C'est Sara qui m'ouvre. J'avais complètement oublié que c'est chez nous qu'elle passait sa dernière nuit en France. Elle a son avion demain à treize heures, je crois. Moi qui croyais me retrouver tranquille avec Axel après cette journée de merde, je ne ferai aucun effort pour me montrer agréable avec elle. Ça sent le poulet indien sauce tandoori-crème fraîche qu'Axel sait si bien préparer. Il vient m'embrasser en souriant comme j'aime. Sa tendresse et cette bonne odeur de cuisine me réconfortent un peu. Sara détourne les yeux quand nos lèvres se touchent. On s'est vu trop peu, tous les trois, durant son séjour parisien, pour qu'elle ait eu le temps de se faire à la nouvelle nature des rapports que son frère et moi entretenons…

— Alors, ça a été ton dimanche à la boutique ?

— Non, c'était l'enfer. Francis m'a demandé d'aller livrer un putain de fauteuil à Neuilly. J'ai passé mon après-midi dans les embouteillages à éviter ces milliers de crétins couleurs layette. Une pauvre livraison qui aurait dû me prendre deux heures maxi ! Je hais ces connards.

— C'est quoi cette histoire de layette ? me demande Sara.

— Il parle de la manif pour tous, répond son frère à ma place.

— Ah… Ça…

— Aller, mon loup, on va se faire un petit apéro pour se détendre et fêter le départ de Sara, me dit Axel en me posant sa main douce sur la nuque.

— "Mon loup" ! Vous êtes trop mignons, s'esclaffe mon ex un peu trop nerveusement.

La situation me semble tellement bizarre dès qu'elle est se trouve en notre présence. J'ai hâte qu'elle s'en aille. Quand je pense à ma détresse d'il y a trois mois, j'ai du mal à me souvenir pourquoi j'étais aussi triste. C'est bien, finalement, qu'on se soit revus elle et moi. Cela a comme achevé de me guérir d'elle tant je n'ai pas retrouvé la fille que j'aimais.

Je me laisse piloter jusqu'au canapé par mon amoureux. J'ai les nerfs en pelottes et le moral dans les chaussettes.

— Aller, va, ne fait pas la tête. Tu peux te détendre maintenant. Et, tu sais, on n'en entendra bientôt plus parler de ces quelques passéistes.

— "Ces quelques passéistes" ? On voit que tu n'es pas sorti de la journée ! Ils étaient nombreux ! Et tu aurais vu les slogans qu'ils exhibent ! Je n'aurais jamais cru lire ce type de messages haineux à notre époque. C'est flippant. 

— Je suis bien contente de ne plus vivre en France…

— Merci pour cette réfléxion contructive et réconfortante, Sara, dis-je, navré.

— Quoi ? Je n'ai qu'une vie ! Je ne vais pas me faire des cheveux blancs pour ces ploucs dont l'histoire ne retiendra que la stupidité. Se rendre malade pour eux, c'est vraiment leur donner trop d'importance.

— Et toi, Axel, tu penses comme elle ?

— Tu sais que non. Moi aussi je suis inquiet, dit-il en fixant le fond de son verre.

— C'est tout ? Inquiet ?

Il soupire et me calme de son regard sage et pénétrant.

— Tu sais, j'en ai tellement vu et entendu depuis ma puberté, je me suis si souvent révolté, que je crois que j'ai épuisé mon stock… Je n'ai pas une énergie illimité, et je préfère la réserver à toi, à l'amour, aux enfants…

— Et que cette crasse commence à tout envahir et à faire peur au gouvernement, tu ne trouves pas ça gravissime ?

— On a déjà parlé de ça, Max, tu le sais, quand bien même je sais regarder les choses en face, je me suis toujours refusé à vivre dans la peur malgré… Malgré les trucs durs que j'ai pu vivre, et très franchement, je n'ai pas envie de commencer pour ces ignorants.

— Tu n'as pas envie de lutter contre eux ? De les faire taire, au moins ?

— Et comment ? De toute façon, c'est inutile…

— Inuitle ? Je ne suis pas d'accord, là !

— Fais-moi confiance, ils vont se ridiculiser tous seuls.

— Ça je veux bien te croire ! Le seul problème c'est que le ridicule est érigé en valeur sacrée dans ce putain de pays ! Ces gens là nous polluent la vie depuis plus d'un an et ça prend de l'ampleur.

— Ne leur donne pas trop de crédit, Max, je t'assure. Là-dessus, Sara à raison.

Je sens que tout se ferme en moi. Ce que j'ai vu aujourd'hui, ce que j'ai entendu, respiré, m'a effaré. Ce que Francis m'a appris aussi… Une rage noire m'opresse, mais je la contiens. Je ne vais tout de même pas me défouler sur Axel. Il n'y a plus qu'à serrer les dents et à tenter de tourner mes pensées ailleurs. Quand je relève le nez, je me rends compte que Sara et Axel me dévisagent avec la même inquiétude.

— Je connais ce regard… Il n'y a pas que ça, Max, n'est-ce pas ? tente doucement Sara.

On a beau ne plus être ensemble, il n'en demeure pas moins qu'elle me connaît par cœur et n'a pas perdu son aisance à me percer à jour dès que je garde trop en moi.

— Non, il n'y pas que ce déferlement de haine… Je … Il y a que…

Axel me ressert un porto pour m'encourager.

— J'ai appris par Francis que maman y était aussi.

— Y était ? A la manif des cons, tu veux dire ?

— Oui.

— Tu es sûr ? s'étonne Sara.

J'aquiesse.

— Ta mère au milieu de ces gens ? J'ai du mal à le croire, murmure Axel.

— La dernière fois que je l'ai eu téléphone… Je… Je lui ai appris qu'on s'était pacsés toi et moi, et… Elle a pété un plomb. On s'est engueulés. 

— Max… Je t'avais dit d'attendre le bon moment, de lui laisser du temps. Elle n'était pas prête. Elle avait déjà réagi à ton coming out comme si tu lui avais annoncé un caprice passager. Elle ne t'a pas pris au sérieux… De ce que tu m'en as dit, en tout cas, moi j'ai compris qu'elle était dans le déni. Avoue que ce n'était pas bon signe.

— J'étais content de lui annoncer, j'avais hâte, dis-je faiblement.

Une brusque envie de pleurer me coupe la parole. Impossible de poursuivre. Je sens mes yeux rougir, mais je ravale mes larmes. Axel et Sara échange un regard que je ne sais interpréter.

— Et vous n'avez pas reparlé depuis, elle et toi ?

Je fais non de la tête. Axel soupire, ennuyé, se met à réfléchir.

— J'irais la voir, si tu veux. Elle m'adore, elle m'écoutera.

— Elle ne t'adore plus du tout, dis-je. Crois-moi !

— Ta mère se prétend ouverte d'esprit, mais au fond, elle est quand mêmes super réac sur plein de sujets, déclare Sara. Réflexion faite, sa réaction n'est pas si surprenante. Elle t'a dit quoi exactement quand tu lui as annoncé pour le pacs ? 

— Elle a cru que je lui faisais une blague, et quand elle a compris que non elle m'a hurlé dessus, m'a traité de fou, que j'aurais aussi bien fait de me suicider quand tu m'as quitté, ce genre de douceurs…

— Sérieux ? font mes interlocuteurs stupéfaits d'une seule voix.

— Elle était incohérente. Je ne pouvais plus en placer une. Je lui ai racroché au nez. C'était mardi dernier. Depuis, je n'ai plus de nouvelles.

— Tu aurais dû m'en parler avant… Tu as essayé de la rappeler ?

— Oui. Elle ne déccroche pas.

— La vache, murmure Axel.

— Tu va faire quoi ? me demande sa sœur.

— Après ce que je viens d'apprendre aujourdh'ui, qu'elle a frayé avec ces fachos, je vais aller la voir dans sa banlieue chic à la con et lui expliquer que c'est elle qui délire, pas moi. Elle ne me laissera pas dehors si je sonne chez elle. Je lui expliquerai simplement, avec des mots simples, que je suis heureux… Elle ne peut pas être contre ça…

Axel me presse l'épaule avec une expression à la fois grave et chaleureuse.

— Ça risque de ne pas être facile, mon Max. Tu voudras que je viennes avec toi ?

— Non, merci, tu es gentil. C'est entre elle et moi. 

 

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