couvertureEn mai 2008, sur ce blog, j'avais copié ici ces mots admirables :

"Je le lis tous les jours, même quand il n’écrit pas. Jadis, je me suis inquiété de le savoir triste, à la recherche de celui qui tardait. Puis vint leur tour, lit de roses. Hier, j’ai marché sous les voûtes, admirant son travail, ces visages dont il a le secret, comme s’il savait - lui - où vont les doutes. J’ai risqué quelques phrases, pas longtemps, son monastère entre nous. Son visage est d’un doux qu’on prête aux écorchés ; ses yeux sont d’un bleu malicieux qui le prémunit des ténèbres ; sa voix refait chaque jour sa vie pourvu qu’il y ait quelqu’un. Je suis rentré chez moi avec du beau sur les heures. Ces mots sont pour lui, puisque je ne peins pas."

 

Je ne savais rien de cet auteur qui me captivais pas le choix de ses formulations et de ses citations, si ce n'est que son blog s'appelait lebleuduciel.

Aujourd'hui, je suis donc très, très, mais alors TRÈS émue d'apprendre enfin son nom et qu'il édite son premier roman "Sauf les fleurs".

 

Voici comment commence le livre :

"Nous étions une famille de deux enfants, plus les parents. Je m’appelais Marthe, mon frère s’appelait Léonce, né un mensonge après moi. Nous habitions une ferme éloignée du village, dans une vallée de cèdres où l’hiver nous empêchait parfois d’aller à l’école. Maman nous réveillait à sept heures, préparait le petit déjeuner pendant que j’habillais mon frère, les escaliers sentaient le pain grillé, Léonce s’accrochait à la rampe pour ne pas tomber. Puis Maman nous disait d’être bien sages en classe, de lever le doigt avant de répondre et de partager notre goûter avec les camarades dont les mères auraient oublié – dans nos besaces, il y avait toujours une tartine en plus. Quand nos camarades avaient de quoi goûter, nous donnions cette tartine aux chevaux qui nous regardaient sortir de l’école et couraient vers nous pour savoir comment la journée s’était passée. Nous ouvrions nos besaces, les chevaux se régalaient dans nos mains gantées de souffles chauds. Aujourd’hui, il me reste peu de mots et peu de souvenirs. J’écris notre histoire pour oublier que nous n’existons plus.

Notre ferme

Notre ferme n’est pas grande, mais c’est notre ferme. Nous y vivons à quatre, toutes les chambres nous vont, retournées ou rangées. Quand la neige avale nos pelles, j’apprends à coudre sur une machine ajustée à mes doigts, d’où naissent de longues robes dessinées sans faiblir. Avec mes aiguilles, je m’installe avant la traite face au jardin brouillon entrelacé de coloquintes. Ma machine à coudre est une Singer offerte par Maman, la rigueur de mes points en dépend. J’ai toujours un vêtement sur le métier, un velours à bâtir, un ourlet à marquer. J’aime habiller Maman, l’inviter dans ma chambre, recevoir son miroir, couvrir ses cicatrices. Car je voudrais que Maman soit belle sans attendre mes mains, que tous voient ce que je vois, la source de mon or, l’épine qui me guide, son beau visage de travailleuse. Ici, loin de l’école, deux joies me rappellent à la vie qui me gèle : coudre pour Maman et lire des histoires à mon frère. Je suis heureuse alors, je n’appartiens qu’à moi.

Pour rejoindre Maman qui fauche l’herbe, nous attrapons les blouses faites à notre mesure, nous doublons les lacets, nous appelons les chiens. Maman nous attend pour quatre heures et nous faisons la course. Mon frère court plus vite que moi mais Maman dit Tout le monde a gagné, C’est l’égalité des frères et sœurs, Embrassez-vous ! Nous nous embrassons. Nous retroussons nos manches. Nous ramassons l’herbe coupée.

Sur le chemin du retour, couchés dans la remorque, nous jurons de ne jamais dormir l’un sans l’autre, même si la nuit perd ses clés. Sous la bâche, Léonce demande La solitude, tu crois que c’est comme nous quand Papa frappe ? Je fais la majorette avec une brindille. Je regarde les mains de Léonce me crier Marthe, je t’ai posé une question, bon sang ! Je n’arrive pas à parler de Papa qui fauche notre enfance, fouette nos lèvres, crache sur Sony et revient se moucher dans nos vies, le premier qui se sauve marque une maman.

Les bêtes rentrent. C’est l’heure du lait. J’entends Maman presser le troupeau et féliciter Sony. Je lâche mes ciseaux, je sors dans la cour, je m’assois sur le banc, je regarde le monde repu se redresser. Garonne aux taches brunes se plante devant moi et me fait les gros yeux ; c’est à celle qui baissera la foudre en premier pour n’avoir rien fait de mal. Puis Garonne fonce à l’étable, la traite commence. Maman chante, je reste seule avec Sony. Il me regarde et jappe « manger », que je comprends sans l’avoir jamais appris.

J’aide Maman à brosser les bêtes. Au village, ils croient que nous travaillons tristement, que l’odeur nous punit ou que les sabots nous cabossent. Ils se trompent ; les bêtes nous sauvent. Notre famille a fondu depuis longtemps, mais elle existe encore en lettres, sur l’étiquette du journal, le relevé des compteurs. Depuis des lustres, Papa ne prononce plus nos prénoms, se jette sur le verbe, phrases courtes sans adjectif, sans complément, seulement des ordres et des martinets. Dans mon dictionnaire, je cherche la langue de Papa, comment la déminer, où trouver la sonnette pour appeler. Mais la langue de Papa n’existe qu’à la ferme, hélas. Il nous conjugue et nous accorde comme il veut. Il est notre langue étrangère, un mot, un poing, puis retour à la ligne jusqu’à la prochaine claque.

Dans la cuisine, je mêle le beurre à la farine, j’épluche les figues, je saupoudre de sucre glace les fruits éparpillés, je déroule la pâte avant de souffler sur le feu. Mon tablier sent le dîner que je prépare pour que les parents se souviennent de nous. Avec mes doigts qui ne savent plus calculer, je trace leurs initiales d’un trait de sucre, je tire le vin capiteux que Papa engloutira pour faire passer notre famille. À huit heures, nous dresserons la table. Léonce demandera Je t’aide ? Je répondrai Oui, si tu veux ! Je me laisserai aider pour qu’il se sente utile.

À table, je cherche les yeux de Papa pour un début de lien, un commencement de corde. Il fut mon prince, celui que je charmais, le dimanche soir, avec un livre d’images (il se taisait déjà mais j’entendais sa voix). Quand il dictait, j’avais des mots sans fautes qui me rappelaient sa terre ; je croyais que mes pensées me venaient de ses cheveux gardés longs pour nous cacher. Il est à présent mon ennemi juré, celui qui frappe sans vergogne et désosse le visage de Maman. Chaque soir, je prie pour qu’il meure. Cependant, Maman répète C’est votre père, Et vous devez l’aimer."

 

Et voici comment Nicolas Clément le présente :