Il est injoignable. Je remets mon téléphone à sa place, dans ma poche de blouson… Depuis le temps, de toute façon, il a dû rentrer. Je traverse l'île Saint-Louis en courant vite, trop vite pour tenir longtemps. Je maintiens le rythme tout le long de la rue du Cardinal Lemoine, jusqu'à la place de la Contrescarpe. Arrivé là, je fais une pause pour reprendre mon souffle et je marche la suite du chemin. Je me demande ce qui lui a pris de me laisser comme ça. Je ne sais pas si je dois être déçu, inquiet ou les deux. Je suis surtout inquiet, en réalité. S'il est comme sa sœur, il va me passer un savon terrible. Sara aussi m'abandonnait à mon sort d'énervé quand il m'arrivait de m'impliquer dans une  bagarre. Il faudrait vraiment que j'apprenne à me contrôler. Reprendre l'apprentissage d'un art martial ne serait peut-être pas une mauvaise idée. À remuer mes idées ainsi sans un regard pour le spectacle des ruelles animées, j'arrive devant chez lui plus vite que je n'aurais cru. 

Lorsqu'il m'ouvre, je prends son regard froid et ses lèvres serrées comme une claque. Il s'assoit sur le canapé et me considère, muet, bras croisés. Je reste là, pas fier, debout au milieu du salon.

— Vraiment, je suis désolé, dis-je.

— Viens là, fait-il en m'indiquant la place à côté de lui.

Je m'empresse d'obéir comme le gamin que je suis… Il est clair que ma bête impulsivité va modifier le programme de la nuit dont je m'étais déjà fait un joli film.

— Vas-y, Max, explique-moi un peu ce qui te passe par la tête quand tu bascules comme ça soudainement du côté obscur de la stupidité.

— Je t'ai dit que j'étais désolé.

— Non, mais explique-moi. Je veux comprendre.

— Je n'en sais rien. Je ne supporte pas qu'on m'agresse gratuitement. Je réagis mal quand ça arrive. C'est tout.

— Il va falloir que toi et moi on se passe de marques d'affection dans la rue, alors.

— Je les emmerde tous ces abrutis ! Il n'est pas né celui qui m'empêchera d'embrasser qui je veux, où je veux !

La sincérité de ma révolte le touche apparemment, et voir son air s'attendrir me rassérène.

— Tu me rappelles moi quand j'avais dix-huit ans. Bon… Il va falloir que je t'explique deux trois choses dont tu n'as pas l'air d'avoir conscience. Déjà, il faut que tu gardes en tête que beaucoup de gens n'aiment pas voir deux hommes ensemble.

— Mais, je m'en tape ! Et qu'est-ce que ça peut leur foutre ?

— Vaste, passionnante et très usante question, soupire-t-il. Ecoute-moi, s'il-te-plaît. Le fait est que c'est comme ça et que tu ne peux pas l'ignorer. Si tu veux qu'on continue à ne pas se cacher, ce qui me va tout à fait, tu vas devoir apprendre à te contrôler. Ça ne va pas être possible que tu réagisses comme un homme des cavernes à chaque insulte reçue.

— Quand même, ça n'arrive pas si souvent ce genre de chose, si ?

— Si, me répond-t-il, laconique et résigné.

— Vraiment ?

— Ta naïveté est très touchante, murmure-t-il en me considérant d'un air rêveur. Tu parles comme moi avant mon agression.

Si Axel lui-même ne m'a jamais parlé de ce triste événement qu'à demi-mots, Sara m'a raconté plus en détail. C'est une histoire affreusement banale qui aurait pu très mal se terminer pour lui. Il avait dix-neuf ans, c'était lors d'un été en Vendée, il sortait de boîte pour prendre un peu l'air. Il ne se souvient que d'insultes homophobes et de son réveil à l'hôpital le visage tuméfié et de la douleur aigüe d'une côte cassée.

— C'est-à-dire ?

— Je faisais systématiquement front quand on m'insultait. À l'époque, je m'affichais ouvertement, j'étais fier, très fier. Et plus efféminé qu'aujourd'hui. J'aimais assez provoquer, tu vois ? Donc évidemment, les insultes, ça faisait partie de mon quotidien. Comme j'étais plutôt d'un tempérament effronté, je prenais ça comme un jeu. Et, le but du jeu c'était de réussir à provoquer la discussion avec mon agresseur, lui donner une chance de devenir un peu moins con. J'avais l'impression d'ouvrir l'esprit des gens quand j'y parvenais. Je crois que ça me faisait du bien. Je me disais qu'il n'y a qu'en faisant face courageusement, en éduquant les gens par la parole, que les choses changeraient. Mais, un jour, tu réalises que tu peux tomber sur des individus vraiment dangereux. Et là, tu te calmes, tu apprends à te méfier, à te faire discret, voire invisible.

— Je n'ai pas envie d'être invisible.

— Moi non plus, Max, moi non plus… Simplement, il faut faire attention. Ces deux gars, tout à l'heure, auraient très bien pu être armés, ou dingues… Tu ne sais jamais sur qui tu tombes.

— Ça m'a fait bizarre que tu te barres, dis-je.

— Je suis parti quand les flics sont intervenus. C'est moi qui les ai prévenus. Tu croyais quoi, que je t'avais abandonné à ton sort comme le dernier des lâches ?

— Ben…

— Il faut bien que tu comprennes que je ne supporte pas la violence. Ça me fait fuir, c'est comme ça.

— OK. Je le saurais… Tu es comme Sara.

— Oui, je suis comme elle. Elle et moi, on a été élevés dans la tendresse et le respect des autres. Toute forme de violence est quelque chose d'intolérable pour nous.

— Je sais.

— Promets-moi de ne jamais me refaire un plan comme ça.

— J'essaierai de mieux me maîtriser.

— Promets-le moi, Max. Je suis très sérieux.

— Pour toi, je peux bien me contenir, je pense. Je te le promets.

— Il est trois heures du matin. Je vais prendre une douche et me coucher, dit-il en se levant.

Je reste assis à réfléchir. Repenser à ce qui vient de nous arriver Pont Marie suscite encore en moi des bouffées de haine. Tant de bêtise me dégoûte et m'enrage. Comment apprendre à l'encaisser calmement sans en devenir malade de haine ? Je me demande si j'aurais la force de le supporter si cela doit souvent se reproduire. Je me répète en boucle "Qu'est-ce que ça peut leur foutre ?" et le fait qu'aucune réponse rationnelle ne me vienne me met encore plus en colère. Je rumine et rumine encore mon indignation.

— Tu ne viens pas te coucher ? me demande Axel.

Il se tient dans l'encadrement de la porte en caleçon et tee-shirt, l'air fragile et fatigué. Son apparition, là, maintenant, me bouleverse. Je ne sais même pas pourquoi. C'est comme si un mystère en lui réveillait le meilleur de moi-même. Voilà également quelque chose de totalement hors de mon contrôle.

— Ça va ? s'enquiert-il, sans doute inquiet de me voir ainsi figé.

Je le rejoins et lui inflige un énorme câlin auquel toute sa sensible réceptivité répond.

— J'ai été stupide, ce soir. Je suis désolé de t'avoir imposé ça.

— N'y pense plus, va. On ne va pas laisser des abrutis nous gâcher la vie. Et si tu me regardes avec des yeux pareils à chaque fois que ça arrive, finalement, c'est peut-être un mal pour un bien ! plaisante-t-il.

On se met au lit dans le noir. Je me coule contre son dos et l'allume de quelques tâtonnements délicats.

— J'ai sommeil, Max…

— Moi aussi, mais pas que, dis-je en me pressant contre lui.

Il se retourne pour me faire face et nous échangeons un baiser chargé d'étonnantes promesses, des caresses pressantes. Il n'a pas aussi sommeil qu'il semble, dirait-on. Il allume la lampe de chevet.

— On est trop beaux pour faire l'amour dans le noir, qu'est-ce que tu en penses ?

Je suis un peu intimidé par la remarque, mais j'en pense qu'il a raison, et je lui souris. 

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