Pour tromper l’attente, je me suis encore une fois plongé dans mes ventes eBay. Je suis content, la moitié des objets d’antiquité que j’ai proposés ont trouvé preneur dans un délai plus court que je n’aurais cru. Pour la cinquantième fois depuis une heure, je jette un coup d’œil en haut à droite de mon écran d’ordinateur. Il n’est que cinq minutes de plus que tout à l’heure… Le train d’Axel arrive dans une petite heure. Il sera donc à la maison vers dix-neuf heures trente. La hâte de le serrer dans mes bras me vrille le ventre.
La sonnette retentit. J’ai sursauté si fort que j’ai failli faire valser mon portable par terre. Il arrive plus tôt que prévu. Il a dû prendre le train précédent. Génial ! Je me précipite à la porte, le cœur en joie, l’ouvre toute grande, et me fige de surprise.

— Ça alors…

Sara est là devant moi, toute belle sous son joli bonnet rose à pompon.

— Max ? Je… Heu… Salut.

— Salut.

Elle est aussi étonnée moi. Nom d’un chien, elle est radieuse, une véritable apparition. Une constellation de taches de rousseur s’éparpillent sur son nez de gamine et sur ses joues roses de santé, l’extrémité de ses cheveux mi-longs brille d’une nouvelle blondeur comme si elle venait de voguer des semaines sur l’océan. Ses yeux… Que dire de ses yeux ? Ils sont comme agrandis, comme étoilés d’horizons magnifiques. Est-ce la splendeur de la nature australienne, de ses paysages, qui en a comme approfondi la clarté verte et l’éclat ? Quoi qu’il en soit, ils irradient dans son teint mate. Elle profite de ma stupeur pour passer en revue, elle aussi, toute ma personne. Heureusement que je me suis préparé pour le retour de mon amoureux. Je suis donc assez pimpant moi aussi. Si elle était passée un peu plus tôt, elle m’aurait vu pas rasé, la tignasse en pétard, traînant en bas de survêtement dans mon gros pull fétiche, à coup sûr, je lui aurais fait peur ou elle m’aurait cru dépressif.

— Ce que tu es bronzée, dis-je bêtement.

— Je… Je ne m’attendais pas à tomber sur toi. Je passais voir mon frère. Je voulais lui faire la surprise. Il est là ?

— Non… Il est… Il n’est pas là… Mais, il ne va pas tarder.

On se dévisage avec, je pense, un mélange équivalent d’émotion et de surprise.

— Je peux entrer ?

La question me fait sortir de ma fascination.

— Oui, bien sûr.

Elle passe devant moi avant que je ne referme. Elle sent bon le soleil, la noix de coco, les îles lointaines.

— Comment ça va toi ? me demande-t-elle en jetant un coup d’œil autour d’elle et en ôtant doudoune, bonnet et écharpe.

— Ça… Ça va bien. Ça va très bien. Et toi ?

— Moi aussi, me répond-t-elle avec un grand sourire heureux qui me le prouve mieux qu’un long discours.

— Tu es … Tu es vraiment très belle.

— Merci. Toi aussi. Tu as l’air comme rajeuni.

— Ha ? Tu trouves ? C’est gentil.

Elle m’observe plus attentivement, remarque mes pieds nus, fixe une seconde son attention sur la fameuse orchidée blanche que j’ai fini par rapatrier de chez Denise la dernière fois que je suis passé la voir. Je réalise qu’un tas d’autres objets m’appartenant sont disséminés dans la pièce, et une subite angoisse accélère mon rythme cardiaque.

— Laisse-moi deviner : mon frère a un nouveau copain, il s’est installé chez lui quelque temps pour voir si ça colle, et il te prête son appartement pendant ce temps. J’ai bon ?

— Non, non, Axel n’a pas de nouveau copain. Enfin si, mais… – Je déglutis. Ça se confirme : je me trouve à deux doigts de boire la tasse. – Quelle heure est-il ?

— Dix-huit heures trente, fait-elle aussi calme que je suis nerveux.

— Ton frère devrait arriver dans une heure environ. Il était à Bruxelles pour un séminaire, et… Et… Enfin, voilà… Voilà, voilà… Il te racontera. Et sinon… Et toi ? Qu’est-ce que tu deviens ? Pourquoi tu reviens à Paris ?

— C’est Noël dans trois jours.

— Oui… Bien sûr. Retrouvailles familiales.

Elle s’installe sur le canapé, droite et fière, telle une reine. Face à elle, debout au milieu du salon, les bras ballants, j’ai la conscience nette d’avoir l’air d’un parfait ahuri. Il faut absolument que je comble le silence, que je la détourne de ses interrogations. Un rire tragique et silencieux s’élève en moi : comme si j’avais ce pouvoir sur elle !

— Tout va bien Max ?

— Oui ! Oui, oui. Tout va super bien, hé, hé ! Je suis seulement super ému de te revoir. Pour une surprise… Tu veux un truc à boire, un thé peut-être ? Ou si tu as faim, dis-moi, je…

— Viens-là, me coupe-t-elle en tapotant la place vacante à sa droite. Raconte-moi tout.

Et merde ! Voilà, j’en étais sûr. Elle ne va plus lâcher tant qu’elle ne m’aura pas tiré les vers du nez. Quelle poisse !

— Il y a eu pas mal de changements… Pourquoi tu n’as pas appelé de temps en temps ? On aurait pu se raconter un peu nos vies au fur et à mesure, échanger quelques nouvelles.

— Non. Toi et moi, on avait besoin d’une coupure nette et sans bavure. C’était mieux comme ça.

— Comme d’habitude, tu sais mieux que tout le monde ce dont j’ai besoin, dis-je, amer.

— Allez, quoi, ne commence pas, Max. Tu sais que j’ai raison.

— Ouais… Et Axel ? Et tes parents ? Tu ne leur as pas donné signe de vie à eux non plus.

— Si, j’ai écrit à papa et maman une fois, au début. Sinon, de toute façon, j’étais toujours au fin fond du désert ou des montagnes, ou en mer. On a baroudé comme des malades. Scott voulait me faire connaître tous ses coins préférés.

— Ouais, répété-je, dubitatif.

Je m’assois finalement auprès d’elle, extrêmement mal à l’aise. Je n’ai pas le moins du monde envie de lui parler de moi. Qu’est-ce qu’elle croit ? Qu’elle peut débarquer comme ça, dans mon intimité ? Bon, je sais bien qu’elle ne s’attendait pas à tomber sur moi, mais tout de même, quel sans-gêne ! Je déteste être pris au dépourvu. Je vais lui parler boulot, ça sera déjà bien.

— Pour les gros changements, donc… Comme tu sais, je me suis retrouvé sans logement.

— C’est bon, Max ! Tu n’arriveras pas à me faire culpabiliser. Tu es un grand garçon. Je savais que tu te débrouillerais très bien pour rebondir.

— Ce que la vie doit être facile quand on s’embarrasse d’aussi peu de mauvaise conscience. Vraiment, je t’envie ce don, ironisé-je sans sourire.

— Arrête…

— Bref… Heureusement que ton frère m’a dépanné en m’accueillant ici… Pour la boutique, je me suis enfin décidé, j’en ai laissé la gérance complète à Francis. Lui qui rêvait d’être maître à bord depuis des siècles, il est ravi. Et moi, je suis soulagé de ne plus me fader la clientèle en direct. J’ai fini par admettre que ce n’est pas mon truc.

— Mais, du coup, tu fais quoi maintenant ?

— Toujours pareil, pour le moment, je continue dans la vente d’antiquités, mais via Internet. Je réfléchis à mon propre site… Enfin, c’est en court. On verra.

— Et côté cœur ? Quoi de neuf ?

Je reste muet comme une carpe en soutenant la curiosité de ses yeux félins avec, je le sais, une hostilité impossible à dissimuler. J’ai dû prendre un air assez farouche parce qu’elle se détourne sans insister. Je quitte déjà le canapé, bien déterminé à ne plus baisser ma garde une seule fois avant le retour d’Axel. Je la connais, à la moindre brèche, elle va me prendre en traître.

— Je vais me faire un apéro. Tu en veux un aussi ?

— Non, merci. Je ne bois plus d’alcool.

— OK.

Je pars à la cuisine et en reviens muni d’un verre de martini blanc.

— Tu aurais dû appeler avant de passer. Tu n’aurais pas raté Axel.

— Je ne l’ai pas raté puisque tu me dis qu’il arrive dans peu de temps. Et ça n’aurait plus été une surprise. Tu as peur de rester seul avec moi, ou quoi ?

— Ce n’est pas ça, mais au moins, j’aurais pu ranger un peu…

— Tu ranges le bordel de mon frère, toi, maintenant ?

— Non, le mien. Lui est très ordonné… Bon, à ton tour, raconte-moi l’Australie. C’est comment la vie là-bas, alors ?

— On n’a posé nos valises qu’au début du mois. Du coup, ça ne fait que trois semaines que je découvre la vie sédentaire avec mon mari.

— Tu as bien dit ton « mari » ?

— Heu, oui… On s’est mariés à Canberra, début novembre, dit-elle en se grattant l’oreille. C’était surtout pour les papiers, tout ça…

La nouvelle me porte comme un violent coup à l’estomac. Combien de fois l’ai-je demandée en mariage sans obtenir l’ombre du début de l’espoir d’un « oui »? Bien que je ne la sente pas vraiment fière de me l’annoncer comme ça, elle ne s’appesantit pas sur l’émotion qui a dû changer mon visage. J’ai du mal à reconnaître la femme que j’aimais. C’est à croire que sa nouvelle vie l’a comme dépouillée de son empathie. Ou c’est peut-être l’influence de son mec… Quoi qu’il en soit, son absence d’émotion à se retrouver en face de moi finit par me faire froid dans le dos.

— Enfin voilà, tout va bien. Il vient de reprendre le boulot, et moi je pense commencer à chercher un poste à mon retour. Si je ne trouve pas, il me prendra dans son entreprise. Je préférerais trouver par moi-même, mais bon… Je ne sais plus si je t’ai dit, il est PDG d’un complexe sportif assez important…

— Super, dis-je, de plus en plus indifférent à ce qu’elle me raconte.

— Sinon, j’ai bien progressé en anglais. Je me sens presque bilingue, c’est génial ! Je t’assure, Max, la vie là-bas, c’est le paradis ! C’est sain, sportif, la nature est partout, s’extasie-t-elle. Tu verrais notre baraque. Une pure merveille ! Il y a une piscine dans le jardin, le matin, quand je me lève, je vois des perroquets dans les arbres, tous les week-end on fait un barbecue dans la rue avec une bonne dizaine de voisins. On vit constamment dehors, là-bas. Les nuits sont sublimes. Je n’avais jamais vue autant d’étoiles de toute ma vie ! C’est le pied in-té-gral ! Tu veux voir des photos ?

— Je… Oui, pourquoi pas ? dis-je d’un ton morne qu’elle fait mine d’ignorer.

Elle sort sa tablette de son sac-à-main et me fait défiler une multitude de clichés tous plus ensoleillés et édéniques les uns que les autres : Sara avec un koala dans les bras, Scott en pleine brousse, allongé dans les hautes herbes en train de photographier des kangourous ou des dingos, Sara dans la piscine riant aux éclats, la maison sous toutes les coutures, sa véranda ultra moderne, son design de goût, les plantes partout, le jardin immense et regorgeant de fleurs, le voyage en bateau à voile, un beau dix mètres blanc appartenant à la famille de monsieur… C’est clair, face au paradis, je ne fais définitivement pas le poids. Ça dure une bonne demi-heure. Elle me décrit tout par le menu, jusqu’au nom de personnes que j’aurai oubliées aussitôt l’appareil éteint. Tout ce qui compte, c’est qu’elle ne me pose plus de questions personnelles. Il faut absolument qu’Axel arrive avant qu’elle ne se remette à me cuisiner. Je fais traîner les choses autant que je peux en lui posant des questions dont les réponses me sont intégralement égales. Malgré tout, le sujet finit par s’épuiser. Et, Sara n’est pas dupe de mon manège. Voilà ce que c’est de parler avec quelqu’un qui vous connaît par cœur. Finalement elle veut bien un verre. Pas étonnant, après avoir usé autant de salive… Je lui sers une orangeade parce que je n’ai rien d’autre.

— Revenons à toi. Alors, c’est quoi l’histoire ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Tu n’as pas trouvé un truc à louer qui te convienne ?

Et voilà… Le répit aura été de courte durée.

— C’est quoi cet interrogatoire ? me défends-je maladroitement.

— Comment ça un interrogatoire ? Je veux seulement des nouvelles de toi, Max ! Puisqu’on est là, tous les deux…

— Et pourquoi je t’en donnerais, des nouvelles, hein ? Ça t’intéresse vraiment ou c’est seulement pour meubler ?

— Tu… Tu m’en veux tant que ça ? s’inquiète-t-elle avec cette candeur qui, jusqu’à maintenant, avait toujours si bien su me désarmer.

— Je te rappelle tout de même que tu m’as laissé choir comme on jette un mouchoir jetable dans le caniveau, ma belle.

— Oh, Max… Tu en es encore là ?

— Qu’est ce que tu crois ? Que ça se digère en cinq minutes un truc pareil ? C’était il y a seulement quatre mois, autant dire hier, et je commence tout juste à m’en remettre. Tu m’as mis devant le fait accompli sans même me laisser l’occasion d’émettre une objection. Je me suis même demandé ce que j’avais réellement représenté pour toi pour que tu oses me traiter avec cette… Avec ce… Pour que tu me traites comme ça. Je ne te souhaite pas que ton Scott te tourne le dos de cette manière là, un jour, parce que je ne sais pas si tu réalises, mais c’est comme un putain de deuil de devoir remballer sa tendresse et mettre à la poubelle tous ses projets d’avenir du jour au lendemain.

Je serre les dents, ravale difficilement le flot de colère et de reproches qui me montent aux lèvres. Mieux vaut que je m’arrête là avant de la faire pleurer. À quoi bon ? Elle me fait déjà une mine toute déconfite, et baisse le nez, sans rien trouver à dire pour sa défense. Inutile de lui rappeler l’incroyable désinvolture dont elle a fait preuve à mon égard pour tourner sans encombre une nouvelle page de sa vie. Elle a parfaitement conscience de l’incroyable mépris dont elle m’a gratifié. Un gros soupir m’échappe.

— Écoute, Sara. Ne m’en veux pas de ne pas mieux réagir, mais de t’avoir là, devant moi, ça remue trop de trucs, ça me prend au dépourvu. Je ne m’attendais pas du tout à ta visite. Ce n’est pas évident pour moi. Et puis tu m’apprends que tu t’es mariée. Tu me dis ça, comme ça, comme une fleur. Tu imagines ce que je peux ressentir ?

— Tu veux que je m’en aille ?

— Je n’ai pas dit ça.

— Moi non plus, je ne pensais pas tomber sur toi… Et je constate que tu as envie de régler tes comptes avec moi, or, je ne suis pas du tout venue ici dans cet état d’esprit.

— Ça, c’est un peu facile.

— Bon. Il vaut mieux que je repasse plus tard, décrète-t-elle en se saisissant déjà de son écharpe sur l’accoudoir juste à côté d’elle.

— Allons, reste, dis-je en la lui reprenant des mains avec douceur. J’arrête de t’emmerder. Tu as raison, ce n’est pas le moment… Tu es venue pour voir ton frère et il ne va plus tarder. Je ne voulais pas me disputer avec toi, ni régler mes comptes, comme tu dis, seulement, j’ai un peu de mal à discuter comme si on était de vieux potes toi et moi. C’est trop… Trop bizarre. Je ne peux pas. Il me faudra du temps pour te pardonner.

— Très bien, murmure-t-elle avec une jovialité nettement amoindrie. Et des nouvelles d’Axel, tu veux bien m’en donner ou on se tait jusqu’à ce qu’il rentre ?

— Axel va très bien. Son boulot l’éclate et l’épuise toujours autant…

— C’est bien fini lui et ce connard de Fred ?

— Oui. C’est bien fini.

— Et, maintenant ?

Voilà qu’elle remet ça. Elle insiste, c’est plus fort qu’elle. Et comment lui parler de son frère sans lui parler de moi ? Je suis coincé. Je m’accorde une courte réflexion. Après tout, pourquoi est-ce que je m’inquiète comme ça ? Elle saura la vérité tôt ou tard. Et, au fond, qu’ai-je à perdre ? Je risque d’y mettre moins de précaution qu’Axel ne l’aurait fait, mais, puisqu’elle a débarqué à l’improviste, tant pis pour elle.

— Et bien, comme je t’ai dit, on vit ensemble ici, tous les deux.

— Vous n’êtes pas à l’étroit ?

— Ça va. On se serre.

— Vous dépliez le canapé tous les soirs ? Ça doit être l’enfer !

— Non, on ne déplie pas le canapé.

Plus je la sens perplexe, plus mon assurance semble vouloir s’affirmer.

— Tu dors par terre, à la japonaise, alors ?

— Non plus.

— Axel te prête la moitié de son lit, c’est ça ?

L’idée lui semble apparemment tellement comique qu’elle en retrouve aussitôt le sourire jusqu’aux oreilles.

— Bingo.

Elle fait des yeux ronds et se met à rire pour de bon.

— Vous dormez ensemble ? Tu me fais marcher ?

Mais son rire s’éteint et son sourire s’efface. Je la regarde cogiter. Cette dernière information saugrenue, mes pieds nus, mes affaires partout autour de nous mélangées à celles d’Axel, tous ces indices s’emboîtent dans sa petite tête. Elle en sait maintenant suffisamment pour faire les bonnes déductions. Inutile d’ajouter quoi que ce soit.  

— Tu es en train… Tu ne veux quand même pas dire que vous sortez ensemble ?

— On comptait t’en parler le moment venu, mais, puisque tu poses la question, si, c’est exactement ce que je veux dire.

Je me sens soulagé, tout d’un coup, d’avoir su m’exprimer avec cette simplicité, sans bafouiller. J’ai l’impression de m’être subitement allégé de quinze kilos. Cependant, encore plus dubitative qu’étonnée, elle me passe au rayon X de son instinct, sourcils froncés.

— Si c’est pour te venger que tu essayes de me faire avaler un truc pareil, c’est vraiment minable, Max.

— Si tu ne me crois pas, demande à ton frère quand il rentre.

— Ça voudrait dire que tu es devenu pédé. C’est ridicule !

Comme ce mot me semble moche dans sa bouche. Aucune envie de m’abaisser au niveau de son indélicatesse. J’élude donc sa réflexion et enchaîne, sans plus ressentir la moindre crainte.

— Après ton départ j’étais effondré, comme tu peux l’imaginer… Ou pas, d’ailleurs (à ces mots, elle lève les yeux au ciel). Axel aussi, puisqu’il venait de rompre avec Fred. On s’est remonté le moral…

— En baisant ?

— Quoi ? Mais, enfin, non ! Bien sûr que non ! Qu’est-ce que tu crois ? Tu nous prends pour quoi, ma parole ? Pour des bêtes ?

— Je… Non, voyons ! Ce n’est pas ce que je voulais dire ! Oh, pardon ! s’exclame-t-elle en levant les mains devant elle. Ce que tu es susceptible, ma parole !

— C’est toi qui es insultante.

— Désolée, ce n’était pas le but. Continue.

— Non, on n’a pas «baisé», pfff… On s’est mis à traîner ensemble, à sortir au resto ou au cinoche pour se changer les idées, comme les potes qu’on a toujours été, quoi. Puis, on a parlé… On a beaucoup, beaucoup parlé…

Comme à chaque fois que j’évoque cette période à la fois douloureuse et exaltante où je faisais le deuil d’un amour pour en tisser un autre, voilà que je me mets à la revivre. Je me reporte en moi-même et me souviens de cette joie nouvelle à côtoyer Axel, à goûter sa proximité, à entendre le son de sa voix, puis, peu à peu, de la découverte anxieuse de mon plaisir à le toucher, à l’embrasser… Je me surprends à sourire.

— On a passé de plus en plus de temps ensemble. Il m’a aidé à vider l’appartement. Il m’a hébergé… On est devenus beaucoup plus proches pendant cette période, si proches qu’on a fini par ne plus pouvoir se passer l’un de l’autre. Autrement dit, on est tombés amoureux. Voilà. Tout simplement.

— Tombés amoureux ? Toi et Axel ? fait-elle, éberluée.

— Oui : «tombés amoureux». Comme deux personnes peuvent tomber amoureuses quand elles se découvrent mieux. Je ne peux pas être plus clair.

— Ben merde, alors, murmure-t-elle.

Elle se met à fixer le vide, troublée comme je ne me souviens pas de l’avoir vue un jour. À peu près aussi troublée, à vrai dire, que j’ai pu l’être moi-même quand j’ai réalisé ce que je ressentais pour Axel.

— Je savais que je t’avais fait souffrir en rompant, mais pas au point que ça te détourne des femmes. Ça, je ne l’avais pas vu venir. C’est… C’est de ma faute.

— C’est un peu tard pour culpabiliser, Sara. Et c’est l’amour d’Axel qui m’en a détourné, pas toi.

— Tu essaies de convaincre qui, là ?

— Je n’essaye pas de convaincre qui que ce soit. Je suis sincère. Je vais même te dire : tout ça, c’est un mal pour un bien, parce que jamais je n’ai été plus heureux qu’avec lui, et jamais je ne l’aurais su si tu n’avais pas disparue de mon horizon.

— Désolée, je ne te crois pas. C’est du délire total. Tu es en plein déni de la réalité.

— De la réalité ? De quelle réalité ?

— De la tienne, voyons ! Tu n’es pas homosexuel, Max, enfin ! Je ne t’apprends rien. Et te mettre avec Axel n’est qu’un moyen de prolonger ta relation avec moi d’une manière malsaine. En plus, c’est stupide, parce que tu vas le blesser en lui faisant croire des choses, et…

— Arrête ! m’exclamé-je en posant mon verre bruyamment sur la table. Tu peux te les garder tes jugements à la con. Tu ne sais absolument rien de ce qui se passe entre nous.

— Ne t’énerve pas. Reconnais seulement qu’elle est bancale ton histoire.

J’essaye de réunir assez de calme pour faire refluer ma colère.

— Ne t’en déplaise, nous deux, c’est tout le contraire d’une histoire bancale. On est heureux ensemble. Ça fait plus de deux mois que ça dure. Qu’est-ce qu’il y a de bancal là-dedans ? Dis plutôt que ça te perturbe.

— C’est peu de le dire que ça me perturbe !

Là-dessus, je focalise soudain mon attention sur des sons familiers provenant de la cage d’escalier. Des sons adorés. C’est le bruit des pas d’Axel derrière la porte d’entrée, je l’entends sortir son trousseau de clés avec un tintement que je reconnaîtrais entre mille. Cette fois, c’est bien lui ! Je laisse Sara en plan et, en deux enjambées, j’atteins la porte pour lui ouvrir avant même qu’il ait pu glisser sa clé dans la serrure. Il entre en me souriant, l’air amoureux comme j’aime. Il veut mes bras et ma bouche, ne prend le temps ni d’ôter son manteau ni de prononcer un mot. Il me garde prisonnier de son baiser sans que j’ai pu le prévenir de la présence de sa sœur. Aucune importance. J’y réponds, sensuel et gourmand, et on fait durer. Quand il se détache enfin de moi, c’est pour s’exclamer avec bonheur « Ce que j’ai envie de toi, mon Max ! ».

— Heu, Axel… Sara est là.

Il n’a qu’à tourner la tête pour vérifier mes dires. Elle est toujours assise à la même place, bouche bée, ses yeux ronds comme de soucoupe rivés sur notre couple. Elle est obligée de me croire maintenant.

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