Auxiliaire de vie scolaire en école primaire, Marie-Aimée travaille elle aussi avec des enfants. Cette année, elle accompagne une fillette de cours moyen première année mal-voyante. Lorsque Axel et elle se retrouvent, la conversation se centre autour de l'enfance, du handicap, des difficultés et des les joies de leurs missions respectives au quotidien, autant de sujets inépuisables pour nos deux passionnés. Mathieu et moi, dépassés par leur ferveur, finissont par discuter de notre côté. On est contents de se retrouver. Il me narre leur séjour récent en Chine, évoque avec autant d'anxiété que de joie l'arrivée prochaine du bébé. Moi je lui confie un peu les affres par lesquelles le départ de Sara m'a fait passer et le précieux soutien d'Axel. Par contre, pour ce qui est de lui avouer que lui et moi sommes devenus davantage que de simples collocataires, je bloque complètement. Je pensais que ça me viendrait naturellement, que je serais heureux de lui annoncer, mais rien à faire… Je n'arrive même pas à bien déterminer de quoi j'ai peur exactement. C'est plutôt perturbant.

Il est temps de passer à table. Nous laissons nos invités s'installer, et j'accompagne Axel à la cuisine pour l'aider à ramener les plats qui composent notre couscous : semoule, merguez, légumes, poulet. 

— Regardez-moi ça, vous avez l'air d'un parfait petit couple, plaisante Marie-Aimée en nous voyant revenir côté à côte chargés de notre festin. 

Axel ne relève pas, moi je me sens rougir violemment, une véritable flambée. Elle ne peut avoir lancé cela au hasard. En s'asseyant, mon amoureux me jette un coup d'œil, l'air de dire "vas-y, dis-leur", mais je m'en sens définitivement incapable. Il n'insiste pas. Je fuis à la cuisine me remettre de mes émotions et, accessoirement, chercher la bouteille de Guerrouane. Je respire à fond afin de retrouver mon calme, me recompose un visage détendu avant de retourner sur le ring.

Les conversations s'entrecroisent, les sujets valsent, meurent et rennaissent, les rires fusent, comme dans toute banales retrouvailles amicales. Pour notre plus grande fierté, nos deux amis ne tarrissent pas d'éloges sur le contenu de leur assiette que nous avons passé une bonne partie de notre vendredi soir à préparer. Mais, malgré l'atmosphère chaleureuse, je garde une boule au ventre. J'ai l'impression de sonner faux à chaque fois que j'ouvre la bouche. J'ai peur de lire du reproche dans le regard d'Axel, mais non, il demeure imperturbable et serein. Je devine même qu'il sent mon anxiété et que, s'il le pouvait, il me réconforterait.
Une demi-heure plus tard, détendu par la sassiété, les fous-rires et le vin, je m'attarde sur le tendre regard qu'il m'adresse. J'y puise une soudaine et belle force et j'en oublie une seconde nos invités. Je lui caresse l'épaule en me levant.

— Qui voudra du fromage ? dis-je en ramassant assiettes vides et couverts.

— Moi, j'en veux bien un peu pour finir mon vin, dit Mathieu.

Marie-Aimée, elle, me fixe. Elle a compris. Un seul geste a suffi.

— Moi, je suis repue, répond-t-elle en se levant. Reste assis, Axel, je m'en charge, décrète-t-elle en lui prenant des mains la soupière où ne surnage plus le moindre légume.

Elle m'accompagne à la cuisine, m'aide à remplir le lave-vaisselle. La tâche terminée, elle reste bras croisés à me dévisager.

— Tu n'as rien à me dire, Max ?

— Je… Je ne sais pas. De quoi tu veux parler ? me dégonflé-je

— Vous êtes ensemble, Axel et toi, ou c'est moi qui délire ?

Une drôle de bouffée de joie m'emplit la poitrine. 

— Tu ne délires pas.

Je la vois analyser l'information à la vistesse grand "v", et consommer sa surprise.

— Ça pour une nouvelle…

— Je sais, c'est assez dingue. Ça s'est fait tout seul…

— Mais… Et Sara. Elle sait ?

La question à peine prononcée, elle l'efface d'un geste nerveux dans l'air. 

— Laisse tomber. Ça ne me regarde pas !

— Je n'ai aucune nouvelle de Sara depuis des semaines. Je lui anoncerais bien, encore faudrait-il qu'elle daigne nous donner signe de vie.

Marie-Aimée me sourit, une main sur la hanche, l'autre en appui sur le plan de travail encombré de vaisselle sale. Je me remets à rougir. Je ne sais pas vraiment comment interpréter son expression à la fois malicieuse et réjouie. Je me sens intimidé. Il faut que je romps ce silence un peu opressant

— Je n'ai jamais été aussi amoureux, dis-je.

Là-dessus, elle m'éttreint avec fougue en murmurant : "Veinard!"

— Tu crois que Mathieu a compris aussi ?

— Non. Mathieu, tu le connais, si tu ne lui dis pas les choses…

— Contrairement à toi.

— Oui, fait-elle, mutine. Crois-le si tu veux, j'ai senti qu'il y avait quelque chose entre vous dès que je vous ai vus ensemble.

On retourne au salon avec le plateau de fromage et une seconde bouteille. Il est seize heures et le jour tombe. Axel allume des bougies. L'après-midi se poursuit en douceur du côté canapé, autour d'un café. Bien que je n'ai que cela en tête, je ne trouve aucun moment opportun pour dire les choses à Mathieu et, lorsqu'ils s'en vont vers 19 heures, je ne suis pas vraiment fier de moi. J'en fais part à Axel dès que nous nous retrouvons seuls.

— Tu le diras quand tu te sentiras prêt, c'est tout, me rassure-t-il simplement.

 

Le lendemain, dimanche, en fin de matiné, je reçois un coup de fil de Mathieu, outré, qui m'engueule. Il m'accuse de l'avoir fait passer pour un imbécile auprès de Marie-Aimée en me cachant l'incroyable nouvelle. Plutôt tétanisé, je balbutie n'importe quoi et il éclate de rire. Il plaisantait, cet imbécile ! Comme d'habitude, je suis tombé dans le panneau… Malgré notre ancienne et indéniable complicité, lui et moi n'avons jamais vraiment partagé le même sens de l'humour… Il veut qu'on se retrouve autour d'une bière pour que je lui raconte tout. Sa curiosité me met vaguement mal à l'aise, mais après tout, c'est l'occasion de me rattraper, alors j'accepte. Comme il habite à Pantin, on se retrouve dans un café à mi-chemin, à Belleville. J'arrive avant lui et, bizarrement, je stresse comme si j'allais passer un examen, comme si j'allais, d'une manière ou d'une autre, être mis à l'épreuve. Pourtant, Matthieu est un mec tout ce qu'il y a de plus gentil. Mon anxiété s'atténue dès qu'il entre. Il insiste pour m'offrir une coupe de champagne et on trinque sans discrétion au milieu d'une clientèle bigarrée qui s'en tient au café et à la bière… Et l'interrogatoire commence comme je m'y attendais.

— Alors, mec ! Sans déconner, c'est quoi cette histoire ? Qu'est-ce qui se passe ? Raconte-moi.

— Il se passe qu'Axel et moi on a décidé de vivre ensemble. 

— C'est un sacré changement, tout de même !

— Oui, débuter une nouvelle relation, c'est toujours un grand bouleversement, non ?

— Certes…

Je sais bien que ce n'est pas à cela qu'il fait allusion, mais je refuse de le suivre sur le terrain où il veut m'entraîner.

— Il s'est fait plaquer au même moment que moi. On s'est soutenus, on s'est rapprochés, et voilà… Je suis bien avec lui. Je suis heureux.

— Pourquoi tu fais cette tronche, alors ?

— Quelle tronche ?

— Tu as l'air contrarié.

— Non… C'est seulement que… Je crois que j'ai un peu la trouille du jugement des gens. De ton jugement.

— Ce n'est pas moi qui tu jugerais, voyons ! Depuis le temps qu'on est potes. Ça t'a rendu chatouilleux de devenir gay.

— Je ne suis pas devenu gay. Pourquoi tu dis ça ?

— Ben…

— Je suis bi. 

— Oui, ok, bon. C'est pareil.

— Pas du tout, non.

Il m'observe avec un petit sourire condescendant qui me déplaît fort, prend le temps de siroter trois gorgées du mauvais champagne. Je regrette d'être venu.

— C'est lui qui fait la femme ?

— Pardon ? m'étranglé-je.

— Je suis curieux. Vas-y, raconte-moi comment ça se passe au pieu.

— Putain, Mathieu, tu aimerais ça que je te demande comment tu fais l'amour à ta nana ? 

— Hey, relax ! La pudeur t'étouffait moins quand tu me racontais tes explois avec Sara.

— Arrête, les rares fois où c'est arrivé c'est parce qu'on avait trop bu, ça ne compte pas.

— Donc, il faut que je te saoûle pour que tu acceptes de me parler ?

— Je n'ai aucune envie de satisfaire ta curiosité malsaine.

— Pourquoi malsaine ? Je ne sais pas trop comment ça se passe entre deux mecs. Je compatais sur toi pour éclairer ma lanterne.

— Mate-toi un porno et fous-moi la paix, dis-je en me levant.

Il me rattrape par la manche.

— Voyons, Max, ne t'en va pas. Je ne voulais pas te blesser. Je suis désolé. Reste.

Je me rassois de mauvaise grâce.

— Ne me regarde pas comme ça. On dirait que tu as envie de me tuer ! Détends-toi un peu. C'est quoi ton problème ?

— Je n'ai pas de problème, seulement je ne comprends pas pourquoi tu m'as fait venir ici ni ce que tu attends de moi.

— Tu a peut-être raison… C'est peut-être de la curiosité malsaine, après tout. Je… Je pensais que tu aurais envie de me raconter les choses… Ce changement… Je ne sais pas… J'ai imaginé que tu voulais un peu te venger de Sara en te tapant son frère, que c'était un caprice bizarre, mais je vois que non…

— Jamais je ne me suis senti aussi bien avec quelqu'un. Et ça n'a strictement rien à voir avec Sara.

— OK, OK, d'accord ! Tu peux quand même comprendre que ça me surprenne. Je te connais depuis le lycée et jamais je ne t'aurais imaginé un jour avec un mec.

— Moi non plus.

— Ah, tu vois, toi-même tu le reconnais.

Je me remémore les semaines qui viennent de s'écouler, la naissance de mes sentiments et de mon attirance pour Axel, la douceur de son amour et la paix magnifique que je ressens quand je me trouve auprès de lui. 

— On voulait simplement se remonter le moral mutuellement au départ. On a commencé à pas mal se voir. On s'est beaucoup parlé… Puis, on est partis à la montagne ensemble quelques jours en octobre pour se changer les idées. Un couple d'amis à lui devait nous rejoindre mais au dernier moment ils n'ont pas pu venir. Du coup, on s'est retrouvés tous les deux en tête à tête. 

Mathieu se tait enfin. Il est suspendu à mes lèvres.

— Un matin, il était triste. Il venait de recevoir un coup de fil de ce connard de Fred. Moi aussi j'étais déprimé… En plus, il pleuvait… Je ne sais pas, j'ai eu envie de le réconforter. Je l'ai embrassé.

— Carrément ?

— Oui…

— Et après ? Vous avez…

— Non. On était super mal tous les deux. On a mis ça sur le compte de notre moral à zéro et on a repris le cours de notre cohabitation amicale. Mais moi, les jours suivants, je ne faisais que d'y repenser.

— Ça t'a fait quoi de l'embrasser ?

— Ça m'a procuré une émotion similaire à celle que j'ai ressenti à chaque fois que j'ai embrassé pour la première fois une fille qui m'attirait. Cette envie d'aller plus loin, tu vois.

— C'est dingue.

— Oui…

— Ça ne t'était jamais arrivé avant qu'un mec te fasse cet effet ?

— Non. En même temps, je ne m'étais jamais autant rapproché de quelqu'un.

— C'est à dire ?

— Je me sens plus proche d'Axel que je ne l'ai jamais été de qui que ce soit, ni d'aucune fille. 

— Je pourrais mal le prendre, ce que tu me dis là ! 

— Jaloux ? dis-je en riant.

 

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