Sophie a été sage femme au paysdesrêves, comme elle dit, des rêves aux parfums de l'enfer. Elle raconte avec humour, dureté, franchise, le quotidien qu'elle a vécu là-bas, la détresse qu'elle a vue. À chaque fois qu'elle publie un billet, j'ai l'impression qu'on me remet les pendules à l'heures. C'est presque insoutenable, mais voilà, c'est la vérité. Et c'est terriblement bien écrit. 

Extrait :

"Les (vrais) héros

Cette histoire de héros revient souvent. Je veux dire le truc qui voudrait que ceux qui partent en mission humanitaire sont forcément des héros courageux, remplis d’abnégation, de courage chevillé à la chemise blanche aux manches retroussées (ben oui, sinon elles sont vite sales, les manches), de volonté indestructible de lutter contre la fatalité qui fait mourir les gens. Bon, d’accord, la dernière hypothèse n’est quand-même pas complètement à côté de la plaque. Enfin la plupart du temps, disons.

Mais sinon, il y a quand-même une ou deux choses qui me chiffonnent beaucoup, dans cette histoire de héros. Parce qu’en transformant le soignant humanitaire lambda en héros, on en oublierait presque les vrais héros.

Développons.

(Pour des raisons de lisibilité et pas du tout de machisme ambiant encore plus présent dans le milieu humanitaire que dans les milieux moins exotiques, je vais le plus souvent utiliser le mot héros, qui englobe aussi les héroïnes, bien entendu. Même chemise blanche parfois, juste moins barbues au dessus de la chemise, si vous regardez attentivement.)

Le vrai héros ce n’est pas celui qui traverse la brousse dans un 4×4, même essoufflé (le 4×4), même dans un bon mètre de boue, même en prenant toute une journée du lever au coucher du soleil, pour faire cent kilomètres.  Même avec les nombreux check-points où les trouffions sont encore mineurs et assez imprégnés de molécules étranges. Le vrai héros c’est l’homme croisé sur la même route, fuyant les combats à pied, avec son matelas roulé sur sa tête et sa famille qui suit derrière avec les gamelles sur la tête, une tong au pied droit, la ribambelle de mouflets, et la perspective de dormir le ventre vide à la belle étoile au milieu des anophèles ce soir.

La vraie héroïne (revenons au féminin, obligé), ce n’est pas celle qui dort dans une chambre un peu moisie et avec un rat qui a réussi à s’immiscer dans son lit, sous la moustiquaire en pleine nuit. Bon, pourtant, ça on pourrait le garder au palmarès quand-même, il était vraiment gros ce rat… Mais non, la vraie héroïne est dans le même village. C’est celle qui ne dort pas profondément dans sa petite case sans porte, avec des tas de gens en vert kaki qui rodent, et qui de toute façon ne sont pas du genre à s’embarrasser d’un détail débile comme une porte, pour aller la violer. Comme la semaine dernière, en fait." 

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