Après toute cette joyeuse énergie, cette musique, cette foule, quel contraste de se retrouver à marcher dans les rues parisiennes nocturnes et humides. J'avais sommeil, mais le froid me ranime d'un coup. Axel semble nettement plus détendu que lorsque nous sommes arrivés. Son travail l'obsède beaucoup, en particulier Tristan, l'un des enfants dont il s'occupe. Il a dix ans et malgré son handicap moteur, Axel est convaincu que ce petit est promis à un avenir beaucoup plus excitant que celui auquel ses parents et les autres éducateurs voudraient le cantonner. Il ne tarit pas d'éloge sur cet enfant selon lui d'une curiosité intellectuelle exceptionnelle, assoiffé d'apprentissage et d'action. Il s'y est beaucoup attaché et se bat pour lui. Il ne me parle pour ainsi dire que de ce gamin depuis trois jours. Au moins, cette sortie nous aura-t-elle permis de nous changer les idées.

— J'ai passé une super soirée, dis-je.

— Oui, moi aussi. Quel trio d'artistes, hein ?

— Oui. Ton pote Pierrot est génial, il est fait pour la scène.

— Il est né pour ça, c'est clair ! Il me répète souvent que c'est là qu'il est le mieux.

— Et le pianiste, ce qu'il est doué !

— Matteo ? Oui, c'est un virtuose. Et ce qu'il est beau aussi, soupire Axel avec un sourire rêveur.

— Il a l'air très sympa en plus.

— Il l'est.

— Tu le connais bien ?

— Un peu, par Pierrot. Tu sais qu'il est gay ?

— Pierrot ?

— Non, Matteo.

— Ah, bon ? Je croyais qu'il était avec la chanteuse.

— Non, Ludmila et lui sont amis et partenaires de scène.

Je le regarde avec malice.

— Tu as été amoureux de lui ?

— Plus ou moins, comme tout le monde, hé, hé ! Non, il m'impressionne trop, et il est casé, de toute façon.

— Ça veut dire que moi je ne t'impressionne pas, alors ?

Il me considère amusé, m'enveloppe les épaules de son bras.

— Toi ? Tu me plais et tu me rassures.

— Ça me va.

On chemine, bras dessus, bras dessous. Cela fait maintenant un peu plus de trois semaines que nous vivons sous le même toit et que nous tissons tranquillement notre histoire. On est bien ensemble. De mieux en mieux, même, je crois bien. Axel est un être si attentionné, si délicat, c'est un bonheur de chaque instant de vivre à ses côtés.

— Je me sens bien avec toi, Axel, mon tendre Axel, dis-je en lui déposant une bise sur la joue.

— C'est gentil de me le dire, sourit-il. Moi aussi, tu sais. Même si je n'en reviens pas encore de sortir avec un hétéro.

— Et moi avec un mec !

On décide de rentrer à pieds plutôt que de s'enfoncer dans les couloirs du métro. On quitte les rues animées du Marais en direction du Pont Marie. J'ai rarement trouver Paris aussi belle dans sa robe d'asphalte mouillé. Soudain épris de romantisme, une fois au-dessus de la Seine, je stoppe notre marche et j'étreins Axel. Je le sens un peu réticent, mais mon élan force le sien, et il se laisse embrasser longuement. Je le garde ensuite serré dans mes bras afin de contempler le paysage de son visage. Je suis complètement amoureux. En cette seconde précise, cela n'a jamais été plus limpide, et dans mon cœur, et dans ma tête.

— Je sais que je n'assure pas encore vraiment avec toi, mais je t'aime. Je t'aime, c'est dingue comme je t'aime.

— Tu es trop mignon, fond Axel. Mais de quoi tu parles quand tu dis que tu n'assures pas ?

— Je parle de sexe, dis-je, étonné qu'il n'ai pas compris.

Il me scrute, interrogatif, et sa perplexité me trouble.

— Tu… Tu sais bien, je… Je ne te donne pas encore ce que tu attends.

— Voyez-vous ça. Et j'attends quoi, selon toi ?

— Je ne vais pas te faire un dessin, tout de même.

Il me noue ses mains derrière la nuque, un miel de tendresse sur les traits et, à son tour, m'embrasse.

— Tout es parfait, me rassure-t-il. Qu'est-ce que tu vas imaginer ?

— On n'en a pas parlé, encore, mais tu sais, ça me travaille de réussir à te rendre heureux aussi à ce niveau là.

— Max… Je suis tout à fait heureux. J'adore ta tendresse et ce qu'on partage. Je n'ai pas besoin de plus.

— Dis plutôt que tu te contentes de ce que je te donne.

— Et alors ? C'est un crime ?

— Non… Mais, j'ai des yeux pour voir. Je sais ce que tu aimerais.

On reprend notre marche. Il me prend la main, comme ça, spontanément, au milieu des badauds encore nombreux malgré l'heure tardive. C'est la première fois.

— Tu n'aimes pas parler de ça, hein ? insisté-je.

— Ce qu'on partage est génial. Ce que tu m'offres m'étonne et m'enchante assez pour que je n'ai pas l'idée de te réclamer plus, c'est tout. Je t'assure que ça ne m'a pas effleuré.

— Moi, je sens que ça ne suffit pas.

— Tu parles toujours de sexe, rassure-moi ?

— Oui, je parle toujours de ça.

— Écoute, Max, c'est un détail, le sexe. On se découvre, on n'est pas pressés, et pour ma part ce qu'on partage déjà, je te le répète, me rend très heureux.

— Moi aussi, mais… 

Je n'ose aller jusqu'au bout de mon propos. De toute façon, il a compris. Quand on sera rentrés, je braverai mes craintes et je lui ferai l'amour comme je sais qu'il le désire. J'ai envie de le combler et j'ai de moins en moins de doute sur le fait que j'en suis capable.

— Ne t'angoisse pas. Ce qui est vraiment important c'est la tendresse, c'est de s'entendre, de se parler, d'avoir des projets. Je n'avais plus rien de tout ça avec Fred. Avec lui, il ne restait justement que le sexe et quand il n y a plus que ça, je t'assure que la relation n'a plus le moindre intérêt. En tout cas, moi, ça ne me suffit pas.

— Il devait assurer de ce côté là, non ?

— Je n'ai vraiment, mais alors vraiment pas envie de parler de ça.

— Je suis indiscret, pardon…

— Je me sens mille fois mieux avec toi qu'avec lui. Il n'y a que ça à retenir, conclue-til en me caressant les cheveux.

Il me faut quelques secondes pour comprendre que les deux individus que nous venons de croiser ont craché à nos pieds, le temps de réceptionner en pleine face un "Sales pédés!" prononcé haut et fort. Mon sang ne fait qu'un tour et mon cerveau reptilien me fait piler sur place. Je me retourne.

— Qu'est-ce que t'as dit ? Répète un peu ? 

Le gars me fait face, un lourdaud en bombers, sans âge, crâne rasé et gueule de brute. Un beau spécimen de bas du front FN ou assimilé, vraisemblablement. Il est accompagné d'un autre mec, un maigrichon au regard vide, apparemment saoul. Axel me tire par la manche.

— Laisse tomber, Max.

Mais l'adrénaline a remplacé la raison. Je me dégage de cette poigne qui me veut me retenir et m'approche du gros con.

— Vas-y, répète. Tu as dit quoi ?

— Sales pédés. Vous me dégoûtez.

— Tu t'es regardé, gros porc ? C'est toi qui me dégoûtes. Vas-y approche. T'as peur ? T'as peut-être raison, parce que je vais pas me contenter de te cracher dessus, moi.

Toute insulte me provoque l'envie d'en découdre. C'est plus fort que moi, je deviens agressif. J'ai toujours été comme ça du plus loin que je me souvienne, il m'est impossible de me maîtriser face à l'insulte gratuite. Je ne compte plus le nombre de fois où je suis descendu de la voiture pour me battre avec des cons. Ça m'a tout de même valu, en dix ans et à peu près autant de bagarres, une nuit au poste, une dent cassée et des points de suture à l'arcade sourcilière. Sara me détestait dans ces moments là. Heureusement que, neuf fois sur dix, les gens se dégonflent, sinon j'aurais fini à l'hôpital plus d'une fois… Les insulteurs sont tous des lâches de toutes façons. Le freluquet ricane et le gros, les mains dans les poches, arbore un sourire goguenard qui rend sa face encore plus laide.

— Regarde ça, Nono, cette tapette veut me frapper.

Je me rue sur lui et le déséquilibre avec une prise de judo, art martial que j'ai pratiqué assidûment lorsque j'étais adolescent et dont il me reste de solides bases. Le mec se retrouve étalé par terre en moins d'une seconde, l'air encore plus décérébré si c'est possible. L'autre cesse de rigoler aussitôt et me fixe avec un air mauvais. A peine son comparse humilié s'est-il remis sur ses jambes, que les voilà tous les deux sur moi. Pendant que le gros me paralyse les bras par derrière, le maigre me frappe au ventre et au visage. L'arrivée des flics, qui pullulent en ce lieu hautement touristique, les fait heureusement détaler. Ce Nono a une sacrée droite. Un peu sonné, je m'adosse à un réverbère en massant ma mâchoire douloureuse et en les regardant se faire coincer par deux agents quelques dizaines de mètres plus loin.

Je cherche des yeux Axel, dans le petit attroupement qui s'est formé durant les quelques secondes qu'a duré l'échaufourée. Il n'est plus là. Plus loin non plus. Il m'a laissé. Je fais ma déposition vite fait, parce que le troisième flic ne me laisse pas le choix, et renonce à déposer plainte, anxieux et pressé de rattraper mon amoureux.

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