Deux heures que j'essaie de retrouver le sommeil, et rien à faire. Il va être six heures du matin, c'est trop tard maintenant… Peut-être ai-je peur de louper le départ d'Axel. Il a son train pour Bruxelles à neuf heures. Connaissant sa prévoyance, il va quitter l'appartement dix ans à l'avance pour être certain de ne pas le rater. Il va s'eclipser en douce à huit heures, et donc se lever à sept…

La vue accoutumée à l'obscurité, j'écoute mon désir grandir en contemplant l'une de ces parcelles nues de lui qui m'attirent avec constance, la courbe située entre le cou et la naissance de l'épaule que le drap ne recouvre pas. J'écarte la bretelle de son débardeur et dépose un baiser sur l'un de ses grains de beauté. Je promène mes lèvres jusqu'au point chaud où palpite le pouls, me moule à son dos, respire sa nuque. Sa nuque est mon nouveau chez-moi, mon refuge idéal. C'est ma bouche collée là, mon nez dans ses cheveux, que je me sens le plus heureux. Mais je voudrais aussi sa peau contre ma poitrine, contre mon ventre, sa chaleur tout contre ma joie. Je résiste avec difficulté à l'envie de le déshabiller. Il s'est couché tôt, hier, épuisé par sa journée, et maintenant, il s'en va trois jours en séminaire. Je veux l'aimer une fois encore avant son départ. Je ne vais plus mettre longtemps à céder à la nécessité de le réveiller. 

— Axel ? tenté-je d'un murmure.

Je me presse contre lui. Il a le sommeil plutôt léger, il va bien finir par réagir.

— Mmm… Tu m'excites, grogne-t-il d'une voix ensommeillée.

— Tu m'en vois ravi.

Je remue un peu, qu'il mesure de manière plus concrète à quel point mon anatomie et moi-même sommes effectivement ravis de la nouvelle. En quelques gestes lents empreints de sommeil, il ôte son haut et son caleçon. Il m'exauce. Mon cœur bat fort. La vie n'est que joie lorsqu'il a envie de moi. J'apprends à lui donner plus et mieux chaque jour qui nous voit nous étreindre, et, chaque fois, son regard sur moi et son visage heureux me disent mes progrès.

Ses huit heures de repos l'ont rendu disponible à mourir, tellement malléable. Le délicieux constat accentue encore ma faim de lui. J'en ai la chair de poule. Puisqu'il est tôt, je vais prendre mon temps, ne rien bousculer de sa paix délassée, me délecter de lui. Je nous attise avec une économie de gestes que je m'échine à ciseler délicats et brûlants. Je l'enlace en m'énivrant de son odeur, lui lèche l'oreille, le touche partout. Son souffle change, se charge de notes de satisfaction. Il me laisse faire de longues minutes tissées de confiance. Un instant, je me demande s'il ne se rendort pas, mais je comprends que non quand il retient ma main baladeuse là où il la désire insistante. Je la fais docile, habile et douce, autant qu'il m'est possible. Derrière nos soupirs qui s'approfondissent s'efface le silence. Mes attouchements amoureux et la pression de mon désir contre ses reins aiguisent son attente, sa réactivité tendue et frémissante aiguise la mienne. Muet mais impérieux, il me réclame, me veut chevillé à lui, comme je l'espérais. Puisque nos volontés concordent, nos corps qui savent se comprendre loin des mots font de même. Possessif, je me régale de lui. Offert, il me savoure. Chacun prend ce que l'autre lui donne sans se hâter, jusqu'à en être couvert de sueur, jusqu'à en expirer exclamations et plaintes irrépressibles. Unis dans la nuit qui s'achève, nous nous oublions dans un slow qui nous porte aux étoiles. 
Quand le plaisir et l'effort de le garder sous contrôle finissent par nous faire haleter, le besoin d'avoir ses yeux, son front et ses joues sous mes baisers, même si c'est dans la pénombre de ce matin de décembre, s'impose à moi. Nous ne prenons que le temps d'une caresse pour changer de position et lier notre fièvre face à face plus passionnément encore. Je sais, maintenant, à quel moment précis le plaisir d'Axel se mue en une jouissance plus agressive, plus dangereuse, cette jouissance à laquelle la volonté finit toujours par céder. C'est à la seconde où il se met à m'embrasser comme un dieu. Envoûté, alors, captivé par ce don absolu qu'il parvient à me faire, à ce stade de notre partage, je freine malgré moi mes mouvements, m'interromps même parfois brièvement. Il m'accuse de le torturer, ce qui ne l'empêche pas de goûter l'épreuve avec un bonheur indécent. Entre deux baisers, il me murmure quelques suppliques exquises, tellement exquises que j'en perds mon calme. Alors, il ne me reste plus qu'à me plier à notre besoin de nous délivrer de l'extase, d'accueillir ce désir d'osmose qui nous nargue depuis la première caresse. La passion de ses doigts qui m'agrippent m'exige avec autorité, me signale qu'il ne tient plus, alors je lâche prise et je le suis où il part.

A l'issue de ce cheminement houleux à l'équilibre fragile qui nous mène à la joie de la jouissance commune, je ressens toujours le même étonnement, un étonnement profond et heureux. J'adorai faire l'amour à Sara, la mener à l'orgasme sans me presser, lui faire pousser ses petits cris délicats comme des miaulements de chaton… Mais je n'arrivais jamais à mesurer précisément ses sensations. Il y avait toujours une distance gênante. Je ne le réalise que maintenant, maintenant que je vis une complicité incomparable avec son frère. Tout me semble plus limpide et intense avec lui. Le plaisir de mon ex m'est demeuré un beau mystère frustrant, celui d'Axel est lumineux et me comble. Et, à l'inverse de sa sœur, j'en ressors à chaque fois mieux renseigné sur lui… Et sur moi. Je n'arrive pas à savoir si j'aurais pu me rapprocher d'une autre femme comme j'ai pu me rapprocher de lui. Est-ce parce qu'il est lui ou est-ce parce que c'est un homme ? De même, cette distance irréductible avec Sara, malgré nos cinq ans de vie commune, existait-elle parce que c'était Sara ou parce qu'elle est une femme ? Je ne sais pas.

 

— Je ne vais pas tarder à me lever, dit Axel, en me dégageant doucement de lui pour allumer la lampe de chevet.

Mais il ne se lève pas. Il cale la tête sous son bras plié, et reste là, immobile, à me contempler.

— Je t'aime, dit-il solennellement.

— Je sais.

Je lui souris, lui caresse le visage, le scrute moi aussi, cherchant en vain à deviner ses pensées. C'est toujours dans ces moments où il semble démuni, où son assurance sereine habituelle fait place à la fragilité, qu'il m'inspire une tendresse océanique. Jamais Sara ne se montrait aussi vulnérable.

— Je me demandais… Quand les femmes vont te manquer, on fera quoi nous deux ?

Je hausse les sourcils, surpris, non pas par la question elle-même, après tout légitime, mais plutôt par le moment choisi pour la poser.

— J'y ai réfléchi moi aussi… Et j'en suis arrivé à la conclusion que c'est un faux problème.

— Un faux problème ?

— Oui. Tant qu'on s'aimera comme on s'aime, aucune femme, aussi belle et désirable soit-elle, ne pourra me détourner de toi.

— Tu en es sûr ? 

— C'est un fait. Les femmes ne me manquent pas, Axel. Je t'assure. 

— Pourvu que ça dure, alors, dit-il sans que s'éteigne l'inquiétude qui fait luire ses prunelles claires.

— Depuis le temps qu'on se connait, tu sais bien que je suis un amoureux fidèle. Quand je suis bien avec quelqu'un je ne vais pas voir ailleurs. Et si j'aimerai toujours regarder les femmes, ce n'est pas pour autant que j'aurai envie d'elles. Pas plus, en tout cas, que j'ai pu avoir envie d'elles quand je vivais avec ta sœur.

— Je sais tout ça, Max… Seulement… Ça me travaille que tu tournes le dos à ta véritable nature pour moi. Je me dis qu'il y aura forcément des conséquences à un moment donné. Tu ne crois pas ?

— Franchement non. Tu me combles. Quand je vois ce plaisir que j'ai avec toi, je me dis que ma véritable nature c'est d'être bisexuel. Et après ce qu'on vient de faire ensemble, tu ne devrais pas avoir ce type d'inquiétude.

— Justement, l'idée que ça change un jour me terrifie.

Je me rapproche de lui en le tenant par la taille, pour le câliner, l'embrasser. Il prend le relais avec une flamme qui me surprend, me bascule sous lui. Cet élan pressant fait affluer de nouveau le désir avec brutalité. Il garde mon visage entre ses mains comme pour me tenir à l'œil de plus près.

— Si ça doit changer entre nous, ça changera en mieux encore, dis-je avec malice.

— Tu crois que c'est possible ça ?

— Tu n'as pas beaucoup d'imagination, dis-je en me positionnant de manière à ce qu'il puisse mieux se caler entre mes jambes.

Il me fouaille l'âme d'un regard perçant que je soutiens sans ciller. 

— Qu'est-ce que je suis censé comprendre exactement ?

— Tu es censé comprendre que je suis prêt à changer beaucoup d'habitudes pour toi.

— Ah, oui ?

— Oui.

Le duel de regard se poursuit. Je sais qu'il a compris, mais qu'il n'ose encore y croire.

— Lesquelles, par exemple ? me demande-t-il.

— Voyons voir… Je ne sais pas…

Mon abandon et mes mains invitantes sur ses reins précisent suffisamment la réponse pour que je n'aie à me contenter que d'un sourire. 

— Tu es sérieux ?

— Absolument.

— Maintenant ?

— Si tu le veux toi aussi.

L'air terriblement tenté, il jette un coup d'œil au réveil. Il n'est pas encore sept heures. Nous avons le temps.

 >> SUITE