Le parfum de Sara flotte encore dans la chambre. Il m'a saisi en y entrant, et plus encore quand j'ai ouvert l'armoire. Il n'y reste maintenant plus que mes vêtements. La moitié des placards est vide, la moitié des étagères aussi. Elle avait donc tant de bouquins ? Mes yeux restent secs, pourtant je voudrais pleurer. Je m'assois au bout du lit, face à la fenêtre devant laquelle trône, gracieuse dans le contre jour, l'orchidée blanche en fleurs, symbole de la nouvelle réalité qui est maintenant la mienne. Je lui avais offerte à l'occasion de notre dernière Saint-Valentin. Elle a refleuri deux fois depuis… Elle a repris toutes les plantes — elle sait que la main verte me fait défaut — sauf celle-ci. Cette fleur me nargue comme un regard de mépris, comme un dos aimé qui se tourne. J'essaye de maudire la cruauté de mon ex, mais toutes mes velléités de colère se noient dans ma tristesse. Que faire de ce sentiment infecte d'avoir été piétiné ? Nous partagions tout elle et moi, et elle a tout repris, mon avenir compris. Notre vie à deux m'était douce et précieuse. Comment a-t-elle pu me faire ça ? Me laisser ainsi sans elle, seul avec toutes mes vieillerie dérisoires ? Tous ces objets de collection dont j'aimais lui raconter l'histoire me font soudain horreur. J'avais raison de redouter ce moment. 

— Je peux entrer ? me demande Axel qui commence sans doute à se demander ce que je fabrique.

Je tapote la place à côté de moi. Il jette un coup d'œil circulaire, puis me rejoint. On reste prostré tous les deux devant le phalaneopsis, les mains jointes entre les genoux, moi avec l'envie au cœur de le piétiner sous mon talon. Je me contenterai de le donner à Denise… J'entends la compassion d'Axel dans son silence. Sa présence me réconforte. 

— Je ne comprends pas où j'ai merdé. Pourquoi c'est arrivé, dis-je

— Tu n'y es pour rien, va.

— Si. J'y suis forcément pour quelque chose. Quand un couple ne fonctionne plus, il n'y a jamais qu'un seul coupable.

— Tu n'as pas tort, admet-il. Sara ne t'a rien dit ?

— Si… Dans les grande lignes, elle ma dit que je la faisais chier… Avec ses mots à elle. Des mots élégants. Elle s'ennuyait avec moi.

— Ma sœur a l'âme d'une aventurière. Je l'ai toujours su… Elle va peut-être s'ennuyer aussi avec son australien.

— Mm. Sauf que je n'ai pas envie de cultiver des espoirs pour rien. Puis, maintenant, de toute façon, tout est gâché. Elle me méprise. On ne peut pas aimer quelqu'un qui vous méprise.

— Je ne pense pas qu'elle te méprise, Max, tente doucement mon beau-frère.

— Cette plante en est la preuve, dis-je en désignant du menton l'objet du délit.

— C'était un cadeau ?

J'acquiesce et je considère mes mains crispées l'une sur l'autre, soudain étreint d'un sentiment de honte pesant. Axel me flatte le dos, consolateur, me laisse sa main sur la nuque, et me caresse un peu les cheveux.

— Essaye de te souvenir des bons moments. Dis-toi qu'ils ont existé et que c'est toujours ça de pris sur la vie. Moi, c'est ce que je fais.

C'est fou la tendresse immense que m'inspire Axel quand il me regarde de cette manière, avec cette douceur presque surnaturelle. Sa main glisse jusqu'à ma joue et y reste. Je vois qu'il hésite à m'embrasser, alors je prends les devants. Sa bouche accueille la mienne avec un enthousiasme galvanisant. Puis, il cherche ma peau. Je l'aide à l'atteindre en sortant ma chemise de mon pantalon. Ses doigts, immédiatement, se faufilent dans la brèche et partent s'ébattre dans mon dos. J'aimerais me laisser aller complètement, mais ce n'est ni le moment, ni l'endroit. On reste étreints, joue contre joue.

— J'ai envie de toi, Max, jette Axel dans un souffle.

— Moi aussi… Mais pas ici.

— Bien sûr.

Il me scrute. Le désir le rend très beau.

— Ce n'est pas une blague, alors ? Tu es vraiment tenté de… de…

— Vérifie par toi-même, dis-je en lui plaçant d'autorité la main sous ma ceinture.

Il me palpe, les yeux dans le yeux. Aussi électrisés l'un que l'autre, on se remet à s'embrasser pendant que sa caresse ciblée m'attise. Je m'en vais à mon tour à la découverte de sa peau, sous son pull. On bascule à l'horizontal. Je me frotte à lui, j'oublie où je me trouve – après tout, réflexion faite, un lit est un lit –, il me décoiffe, m'abandonne sa bouche sans compter, et son cou, et, je crois bien, tout les reste. Il faudra qu'il me guide, mais il n'y a aucun doute, j'ai envie de prendre tout ce qu'il est prêt à m'offrir. J'ai besoin de le voir nu. Je soulève son pull jusqu'à la poitrine… Son épiderme appelle mes lèvres que j'y appose. Ça sonne à la porte. Merde ! On se redresse en même temps en s'interrogeant du regard. Il est ébouriffé, rose, tout chaviré, absolument craquant… Je me dis que je lui renvoie peut-être la même image. Je suis plus soulagé que frustré, au fond, que nous n'ayons pas été plus loin, c'est à dire jusqu'à je ne sais où. Coucher ici ensemble n'exorcisera pas le fantôme de mon amour pour Sara, et serait plus malsain qu'autre chose. Je sais que je l'aurais regretté. On a eu chaud.

— Sauvé par le gong, mm ? me lance Axel, tout sourire.

Il m'inquiète parfois. Ce don qu'il possède pour lire en moi confine à la sorcellerie.

— Je… Je vais voir qui c'est, dis-je en remettant ma chemise en place.

A peine lui ai-je ouvert que Denise me prend dans ses bras. "Quel malheur, quel malheur, mon petit Max", me répète-t-elle. "Vous formiez un couple si charmant". Puis, elle me remercie pour la carte postale de Savoie, puis m'explique que Sara lui a laissé un message pour moi avant de partir, à savoir qu'elle repasserait à Paris courant décembre, sans plus de précision. On discute un peu, bien que je ne sois pas vraiment dans un état d'esprit propice au bavardage. Je veux lui remettre l'orchidée blanche. Comme elle refuse – elle sait que c'est un cadeau que j'ai offert à Sara – je la prie de la prendre au moins en pension pour ne pas qu'elle meurt, et l'informe que je pars vivre chez Axel, qu'elle connaît bien, pour quelques temps. L'idée que je déménage avant la fin du mois lui fait monter les larmes. Ah, Denise ! Je lui promets que nous resterons amis et que je repasserai souvent, et que, de toute façon, je compte rester à Paris. Nous déclinons son invitation à prendre le thé malgré son insistance. Enfin, surtout moi. J'ai trop hâte d'être à nouveau seul avec Axel.

Sans bien savoir pourquoi ni comment, on se retrouve tous les deux à déambuler au jardin du Luxembourg. Cela doit bien faire une demi-heure qu'on marche ainsi en parlant de Denise, de Sara, de Fred, de tout, sauf de nous. L'émoi physique qui nous travaille reste invisible, secret. Peut-être voulons-nous en reculer l'issu pour mieux l'apprécier encore. Ou peut-être est-ce simplement l'appréhension. Il ne fait pas chaud, mais un rayon de soleil daigne percer enfin et enlumine les marronniers rouillés par la saison.

— Tu vas faire quoi de tous tes meubles ? me demande-t-il.

— Je vais tout vendre.

— Sérieusement ?

— Quitte à redémarrer une nouvelle vie, autant ne pas faire les choses à moitié.

— Même ta belle lampe art déco que tu adores ?

— Non, elle je la garde… Il y a quelques babioles auxquelles je tiens et que je vais conserver.

On laisse passer des enfants qui jouent à chat en hurlant, puis on continue notre calme cheminement.

— Tu sais, je dois t'avouer un truc, dis-je soudain, le cœur battant.

Mais j'ai peur de ne pas bien me faire comprendre. J'hésite. Il patiente.

— J'ai un peu la trouille, tu sais ?

— Tu es à l'aube d'un nouveau départ, c'est normal.

— Non. Je parle de toi et moi, de… Je parle de ce qui se passe.

— Je comprends ça. Crois-moi, si demain il m'arrivait tout à coup de tomber amoureux d'une femme et de me sentir attiré par elle, je n'en mènerais pas large.

— Tu trouves toujours les mots, toi, dis-je, soulagé qu'il m'ait compris si vite.

— Je me mets à ta place. Moi aussi, ça m'intimide un peu, tu sais ?

On s'arrête près du bassin et, chacun perdu dans ses pensées, on observe les enfants jouer avec les maquettes de bateaux à voile multicolores.

— Tu ne m'as pas encore vraiment dit ce que tu ressentais pour moi.

Il verrouille son regard dans le mien avec une intensité captivante, un peu comme quand il va m'embrasser.

— Si, je te l'ai dit. Je t'ai dit que tu étais comme un frère, je t'ai dit que j'étais heureux de t'avoir chez moi, je t'ai dit que j'avais envie de toi… Maintenant, ce que j'aimerais, c'est pouvoir te le montrer.

Voilà qui ne saurait être plus clair. J'en reste coi, aussi penaud qu'un gamin qui s'apprête à se rendre à son premier rendez-vous amoureux. Sans se consulter, ni d'ailleurs prononcer un mot supplémentaire, nous quittons le jardin pour regagner son deux-pièces de la rue de l'Arbalète. Chaque pas qui nous en rapproche fait enfler un feu de joie et d'anxiété mêlés dans ma cage thoracique. Lorsqu'on pousse la porte d'entrée, la tension est tellement intenable que je me jette sur lui pour ne pas avoir à la supporter une seconde de plus. Il m'enlace avec la même urgence et sa sincérité me rend à mon calme naturel. Je vais enfin savoir ce que c'est que de l'aimer, enfin, je vais découvrir son amour.

— Je suis super ému, lui dis-je.

— Moi aussi, me répond-t-il en ôtant son manteau, puis le mien.

Et je le crois, il est fébrile. Il déboucle ma ceinture, déboutonne ma chemise. Ses baisers sur mon visage et mon torse me gardent captif et consentant contre le mur. Je le palpe et le pétris, ses reins, sa taille, ses épaules, pour me familiariser à sa géographie masculine. J'ai hâte de sentir le plaisir, de découvrir le sien. Il s'agenouille à mes pieds pour m'aider à retirer mes chaussures, mais ne se relève pas. Son intention est claire et mon cœur emballé. Attentif à mes réactions, son beau visage levé vers moi, il me baisse le pantalon jusqu'aux chevilles se met à me semer des baisers sur le ventre, puis un peu partout aux alentours… Quand il me libère de mon boxer, je défaille d'impatience. Il me fait un bien fou pendant d'exquises minutes. Je lui caresse les cheveux. L'impérieuse envie de lui rendre la pareille s'impose à moi, même si je ne sais pas si je saurai m'y prendre. Avant d'être trop tenté par la jouissance, je le relève. 

— Moi aussi j'ai envie de te faire du bien, lui dis-je, en me débarrassant de ma chemise.

— C'est déjà le cas, sourit-il d'un air déluré que je ne lui connaissais pas.

Et, à voir dans quel état triomphant il se trouve, il dit vrai ! Le corps d'un homme ne saurait dissimuler certains émois… On va s'allonger nus dans la chambre pour nous y enlacer enfin. On est tellement émus de se toucher que la recherche du plaisir passe au second plan. Il me dit que je suis beau, me répète, « laisse-toi aller, ne t'oblige à rien », alors je fais selon mon cœur. Sa peau est douce, son corps gracieux. Il me dit que j'ai l'air heureux. Bien sûr que je le suis. Comment pourrais-je ne pas l'être sous des mains et des regards aussi aimants ? J'ai tant besoin d'avoir son visage près du mien que finalement on se donne du plaisir en s'embrassant, sans presque jamais se lâcher des yeux. Chacun trouve une jouissance progressive et suave dans la main de l'autre et dans nos soupirs embrassés.

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