Ce que je suis content de me réveiller chez Axel plutôt que chez moi. Je m'extirpe du canapé où j'ai dormi comme un loir, grisé, tout énergisé d'une joie dont je ne saurais définir l'objet. Je m'attèle à la confection du café. Il sent particulièrement bon.

— Salut, lance Axel en entrant dans la cuisine.

— Salut, cher hôte.

— Alors, pas trop mal dormi ?

— Comme un bébé.

— Qu'est-ce que tu cherches ?

— Les tasses.

 Il en sort deux d'un placard qui m'avait échappé, me tend la mienne.

— Tu as l'air de meilleure humeur, toi, dis-moi. 

— C'est toi qui me fais cet effet.

— Flatteur.

— Sérieusement, tu n'imagines pas à quel point ça me soulage que tu aies bien voulu de moi ici.

— J'ai cru comprendre que c'était presque une question de vie ou de mort, hier soir. Et moi aussi, je suis content que tu sois là, tu sais.

Il me sert mon café noir comme il sait que j'aime, et se prépare le sien dans la foulée, sucré, avec du lait.

— À la nôtre, fait-il en m'invitant à trinquer.

On boit chacun en se regardant, debouts dans la cuisine.

— On ne peut plus se passer l'un de l'autre, dis-je.

— À qui le dis-tu ! Ça commence à me préoccuper.

— Tu trouves que je t'envahis, hein ?

— Allons, je plaisante ! Je te le répète, tu es le bienvenu ici. Tu aurais fait pareil pour moi.

— Dis-le moi franchement si tu trouves que j'abuse, mais j'ai encore une faveur à te demander.

— Je t'écoute.

— Je… Je t'autorise même à me taxer de "petite chose fragile" comme adorait faire ta sœur, mais… Voilà… Est-ce que tu veux bien venir avec moi à l'appartement, tout à l'heure ? Ça paraît bête, je sais, mais, je ne me sens pas d'y aller seul. Enfin, c'est si tu as le temps, si tu peux, si… 

— OK, pas de problème.

— Cool. Tu es top ! J't'aime trop, mec !

Je pose mon café et lui saute au cou. Je le sais incapable de me résister quand je fais l'enfant. Sa tasse pleine à la main, il ne peut pas trop se débattre. Je lui claque une énorme bise sur la pommette et je le garde contre moi au lieu de le libérer. Il se laisse faire, hilare. J'en profite pour le respirer, pour sentir sa chaleur et son rire, pour écouter sa respiration.

— Max, s'il te plaît…

— Quoi ? On n'est pas bien comme ça ?

— Toi, je ne sais pas, mais moi, je commence à avoir un torticoli.

J'obtempère donc, desserre mon étreinte, mais laisse mes bras à cheval sur ses épaules. Je suis tenté de réessayer sa bouche. Mais ce n'est pas comme l'autre fois, son regard n'est pas le même et ne m'y autorise pas. 

— Max, je sais que tu es désespéré et que tu as besoin de câlins, moi aussi d'ailleurs, mais… Mais tu serais gentil de ne pas oublier que les garçons me font de l'effet.

— Je suis ton beauf, pas un garçon.

— Tu es mon ex beauf. Autant dire que tu n'es plus mon beauf… Et il me semble que tu es bien un garçon. Peut-on savoir pourquoi tu souris comme un âne ? fait-il en déposant sa tasse sur le plan de travail derrière moi.

— Tu es en train de me dire que je te plais ?

Il soupire, l'air désapprobateur, me fouaille le fond de l'âme de son œil vert et tendre. 

— Comme si tu ne le savais pas. Qu'est-ce que tu crois ? Que je suis fait en pierre ? 

Je n'étais jusque là pas du tout sûr d'être à son goût, et son aveux me met aux anges. La seconde suivante, sa main est sur ma nuque, il me ramène à lui avec une douce autorité. Un contact visuel d'une fraction de seconde nous accorde. On s'embrasse. Plaisir immense de retrouver ses lèvres. Il est d'emblée un peu sauvage. Ça me suprend et ça m'enivre. Il me saisit par la taille, me pousse contre les éléments de cuisine, dans mon dos des couvercles s'entrechoquent et tombent, nos langues se battent, sous mes mains à ses flancs je devine la chaleur de sa peau sous le tissu. Je suis à deux doigts de lui arracher son tee-shirt. Le baiser ne veut s'interrompre, se mue en échange plus calme et fervent. Les yeux fermés, le cœur ailé, un goût de café retrouvé sur sa bouche, je plane. Quand, à mon grand regret, il me lache, j'en sais un peu plus sur mon désir pour lui.

— Voilà, dit-il. Si tu avais des doutes.

Je rassemble mes esprits, le retiens par les poignets pour qu'il ne s'éloigne pas trop quand même. Les mots me manquent.

— Ne fais pas cette tête. Tu l'as bien cherché. Quoi ? Qu'est-ce que j'ai dit de drôle encore ?

— J'adore que tu m'embrasses.

— Max, pardon de te dire ça, mais tu apprécierais même qu'un chimpanzé te roule un patin tellement l'amour de Sara te manque.

— Mais, non, je…

— Je viens de profiter honteusement de la situation, mais c'est pour te punir de m'allumer sans arrêt.

— Quoi ? Mais…

— Moi aussi je me sens seul en ce moment, ce n'est pas facile, qu'est-ce que tu crois ?

— Axel, tu m'attires.

Ça le stoppe net. Il me dévisage, fronce les sourcils.

— Moi, je t'attire ? 

J'acquiesce.

— Je ne cherche pas à t'allumer. Je ne joue pas avec toi. Je… Je ne sais pas, je…

Je voudrais qu'il vienne à mon secours, mais il se tait. Il reprends sa tasse et, tout ouïe, va s'asseaoir sur le radiateur près de la fenêtre, comme il fait toujours pour discuter quand il est dans sa cuisine.

— Je me sens proche de toi. Vraiment très très proche, tu vois, et… Comment dire ? Je me sens bien quand je suis avec toi. Et j'ai l'impression que toi aussi tu te sens bien avec moi. Je me trompe ? Je… J'ai l'impression que tout est simple quand on est ensemble. Voilà. Je sais pas… Tu ressens quoi toi ? Tu ne trouves pas qu'on est super proches ?

— Si. On l'a toujours été, mais je t'ai toujours vu comme un frère.

— Les choses changent.

— On dirait, oui.

Je n'ai plus le courage de poursuivre. J'ai besoin qu'il me pose des questions, maintenant. Je suis soudain mort d'angoisse à l'idée d'avoir fait une gaffe. On a peut-être tort de vouloir être honnête, parfois.

— Un truc m'échappe, mon Max. J'ai toujours cru que tu étais cent pour cent hétérosexuel.

— Ben, je sais… Moi aussi.

— C'est parce que je ressemble à Sara, c'est ça ?

— Non.

— Tu en es sûr ?

— Oui, j'en suis sûr. C'est à Saint-Gervais que j'ai commencé à penser à des trucs…

— Des trucs ?

Ça me blesse un peu que ma maladresse le fasse sourire, même si c'est avec empathie. Comme je ne sais pas comment lui dire la suite, je m'interromps de nouveau. Si seulement on s'était contentés de poursuivre ce baiser pour voir où il nous emmenait plutôt que de mettre des mots entre nous. En plus, j'ai toujours été le pire des nuls quand il s'agit de parler d'amour, ou même de sexe, d'ailleurs. Le seul fait de m'entendre moi-même m'exprimer comme un enfant de dix ans m'exaspère.

— J'ai un peu de mal à te suivre, Max.

— Je sais, dis-je en me passant les mains sur le visage comme si cela allait me défroisser les neurones.

— Tu as peut-être envie d'expériences nouvelles.

— Non, je m'en fous complètement des expériences nouvelles. J'aimerais seulement me rapprocher de toi encore, pour une fois, être bien avec quelqu'un qui me prend comme je suis, qui me comprend.

— Comment ça "pour une fois" ? Et Sara ? Je croyais…

— Sara est une fille merveilleuse, mais elle trouvait toujours à redire. Toi… Toi, tu n'es pas comme ça avec moi. Tu n'es pas à vouloir sans arrêt me modeler à ta convenance.

— Sara faisait ça ? Te "modeler à sa convenance" ?

— Bien sûr ! Toutes les femmes font ça.

— Voilà autre chose.

— Tu ne connais pas les femmes. On ne pourra jamais se comprendre vraiment elles et nous.

— Je ne suis pas d'accord.

— Oui, bon, c'est un autre débat. Pour en revenir à moi, je crois que je dois faire un break avec les femmes.

— Jusqu'au jour où tu vas retomber amoureux…

— Je ne peux pas retomber amoureux.

— Et pourquoi ?

— Je le suis déjà.

— De Sara ?

— Oui, déjà, je l'aime toujours, mais je le suis surtout de toi.

Il manque de s'étouffer avec sa gorgée de café. 

— Pardon ? fait-il en me regardant comme si j'étais délirant.

— Je t'adore, mec, c'est vrai. Il faut que tu me crois.

— Viens. Il faut qu'on parle, décrète-t-il en m'entraînant au salon dans son sillage.

Pendant une heure, on s'explique. C'est plus moi qui parle et lui qui écoute, comme d'habitude. Je lui détaille ce que je ressens pour lui, aussi clairement que me le permet ma perception passablement confuse des choses. Enfin, mes phrases se libèrent de manière un peu plus élaborée que précédemment. Il se montre un peu plus touché et surpris à chacune de mes révélations. Contrairement à ce que je croyais, il n'avait rien deviné, même au chalet, mettant mes marques d'affection un peu trop insistantes sur le compte de ma détresse post-rupture. A mon grand soulagement, il ne remet aucun de mes aveux en question, ne cherche pas à me freiner ou à me contredire une seule fois. Mis en confiance, je lui exprime donc aussi, dans la foulée, ma peur de me découvrir amoureux d'un homme pour la première fois de ma vie, que je ne sais même pas si je saurais être à la hauteur, que pour moi c'est la grande inconnue, tout ça… Il me rassure de sa douceur, de quelsques mots simples, en me rappelant que, de toute façon, puisque nous allons cohabités dans les jours qui viennent, nous verrons bien, sans rien forcer, où notre promiscuité nous donne envie d'aller. Pendant toute la durée de notre échange, je redoute qu'il m'annonce ne pas partager mes sentiments, mais non, rien de tel. Comme toujours, il accueille la situation comme elle se présente, en l'occurrence, ma tendresse et mes craintes. "Laissons faire, nous verrons bien", dit-il. Je finis ma matinée dans ses bras, soulagé et heureux, à couvrir de baisers son visage riant en le remerciant d'être lui. 

 

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