téléphone auparavant. Mais, bon, je me dis que même si aujourd’hui rien n’est à lui dans cette belle demeure, il en héritera, tel le prince des lieux…

Le vin, dégusté dans des verres à pied en cristal, rien de moins, me fait agréablement tourner la tête et nous détend plus encore que nous ne l’étions déjà. M’est avis qu’il est l’heure d’aller se vautrer sur le canapé pour se regarder quelques épisodes d’une bonne série qu’on aime tous les deux – on n’a pas encore choisi laquelle. Une bière fraîche à la main chacun en guise de dessert, on y va de ce pas. Mais finalement, une fois installés confortablement, au lieu d’allumer l’écran, on se met à discuter. On n’en revient ni l’un ni l’autre d’aller déjà sur nos dix-neuf ans… On se raconte un peu nos vacances, puis on remonte dans le temps. On pique des fou-rires en se rappelant des tas de trucs de notre enfance : notre maîtresse du cours élémentaire première année, l’incroyable madame Perrin, et ce dimanche d’automne, aussi, où on s’était perdus en forêt pendant une randonnée scout, on devait avoir dix ans tout au plus, puis nos farces infligées à ce pauvre vieux curé Jeannot. Ça faisait longtemps qu’on n’avait pas passé un moment comme ça à se rappeler du bon vieux temps, sans le reste de la bande.

— Tu veux une autre bière ?

— Oui, merci.

Aurélien fait un aller-retour à la cuisine, me tend une bouteille fraîche et décapsulée.

— On devrait se faire des petites soirées comme ça plus souvent, dit-t-il.

— C’est exactement ce que j’étais en train de me dire, tiens !

— C’est ça, la complicité, mon cher.

On trinque et on boit en même temps, tout sourire, puis il me considère avec chaleur, me scrute.

— Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ?

— Je trouve que tu as changé.

— Ah oui ? Comment ça « changé » ?

— Tu as mûri pendant tes vacances. Physiquement, je veux dire.

— Ah ? Tu trouves ? dis-je en me passant la main sur mes joues pas rasées.

— Ça m’a frappé en te revoyant. Je me suis dit, « la vache, ce n’est plus un gamin, le Jo, mais un homme ».

— J’ai vécu l’été à fond, il faut dire… Ça m’a fait prendre un coup de vieux, peut-être.

— Quand je t’ai vu arriver comme ça, blond et bronzé, les cheveux courts, musclé comme tout, je me suis dit, hou là, le beau gosse, il a dû en faire tomber de la minette, cet été. Je me trompe ? Tu as eu quelques expériences intéressantes à l’Ile de Ré ?

— Ça se pourrait…

Immédiatement son intérêt s’aiguise. Il se redresse un peu, les yeux brillants.

— Quoi, tu as perdu ta virginité cet été et tu ne me dis rien ?

— Bho, tu sais, on en fait tout un plat du sexe, mais je t’assure que ça n’a rien de si incroyable. C’est la vie, quoi…

— Non, mais je rêve ! Tu parles à un puceau en manque, mon ami ! Raconte. Elle était comment ? Blonde ou brune ? Elle était bonne ? Tu es amoureux ? Vous allez vous revoir ? Tu as des photos ?

— Heu… Comment te dire…

Là, pour le coup, je me rends compte que je ne suis pas certain de vouloir révéler certains aspects de ma vie intime à Aurélien. Mais je n’ai pas non plus envie de lui mentir. En plus, je ne compte pas garder cet aspect de moi top secret toute ma vie, alors, maintenant ou plus tard… À peine apparues, je balaie mes craintes avec nonchalance.

— Figure-toi que j’ai découvert un truc important sur moi-même, cet été, commencé-je.

Je cherche mes mots. Comme j’hésite à poursuivre, il me presse.

— Quel truc ?

— Il se pourrait que je préfère les garçons.

L’expression d’Aurélien change radicalement. Son sourire s’efface, la chaleur de son regard s’éteint. Il reste bouche bée.

— En fait, pour être tout à fait franc, j’en suis même sûr, ajouté-je en essayant de ne pas m’alarmer plus que ça de sa réaction peu engageante.

— Tu me fais marcher, Joseph ?

— Heu, non…

Quand il pose sa bière par terre et qu’il se détourne de moi avec un air choqué, je comprends que j’aurais mieux fait de me taire.

— Tu ne vas pas m’en vouloir d’être homo, quand même ? Tu devrais être content, au contraire, ça te fera de la concurrence en moins.

Il joint les mains devant la bouche et semble réfléchir intensément. J’essaye d’en rire, je lui touche le bras en prononçant son prénom, afin qu’il se tourne vers moi, qu’il me rassure, mais son mouvement de recul à mon contact me confirme hélas que quelque chose de grave est en train de se produire.

— D’accord… murmuré-je en essayant d’encaisser la vague de déroute qui me noie le cœur. Tu as un problème avec ça ?

Enfin, il consent à pivoter la tête dans ma direction. Son air froid me fait mal. C’est comme si j’étais soudain un étranger dans son regard.

— Si j’ai un problème avec ça ? Toute personne saine de corps et d’esprit a un problème avec ça.

Nouvelle douche glacée. Je crois avoir mal entendu. Ce n’est pas possible, je n’ai pas compris ce que je viens de comprendre ? Aurélien n’est pas comme ça. Non, c’est impossible !

— Tu plaisantes, hein ? Rassure-moi.

— Non, Jo, je ne plaisante pas avec les sujets sérieux. L’homosexualité est un truc dégueulasse.

— Ok. Je vois. Et tu peux m’expliquer en quoi, s’il te plaît ? dis-je avec autant de calme que la colère qui monte en moi me le permet.

Il fait une moue dégoûtée qui achève de me terrasser de déception et d’effroi.

— C’est contre nature, enfin ! C’est immonde !

— Contre nature ?

— Oui, exactement !

— Tu es en train de me dire que je suis contre nature ?

— Ça se soigne, tu sais ?

Je résiste contre une violente envie de partir sans un mot de plus, de le laisser là, lui et ses préjugés d’un autre âge, mais Aurélien est mon meilleur ami. Je ne peux décemment pas le laisser dans une telle crasse. Puis, c’est quelqu’un d’ouvert au dialogue… Enfin, en temps normal… J’essaye de faire refluer la violence de mes émotions présentes. Restons calme… Tentons de redescendre à son niveau.

— Je ne suis pas malade, dis-je en joignant les mains doctement. Je suis sorti avec un mec, cet été, et c’était très bien, une super première expérience. Je n’ai trouvé ça ni dégueulasse ni immonde…

— Je ne pensais pas que tu étais comme ça, toi, fait-il avec cette même expression de dégoût qui me lamine.

— Quoi « comme ça » ? Comment ça « comme ça » ? Sérieusement, tu délires, mec ! Tu te rends compte de ce que tu dis, ma parole ? Je suis la même personne qu’il y a deux minutes. Pourquoi tu me tires cette tronche tout à coup ? Je pue, tout à coup ? C’est ça ?

Je me lève, hors de moi, passe et repasse devant lui nerveusement. Le moins qu’on puisse dire c’est que je n’aurai pas réussi à conserver mon calme longtemps. Je pile à sa hauteur. J’ai de ces envies de le frapper pour lui remettre les idées en place. Evidemment, je me contiens.

— Tu te rends compte que tu es blessant là ?

— Et toi, tu te rends compte que tu as commis un péché ?

— Hein ? soufflé-je, éberlué.

— La Bible condamne l’homosexualité, tu le sais très bien. Ce que tu as fait est mal.

Les bras m’en tombent et les mots me manquent.

— Ce n’est pas trop tard pour te reprendre, poursuit-il avec une insupportable douceur. Si tu t’arrêtes là, tu seras pardonné.

— Pardonné ? Mais… Mais… Tu dérailles complètement ! Tu es au courant que tout ce qui est écrit dans la Bible n’est pas à prendre au pied de la lettre ? Tu es au courant que l’homosexualité n’est plus considérée en France comme une maladie depuis plus de vingt ans ! Et tu réalises que ça ne change strictement rien à ce que je suis ?

— Ne t’énerve pas contre moi. Ce n’est pas moi qui ai un problème.

— Mais, bien sûr que si, c’est toi qui as un problème ! explosé-je. Je t’ai fait cette confidence parce que tu es mon meilleur ami, que personne ne me connaît mieux que toi, que… que j’ai confiance en toi et… et toi, là… Toi… Tu as vu comment tu réagis ? Comme si j’étais un pestiféré, comme si je venais de t’avouer un crime horrible.

— Cette déviance sexuelle est un crime à mes yeux, désolé. C’est mon point de vue et il est respectable.

Je me prends le front, consterné. Pourquoi, pourquoi lui ai-je dit ? Qu’est-ce qui m’a pris ? Je suis réellement à deux doigts de lui en coller une.

— Non ! Non ! Il n’est pas respectable ! L’homophobie n’est pas respectable, excuse-moi ! C’est même condamné par la loi, figure-toi. C’est du rejet et de la haine en barre cette attitude !

— C’est ce que je pense, se défend-t-il en haussant le ton. Et c’est ce que doit penser tout bon catholique.

— Mais qu’est-ce que tu connais à l’homosexualité, hein ? crié-je. Rien du tout ! Tu n’y as jamais pensé de ta vie et tu répètes comme un abruti des conneries que tu as entendues à l’église, dans la bouche de bigotes aigries, ou je ne sais où !

— Hé, ho, ne me hurle pas dessus ! En attendant, moi, je suis normal et je ne fais pas des trucs répugnants avec d’autre mecs.

— Normal ? Tu appelles ça être normal de changer d’attitude envers moi comme ça en une minute, de me rejeter simplement parce que tu apprends que je suis gay ?

— Arrête de te victimiser. Je ne te rejette pas. Je ne t’ai pas foutu à la porte, que je sache.

Là, c’en est trop. Il a gagné. D’un coup, je vois rouge. Plus de son, plus d’image. Je me jette sur lui, fou de rage, blessé à mort. Je vais lui pulvériser sa jolie petite gueule de catho, je vais anéantir sa cervelle d’homophobe primaire. Il est tellement surpris par mon offensive – d’autant que je ne suis pas un garçon violent habituellement – que j’ai le dessus immédiatement. On roule au sol, et, je ne sais pas bien comment, je me retrouve à peser sur ses reins, à lui tordre un bras dans le dos et à lui empoigner une généreuse poignée de ses jolies boucles brunes. Il a beau faire, il n’arrive pas à me déséquilibrer. Il est coincé.

[…]

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