Il était prévu qu'on reste jusqu'à samedi mais la météo est tellement exécrable que nous avons avancé notre départ à aujourd'hui, jeudi. Dès que les bagages sont chargées, le ménage terminé, on décolle.  

Nous n'avons pas reparlé du baiser d'hier, mais je sais que maintenant c'est là, entre nous. En tous cas, moi, ça m'obsède. Je ne démêle plus les paquets de nœuds qui font ma tête et mon cœur. J'attends de voir ce que les heures et les jours qui viennent voudront bien éclaircir, puisque le temps fait les choses, paraît-il. Axel, lui, semble inchangé. Il est toujours adorable, déprimé et d'un calme à toute épreuve. Apparemment, il n'a pas donné davantage d'importance à mon geste qu'à une bise sur la joue. Je ne sais pas si cela me convient ou me déçoit. Je ne sais plus rien du tout. 

Sur le trajet du retour, au fur et à mesure que nous nous éloignons des sommets montagneux, mon malaise grandit. Pour le moment, c'est Axel qui conduit. Comme à l'allé, il a mis sa playlist de blues qu'on aime tous les deux, mais même la voix de Ray Charles n'arrive pas à m'offrir un peu de son soleil. Je voudrais lui parler. Je voudrais qu'il m'explique ce qui m'arrive. Je l'observe. Il est concentré sur la route détrempée. Il pleut moins fort qu'en partant mais la visibilité n'est pas folichonne. Peut-être parce qu'il a senti mon attention sur lui, il me jette son petit coup d'œil gentil, m'offre son sourire qui dit si bien "tu comptes pour moi" et qui me réconforte toujours d'habitude. C'est bon d'exister aussi fort dans les yeux de quelqu'un d'autre. 

J'échafaude des scénarios en portant mon attention sur le paysage gris et hostile, qui défile sous le ciel lourd de fin octobre. Je songe au futur. Que vais-je faire de ma vie sans Sara? Mon optimisme s'effiloche et mon imagination ne laisse à chaque fois que du vide. Je ne m'imagine pas vivre seul. Je ne m'imagine pas non plus retourner chez ma mère. L'idée de déménager me rend malade, bien que je n'aie pas le choix puisque je ne peux subvenir au loyer seul.  

— Ça n'a pas l'air d'aller, Max. Tu veux qu'on s'arrête un peu ? 

— Non. Sauf si tu en as marre et que tu veux que je prenne le volant. 

— Non, ça va, pour le moment. 

Je détaille son visage, son beau profile, en essayant de définir qui il est pour moi. La conclusion ne veut pas se laisser saisir. Ou peut-être ai-je peur de l'atteindre. 

— Tu vas faire quoi en arrivant ? dis-je. 

— Je ne sais pas… Ouvrir mon courrier, faire une machine… Rien de bien palpitant. 

Moi, je vais découvrir l'appartement à moitié vide, je vais noter tout ce que Sara a emporté, tous les objets qui manquent, toutes les places laissé vaquantes, je vais m'asseoir sur le lit et pleurer comme un minable. Je le sais déjà. J'en ai la nausée. Et après ? Aucun idée. Je vais peut-être me cuiter… Et on verra demain. J'aurais un bon mal de crâne à soigner, ça m'occupera. 

— Et toi ? Tu vas faire quoi ? me demande Axel, plus pour me faire sortir de mon mutisme que par intérêt, je suppose. 

— Rien… Déprimer… 

— Max, voyons, tu n'es pas du genre à te laisser couler. 

— Ch'ais pas… 

— Je ne reprends le boulot que lundi prochain. On pourra se faire une toile ou un resto un soir, si tu veux ? 

— Oui. 

— Enfin, je dis ça, ne te sens pas obligé, ajoute-t-il face à mon peu d'enthousiasme. 

Et lui, me dis-je, comment voit-il sa vie sans son mec ? Comment va-t-il endurer le célibat ? Pourquoi ne me dit-il rien ? 

— Axel. 

— Oui ? 

— Tu vas faire comment sans Fred ?

— Je vais faire comment quoi ?

— Et bien, dans les jours qui viennent, tu penses que tu vas supporter d'être tout seul ? 

— Oui… Tu sais, j'ai plus souvent vécu seul qu'en couple. Et, comme je te l'ai dit, Fred et moi, ça n'allait plus très fort depuis quelques temps. Même si son départ et l'échec de notre relation me rend vraiment triste, l'idée de retrouver un semblant de paix ne me déplait pas. C'est un peu comme si les choses revenaient à la normale. 

— Tu as du bol d'être propriétaire… Moi, il va falloir que je cherche un studio. 

— Le temps de le trouver, viens donc chez moi. 

— Alors c'est vrai ? Tu ne disais pas ça en l'air, l'autre jour ?

— Je ne dis jamais rien en l'air, sourit-il. Du moment que tu es prêt à dormir sur un canapé pas trop inconfortable.

— Je n'ai pas non plus envie de t'envahir alors que tu es content de retrouver ta tranquillité.

— Bha, toi et moi, ce n'est pas comme si on ne savait pas ce que c'est de vivre sous le même toit.

— Sinon, je pensais m'installer provisoirement dans mon arrière-boutique.

— Tu plaisantes ! C'est minuscule.

— Il y a un coin cuisine et la place pour un matelas. Je m'en fous…

— Et pour la douche ? Non, ce n'est pas envisageable.

— Enfin, on verra. J'ai un mois devant moi pour voir venir.

Quand je coupe le moteur au pied de mon immeuble, il est vingt-trois heures. J'ai pris le volant il y a deux bonnes heures, quand Axel a voulu dormir un peu, puis je l'ai gardé. Concentré à conduire, j'ai moins pensé à broyer du noir. On reste tous les deux silencieux, immobiles. Les vibrations du moteur me résonnent dans les tempes et je sais que cette sensation d'être encore en train de rouler va durer un moment. Je répugne tellement à monter chez moi que j'en ai les jambes coupées. Il va falloir me faire violence.

 — Bon.

On se dévisage. Axel me presse l'épaule avec chaleur.

— Allez, va, ça va aller mon Max. Tu vas surmonter tout ça.

— Toi qui connais ta sœur depuis toujours, dis-moi franchement, tu crois qu'il y a ne serait-ce qu'un minuscule espoir qu'elle revienne ?

Il me fait non de la tête avec un faible sourire résigné. 

— C'est bien ce qui me semblait, dis-je.

J'ai le cœur qui bat trop fort quand je lui fais la bise, mais j'arrive à m'en contenter. Je sors et referme la portière sur lui alors qu'il reprend la place du conducteur. Une fois mes deux sacs sur le trottoir, je referme le coffre et retourne à son niveau. Il a déjà abaissé sa vitre.

— Salut, Axel… Merci pour ton soutien et pour ce séjour. Je te dis à bientôt.

— Je voulais qu'on se remonte le moral à la montagne, ça n'a pas été vraiment ça, hein ? me répond-t-il avec une moue dépitée.

— Ne pas être resté seul ces jours-ci, pour moi, c'est déjà énorme.

— Ok. C'est cool, alors.

— Rentre bien. On s'appelle.

— Ça marche. A plus tard.

Il démarre et je regarde la voiture s'éloigner. Je sors mes clés et, comme le dernier des égarés, je reste sans bouger sur le trottoir à les fixer au creux de ma main. Je ne peux pas monter chez moi. Je n'en ai définitivement pas la force. Je m'assois donc sur le pas de la porte de l'entrée de m'immeuble, avec mes sacs à mes pieds, l'esprit vide. Au moment où j'arrive enfin à rassembler suffisamment mes idées pour en arriver à la conclusion que je vais peut-être chercher une chambre d'hôtel pour la nuit, je vois la voiture d'Axel revenir en marche arrière et stopper à mon niveau.

— J'en étais sûr, fait-il sur un ton de reproche attendri en m'observant à sa vitre baissée. Allez, monte.

Je ne me le fais pas dire deux fois. Et, en m'asseyant à côté de lui, le cœur soudain heureux, je réalise que je l'aime. Ça me saute à la gorge, ça illumine tous mes neurones d'un coup, telle la plus limpide révélation. J'aime ce mec comme ma vie. Il est unique, généreux. Il est parfait. Je voudrais lui dire la nouvelle, lui sauter au cou. Je ne sais pas… Qu'il comprenne… Ça me brûle littéralement de lui montrer ce qu'il m'inspire.

— J'en aurais culpabilisé toute la nuit de te laisser, se justifie-t-il.

On se sourit et il appuie sur l'accélérateur. 

 

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