On n'a pas fait grand chose, aujourd'hui, pluie oblige. On s'est rendus au centre ville pour faire quelques courses et acheter des cartes postales et, pendant la seule semi-éclaircie de la journée, équipés de bottes en caoutchouc et de cirés, on est allés à la cueillette des champignons dans la forêt voisine. Les pins, l'humus, toute la végétation embaumait. On a trouvé des bolets énormes, des pieds bleus à profusion et des girolles, de quoi faire une poêlée magnifique. On s'est régalés.

Il est un peu plus de vingt-deux heures quand Axel referme son bouquin. Il me dit qu'il va se coucher. Axel est un couche-tôt… Je me retrouve seul avec le feu de cheminée moribond. Un orage sévit au dehors avec force et fracas. J'ai une peur bleue de l'orage. Je sais, à trente quatre ans, c'est un peu la honte. C'est lié à un traumatisme d'enfance dont je n'arrive pas à guérir. Je sais d'ores et déjà que je ne vais pas fermer l'œil tant que ça durera. Tiens, je vais en profiter pour faire mon courrier. Je me pelotonne sur le canapé, le plaid sur les jambes, des coussins dans le dos, m'équipe d'un stylo et de mes cartes. Un petit mot pour maman, un autre pour mon frère et sa famille, un pour mon pote Mathieu, un pour la vieille Denise, ma voisine de palier qui m'aime plus que son propre petit-fils, etc. C'est mon père qui m'a transmis cette manie d'écrire aux gens dès que je suis en vacances. Tout le monde y passe, les cousins, cousines, les tantes et oncles, les vieux potes, même des gens que je n'ai pas vus de puis dix ans… Ça entretient les liens. Je me rends compte avec effroi, en préparant ma liste de noms, que je ne serai plus amené à fréquenter pas mal de personnes que j'aimais bien, des amis de Sara. On n'aura plus d'occasion de se voir… Tant pis, je leur écris quand même. Ça ne coûte rien. Si elle m'avait donné sa nouvelle adresse, j'aurais aussi écrit à Sara… Voilà que je me remets à penser à elle. Quelle poisse ! Ras-le-bol de souffrir comme ça. Que faire contre ce mal ? Elle me manque. Ne plus entendre sa voix me tue. Savoir que l'appartement sera vide quand je rentrerai, me lamine d'angoisse.

Quand je me mets au lit, il est minuit passé. J'ai griffonné une vingtaine de cartes postales, j'ai refermé les enveloppes, j'ai tout timbré… Un nouvel orage, pire que le précédent, déchire la nuit d'éclairs et de coups de tonnerre qui font trembler les murs de bois et ma carcasse. Tétanisé de tristesse et de terreur sous ma couette, je n'ose éteindre la lumière. Aux volets à claire-voie filtre la blanche violence des éclairs de manière presque ininterrompue. Ils sont en bois, très vieux, et ne ferment plus très bien. Je me demande s'ils vont tenir le coup. La montée de l'anxiété devient insupportable. Je me relève et vais pousser la porte de la chambre d'Axel. Il dort à poings fermés. Je me faufile à ses côtés, tout doucement pour ne pas le réveiller. Il n'y verra aucun inconvénient. Après tout, on a déjà dormi sous la même tente de camping, passé bien d'autres vacances sous le même toit. Des frères vous dis-je…

Au réveil, pendant une seconde, je ne comprends pas où je me trouve. Ah, oui, dans la chambre d'Axel. Je suis tout seul dans le lit. Au moins, j'ai réussi à dormir. J'ouvre les volets sur un beau soleil. Le paysage tout étincelant de pluie m'éclabousse de sa grandiose harmonie. L'eau de pluie qui détrempe encore toutes choses lustre les couleurs d'automne comme d'une sorte de vernis. Les rayons de neuf heures transpercent les vapeurs qu'exhale la végétation. C'est magnifique. J'en reste hypnotisé un bon moment. 

Quand je pénètre dans la cuisine, Axel est occupé à lire le journal local en buvant son café. Il lève le nez à mon entrée. On se salue comme chaque matin. Pendant que je remplis ma tasse et que je m'installe en face de lui, de l'autre côté de la table, il m'observe sans rien dire, avec son éternelle bienveillance. Je le connais, il attend que je me mette à parler. Mais je ne sais pas quoi dire. Je me sens très bête de m'être comporté comme un petit enfant apeuré, cette nuit.  

— Ça va, mon Max ? me demande-t-il finalement.

— Bof… Et toi ?

— Non, moi non plus je n'ai pas le moral. J'ai eu Fred au téléphone tout à l'heure, pour des questions d'ordre matériel sordides. Il a été horriblement froid avec moi. Enfin bref… Je n'ai même pas envie d'en parler. Dis-moi, ça m'a surpris de me réveiller à tes côtés.

— J'imagine… Désolé. L'orage…

— Oui, je sais.

— Je me suis dis que tu ne m'en voudrais pas.

— Bien sûr que je ne t'en veux pas.

Il continue à me fixer et se met à sourire.

— Quoi ?

— Tu étais serré contre moi comme un gosse accroché à sa mère.

— Tu déconnes ?

— Non. C'était très mignon. 

— Je ne sais pas quoi dire. J'ai dû te prendre pour Sara dans mon sommeil.

— Quoi qu'il en soit, ça a été un réveil très agréable pour moi. Je t'ai regardé dormir.

— Tu n'as pas fait ça.

— J'allais me gêner ! Je te rappelle que c'est toi qui es venu dans mon lit ! Dire que ma sœur avait droit à ce charmant spectacle tous les matins.

— Quel charmant spectacle ?

— Toi en train de dormir.

— Tu parles d'un spectacle, dis-je sombrement. Je ne fais pas le poids avec son nouveau mec à ce niveau là.

En plus, je sais bien que je ne ressemble à rien le matin au réveil, j'ai les cheveux en pagaille, souvent aplatis d'un côté, comme la barbe d'ailleurs, les yeux gonflés, donc je ne pense pas que ça soit tellement mieux quand je dors…

— C'est vrai qu'il est beau. Je l'admets. Mais tu es très mignon aussi dans ton genre.

— Ouais dans le genre "petit brun ringard à lunettes"…

— Pourquoi "ringard" ? Non. Tu es beau, je t'assure.

— Tu n'es pas objectif.

— Si, je le suis.

On boit une gorgée chacun, on soupire au même moment. J'ai vraiment le moral dans les baskets, ce matin.

— Je n'ai pas envie de rentrer à Paris, c'est horrible, dis-je.

— Pareil… 

— Tu vois, c'est surtout cette idée de me retrouver tout seul chez moi.

— Mm.

Axel fixe le paysage à la fenêtre. Seulement alors, je remarque qu'il est au bord des larmes. 

 — Hey, ça va ?

Il acquiesce, se lève précipitamment, et part laver sa tasse. On a beau essayer de donner le change, l'un et l'autre, on n'est pas à la fête. C'est de ma faute. J'ai plombé l'ambiance avec mes lamentations. Je le rejoins. Il pleure en silence en faisant la vaisselle. Je coupe le robinet et le force à se tourner vers moi. Il se laisse aller à mon étreinte et sanglote doucement dans mon cou. C'est la première fois que je le vois craquer comme ça. Bientôt, il se calme.

— Excuse-moi, fait-il en se détachant de moi et en s'essuyant les joues.

Je lui souris, la gorge plutôt nouée. Il n'y a vraiment pas de quoi s'excuser. On se regarde, frères de douleur unis dans notre chagrin. Je ne sais pas bien ce qui me prends, pourquoi je fais ça, mais je l'embrasse sur la bouche. Le geste s'impose à moi comme une évidence. Ça a duré une belle seconde et on en reste aussi surpris l'un que l'autre. On se jauge – l'instant se tend comme une exquise note de musique –, on rapproche à nouveau nos visages. Il ferme les yeux, et ce second baiser dure un peu plus que le précédent, suffisamment, en tout cas, pour que ses lèvres et leur manière de s'abandonner aux miennes me transportent dangereusement. Je sens que, comme moi, il aimerait poursuivre, mais on se sépare quand même.

— Whaou…Tu as une manière plutôt osée de réconforter les gens, plaisante-t-il pour tenter de masquer son trouble.

Me retenir de l'embrasser encore me fait presque mal. Qu'est-ce qui me prend, à la fin ? 

— Ne t'affole pas Max. On est en pleine confusion toi et moi. Ce sont de choses qui arrivent. C'est pas grave. OK ? me dit Axel en me voyant paniquer un peu.

Mais je reste retourné par la force de mon émotion présente. 

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