Tasses, cuillères, confiture, miel, pâte de marron et sucre en poudre… Je crois que je n'ai rien oublié. Le café a fini de couler. Avec un pincement douloureux que je commence à trop bien connaître, je réalise que cela fait cinq bonnes minutes que je n'ai pas pensé à Sara. Voilà un léger progrès à ne pas négliger.

Dehors, c'est le déluge, un superbe déluge d'automne tiède et violent qui s'installe. Il a beau être dix heures du matin, on a allumé la lumière. Je m'assois à table et j'observe Axel aux fourneaux. Il est concentré sur ses crêpes, occupé à les faire sauter en l'air. Il a le coup de main. J'aime sa dégaine un peu fragile, cette manière bien à lui qu'il a d'être féminin. Il est attendrissant. Je me sens bien en sa présence, presque aussi bien qu'avec une fille douce et belle qui serait aux petits soins pour moi.

Il y a un mois, juste la semaine après que son copain l'ait plaqué, sa sœur, Sara donc, ma Sara, m'a quitté pour un autre. Voilà comment Axel et moi-même nous sommes retrouvés orphelins de nos amours respectifs à quelques jours d'intervalle, et, l'un comme l'autre, dans un état moral déplorable, inutile de le préciser. À croire que c'est la saison qui voulait ça, ou bien la lune, ou le hasard… Allez savoir. En tant que beaux-frères et amis – je pourrais même dire frères tout court tant nous sommes proches – nous nous serrons les coudes dans cette épreuve. C'est lui qui a eu l'idée de venir ici, en Haute-Savoie, à Saint-Gervais, dans ce vieux chalet que lui prête un ami, pour les vacances de la Toussaint. Deux très bons potes à lui, un garçon et une fille, devaient nous rejoindre mais ils ont eu un imprévu de dernière minute, un problème de voiture, et ça ne s'est pas fait. On se retrouve donc tous les deux, mais j'aime autant ça. On a peu envie de sociabiliser quand on a le cœur brisé.

Axel a beau avoir un an de moins que Sara, c'est-à-dire vingt neuf ans, il fait plus mûr qu'elle, il est plus posé, réfléchi. Pourtant il me la rappelle énormément. Ils ont les mêmes yeux, d'incroyables yeux de chat vert clair, la même manière de rire aussi. Mais ce n'est pas pour sa ressemblance avec mon ex que j'apprécie Axel. Je l'aime, ce mec, parce que c'est un ange. Il est attentionné, spirituel, à l'écoute. Sara aussi est comme ça, mais Sara m'a trahi. Ça ne compte plus. Dire qu'on parlait d'avoir un enfant elle et moi. Enfin, plus moi qu'elle, à vrai dire, ce qui aurait dû me mettre la puce à l'oreille. Sa décision de casser notre lien – et de démissionner de son poste d'assistante de direction – pour partir faire le tour du monde avec son bellâtre d'australien, m'a assommé. Quand elle m'a annoncé la nouvelle, qu'elle voulait changer de vie, de mec, de boulot, le plafond du salon aurait pu me tomber sur le crâne que je n'aurais pas eu plus mal. Je voudrais pouvoir la juger comme une garce mais je n'y arrive pas. En plus, ça n'a pas été facile pour elle non plus. Puis, après tout, si elle est plus heureuse avec un autre, qu'est-ce que j'y peux ?

Tout de même, à chaque fois que j'y pense, c'est à dire vingt mille fois par jour, tout se froisse en moi. Je me sens seul, abandonné, triste comme si j'étais en deuil. Même la mort de papa je n'avais pas autant affecté. Il n'y a que depuis que je suis ici avec Axel que ça va un peu mieux. Sa présence m'apaise, et je crois que la réciproque est vraie. On fait de la randonnée même s'il flotte, on se fait des feux de cheminée monumentaux pour les soirées fraîches, des plats bien caloriques, tartiflette, raclette et compagnie. Rien n'est trop beau pour nous réconforter. De plus, octobre est magnifique dans la vallée, et la présence de la nature d'un réel bienfait. Il faut voir les nappes de brume s'élever lentement dans les mauves, roses, oranges de l'aube. Je me lève tôt rien que pour ne pas rater ça.

Axel et moi, en dehors de s'avaler les sentiers, de couper du bois et de préparer à manger pour dix alors qu'on n'est que deux, on casse du sucre sur le dos des deux odieux sournois qui nous ont piqué nos conjoints respectifs, et sur nos conjoints respectifs également, tant qu'à faire, qui sont eux aussi d'odieux sournois. On parle un peu du boulot, moi de ma brocante, des affaires qui ne vont pas fort, lui des gamins dont il s'occupe. Il est éducateur dans un centre spécialisé pour enfants handicapés de naissance. Quand il me parle d'eux, il le fait comme s'il s'agissait des siens.

Jusque là, je n'avais jamais vraiment réalisé à quel point nous sommes proches lui et moi. Il n'y a qu'avec lui que je me confie autant, et en toute confiance. Axel est un garçon dénué de zone d'ombre. Il irradie de bonté. Il a beau bien connaître la vie, on dirait que rien n'a altéré son innocence. Parfois, ses réactions me fascinent. Son expression, par exemple, quand il m'écoute parler. Il m'arrive d'en être intimidé, comme si je ne méritais pas son attention presque religieuse. Il accueille vraiment tout ce que je lui raconte avec son cœur dans les yeux. Je ne comprends pas comment son ex a pu le laisser tomber. Ça me dépasse. Ce que j'admire le plus chez lui, c'est ce don qu'il a de tout aborder avec philosophie, même son chagrin. Il aime la vie comme elle vient. En terme de sagesse, je ne lui arrive pas à la cheville. Il y a comme une forme de sainteté qui émane de lui.

Il vient me rejoindre à table avec son assiette pleine de crêpes dorées, parfumée, fumantes, terriblement appétissantes. Il fallait au moins cela pour nous faire démarrer la journée de manière positive. Depuis quatre jours que nous sommes ici, il n'a jamais fait si mauvais temps. On entreprend de s'empiffrer pour conjurer la pluie torrentielle qui opacifie l'espace au dehors.

— On va retrouver notre poids d'avant la rupture, à ce train là, ou même le dépasser, déclare Axel, la bouche pleine.

— Ah non, pas question ! Je me sens bien mieux avec cinq kilos en moins, dis-je en étalant amoureusement ma pâte de marron.

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