J'avance sous la pluie battante. Je suis déjà dans sa rue. Je stresse tellement que j'en ai mal à la tête. Jusqu'ici, entre ma mère et moi c'était l'amour fou, même si notre façon de nous aimer a longtemps été conflictuelle. Du début de l'adolescence jusqu'à ce que je quitte le cocon familiale, à vingt ans, nous engueuler avec ferveur était notre mode de communication habituel. Ma mère et moi faisions du bruit pour trois… Je crois même que c'est pour cette raison que mon père, de nature déjà paisible à la base, est devenu quasiment muet. Il nous laissait nous écharper en rigolant, sans jamais prendre parti. Il était au spectacle et sa manière de se moquer discrètement de nous désamorçait presque toujours nos conflits. Parfois, j'ai la nostalgie de cette époque. Pourtant, dieu sait si j'étais pressé de voler de mes propres ailes !

Le froid humide se presse à mes tempes douloureuses. J'ai hâte d'être au chaud tout en redoutant d'arriver. Je crains le pire. On se ressemble trop elle et moi. J'ai tout pris d'elle : son sale caractère, sa franchise, son énergie, son entêtement. Pourtant, depuis la mort de papa, il y a cinq ans, on s'était rapprochés, et apaisés. Elle s'entendait bien avec Sara, appréciait Axel et leur père Martin, puis elle est devenue amie avec Noémie, leur mère… Tout allait comme sur des roulettes. On se voyait tous ensemble souvent, durant l'été, aux fêtes de fin d'année, etc. Elle se sentait moins seule, moins déprimée… C'était de très bons moments.

Quand j'actionne la sonnette, je ne sais plus comment je me sens… J'ai la niaque, une envie terrible d'en découdre, de bien lui mettre les points sur les "i" et, à la fois, j'ai peur de me dégonfler, de me laisser dominer par elle. Je ne l'ai pas prévenue de ma venue, au risque de me casser le nez. Mais, elle est là. Elle apparaît sur le perron, à dix mètres de moi, la main en visière au-dessus des yeux, essaye de distinguer au travers du rideau de pluie qui vient sonner un lundi après-midi.

— Oui ? C'est pourquoi ? crie-t-elle pour tenter de couvrir le fracas du déluge.

— C'est moi, maman !

Il me semble qu'elle se fige, puis elle retourne à l'intérieur. Je n'arrive pas à voir si elle a refermé la porte d'entrée derrière elle ou si elle l'a simplement repoussée. Mon cœur bat fort. Va-t-elle nous laisser dehors moi et mon parapluie ? Va-t-elle laisser cette porte close, la porte de la maison où j'ai grandi ? Je ne m'en remettrais pas. L'attente me semble interminable avant que le "clic" caractéristique de l'ouverture automatique de la grille ne retentisse enfin. Je me dis qu'elle a dû hésiter. Ça me fait mal… Alors que je franchis l'allée de graviers qui me séparent de l'entrée, mon inquiétude et ma colère enflent au point de me retourner l'estomac. Je secoue mon parapluie avant d'entrer en me concentrant pour calmer la tempête d'émotions qui sévit en moi. Retrouver l'odeur de la maison, ce mélange intime de cire d'abeille, de cuisine saine et de lavande, me replonge dans des sensations d'enfance troublantes, comme à chaque fois.

— Tu aurais pu appeler, râle-t-elle déjà en m'infligeant une bise sèche et brève.

— Tu ne réponds plus au téléphone.

— Tu aurais au moins pu laisser un message, me rétorque-t-elle. Donne-moi ça, c'est trempé, enchaîne-t-elle en me prenant des mains mon imperméable.

Elle l'accroche loin de ses manteaux, sur un porte-manteau isolé. J'ôte mes chaussures avant qu'elle ne me le demande. Elle aussi fulmine. Je le comprends rien qu'à son expression fermée et à ses lèvres pincées. Son regard sombre – ce regard dont j'ai hérité et qui plaît tant à Axel – brille et m'évite.

— J'allais me faire du thé. Tu en veux ?

— Oui. Ça me réchauffera. Tu n'aurais pas des dolipranes ? J'ai mal au crâne.

— Si. Je te ramène ça. 

Elle me fait sa tête des mauvais jours, cette tête de grande dame guindée qu'elle n'est pas le moins du monde. Elle me dit que j'ai une mine de déterré, me parle de la météo déplorable, comme si de rien n'était, en m'entrainant au salon dans son sillage, puis m'y abandonne pour partir à la cuisine préparer le thé. Je la connais. S'isoler dix minutes va lui laisser le temps de se remettre de la surprise de mon irruption chez elle. Comme n'importe quelle petite bourgeoise rangée qui se respecte, elle déteste l'imprévu. 

Quand elle revient avec le plateau chargé de la théière, de biscuits, de nos tasses, d'un verre d'eau et de deux comprimés, elle ne s'est pas déridée. Je n'ai pas encore réuni assez de courage pour amorcer les hostilités, alors je me tais. J'avale les antalgiques pendant qu'elle nous sert et, ma tasse à peine remplie, j'y trempe les lèvres. Elle fait pareil. Je me raccroche un instant au plaisir de respirer la vapeur chaude au puissant parfum de bergamote, mais le silence entre nous, plus lourd que du plomb, devient d'une teneur insupportable. J'y entends déjà gronder le combat qui s'annonce.

— Tu n'es pas venu pour ne rien me dire, j'imagine, lance-t-elle après la première gorgée avalée.

— Je suis venu pour voir comment tu allais, déjà, parce que j'étais inquiet de ne plus avoir de nouvelles, puis aussi pour savoir si tu étais revenue à la raison.

— Revenue à la raison ? Tu as du toupet ! Je te renvoie la question : et toi, tu y es revenu à la raison ?

— Moi, je vais très bien, maman. Je n'ai jamais été aussi bien, ni aussi clair dans ma tête.

— Si tu es venu pour me raconter ton bonheur homosexuel avec Axel, je te dis d'emblée, tu peux repartir tout de suite.

— Pourquoi ?

Elle me fixe d'un regard déterminé avec un calme froid qui n'est pas sans m'inquiéter. 

— Comment cela "pourquoi" ? Mais parce que. 

Elle prend le temps de boire un peu de thé. Sa maîtrise d'elle-même m'humilie et ma colère se réactive.

— Parce que je ne t'ai pas élevé pour que tu fasses n'importe quoi de ta vie, ni pour que tu suivent des modes stupides.

— Des modes stupides ? De quoi tu parles ?

— Apparemment, il devient très tendance d'être gay, ces temps-ci, au point que c'est encouragé par le gouvernement et enseigné dans les écoles.

— Hein ? Ne me dis pas que tu as aussi gobé ces fadaises ? Tu y es allée récemment dans les écoles, peut-être ? Tu es là pour voir ce qui s'y passe ? Arrête de croire tout ce que tu entends !

— On ne va pas polémiquer à-dessus. Pour moi, c'est très clair. Quoi qu'il en soit, je croyais que tu avais un peu plus de jugeote et que nous t'avions éduqué, ton père et moi, pour que tu ne sois pas aussi influençable. Je constate que je me suis trompée.

— Attends. Que je comprenne bien ce que tu essayes de me dire : tu crois que je me suis mis en ménage avec Axel pour suivre une mode ? Que l'homosexualité serait une… "mode" ? C'est bien ça ?

— C'est une évidence. Avec leur propagande, tout le monde commence à être contaminé.

Je dois faire des yeux grands comme des soucoupes.

— Ne te fais pas plus bête que tu n'es, maman, pitié ! Tu ne crois pas vraiment ce que tu dis, j'espère ? Donc, selon tes sources, l'homosexualité serait et une mode et une maladie contagieuse ? C'est bien ça ? Même au Moyen-Âge les gens n'étaient pas aussi cons, je t'en prie !

— Tu en es la preuve vivante, Max.

— Tu n'es pas sérieuse ?

— Oh que si, je le suis. 

J'en reste bouche bée. Quel dialogue constructif pourrait s'engager face à des convictions aussi absurdes ?

— Je ne suis la preuve vivante de rien du tout, maman ! Je suis seulement tombé amoureux d'un garçon. Il n'y a rien de "tendance" ou de maladif là-dedans !

— Je m'en fous complètement que tu sois tombé amoureux, chéri, fait-elle avec une douceur qui me donne envie de tout casser dans son séjour si bien rangé. Tout ce que je vois, moi, c'est que tu te condamnes à une vie ratée. Cela me rend extrêmement triste et me met très en colère.

— Mais, c'est horrible ce que tu me dis là. Une vie ratée ? Mais pourquoi ? Pourquoi tu penses ça, enfin !

— Les homosexuels sont rejetés par la société et c'est bien la dernière chose que je te souhaite.

— Mais, maman, je l'emmerde la société. Et par la même occasion, je vous emmerde toi et ta compassion à deux balles, dis-je en tremblant de rage et en me levant.

— Reste assis Maxime.

Elle peut se la garder son autorité. Je reste debout à la dévisager, les mains crispées sur le dossier de ma chaise. Je ne sais pas comment j'arrive à réprimer mon envie de la fracasser sur le sol. Il ne faut pas que m'énerve. Je me mords l'intérieur de la joue et me le répète en boucle : "Il ne faut pas que m'énerve". Si je perds mon calme, tout est foutu. Je sais alors que je ressortirai d'ici pour ne plus jamais y revenir. Je dois éviter cela à tout prix. Ma mère n'a plus que moi. Je suis son fils unique. Elle ne se rend pas compte du mal qu'elle me fait. Il faut que je lui explique. Il faut que je trouve les mots. Je vais tenter d'appliquer ce que m'a appris Axel pour éviter qu'un conflit ne dégénère, dire "je" au lieu de "tu". Je respire un grand coup.

— J'aime Axel de toutes mes forces, de tout mon cœur. Il me le rend et je suis plus heureux avec lui qu'avec toutes les femmes que j'ai fréquentées. C'est comme ça, c'est une constatation objective. Et, je ne t'apprends rien puisque tu le connais très bien, Axel n'est rejeté par personne même en étant ouvertement homosexuel. Je ne suis moi non plus rejeté par personne. Je te rassure, je vais très bien ! 

— Mon pauvre garçon, tu ne te rends même pas compte que tu es sous l'emprise des messages subliminaux que le lobby LGBT propage partout ! Ouvre les yeux : tu es hétérosexuel et tu l'as toujours été. 

— Maman ! Tu ne sais même pas de quoi tu parles. Le lobby LGBT n'existe pas, figure-toi…

— A d'autres !

— … Et, d'après les derniers événements, je suis en mesure de t'affirmer que je ne suis pas exclusivement hétérosexuel, que cela te plaise ou non. Ecoute, maman, ma vie avec Axel me plaît. C'est ça que je suis venu te dire. Et si je me suis pacsé avec lui, ce n'est pas pour te contrarier, ce n'est pas pour suivre une mode et ce n'est pas non plus parce que je suis sous une quelconque obscure influence, c'est seulement parce que je l'aime et que je voulais officialiser ma vie commune avec lui.

— Bon, je constate qu'on ne peut plus dialoguer. "Ils" t'ont lavé le cerveau.

— Pourquoi tu réagis comme ça ? Tu vois bien que je suis heureux, plus heureux que je ne l'ai jamais été. Tu devrais t'en réjouir, au contraire.

— Me réjouir que tu choisisses une vie de marginal, de… De dépravé ? Tu plaisantes !

— Pourquoi "dépravé" ? Tu es insultante ! Et pourquoi "marginal" ? Je suis exactement le même. C'est toi qui me perçois différemment.

Un petit espoir pointe le nez quand je la vois un peu perturbée par cette dernière remarque. Battons le fer tant qu'il est chaud. 

— Sois honnête. Dis-moi réellement ce qui te dérange. Tu as toujours adoré Axel, je t'ai toujours entendu le couvrir d'éloges, tu sais quelle belle personne il est. En plus, tu es super copine avec sa mère. Alors quoi ? Que tu aies été surprise d'apprendre la nouvelle, ça je veux bien comprendre. Je l'ai été moi aussi surpris, mais que tu me rejettes, là, je ne te suis plus. Vas-y, explique-moi ce que j'ai fait de mal.

— Je ne te rejette pas, se défend-t-elle.

— Ah bon ? Tu me hurles dessus que j'aurais mieux fait de me suicider, tu ne me réponds plus au téléphone.

— Oui… Bon…

— C'est d'une violence inouïe cette attitude ! Il faut que tu t'en rendes compte. Et si ce n'est pas du rejet, alors dis-moi ce que c'est. 

— Tu es mon fils unique. Je ne te fermerai jamais la porte.

Je ressens tout de même un sacré soulagement à l'entendre prononcer ces mots. Elle considère son thé refroidi à demi bu. Je vois bien que la confrontation la secoue autant que moi et que des vents contraires d'une rare intensité se battent en elle. Je me rassois. J'attends qu'elle daigne relever les yeux. L'avoir fait taire est une grande victoire. Peut-être même ai-je repris le dessus… Je me sens plus calme. Beaucoup plus calme.

— Dis-moi sincèrement ce qui te chiffonne, toi, au lieu de m'asséner les délires conspirationistes et paranoïaques de la manif pour tous. Je te sais assez intelligente pour ne pas gober ces conneries et autres rumeurs aberrantes. Alors parle-moi.

Elle tripote sa tasse, déglutit.

— Je… Je vous imagine… Axel et toi, je vous imagine ensemble… Ça m'est insupportable.

— Tu veux dire que tu nous imagines dans l'intimité ?

Elle acquiesce, pas fière, sans parvenir à soutenir mon regard. Je suis étonné qu'elle admette cette impudeur qui ne lui ressemble pas.

— Pardonne-moi de te le dire, mais c'est très indiscret de ta part, ça ? Tu t'en rends compte ? 

— Je… Je sais bien. C'est déplacé. C'est… C'est seulement que je trouve ça répugnant. Je ne peux pas m'ôter ça de la tête…

— Maman.

Je lui prends la main, soulagé et reconnaissant de la voir enfin honnête. Mon geste de paix la surprend. Elle ose à nouveau me faire face.

— Si ce n'est que ça, tu sais, ce n'est pas grave. C'est un dégoût que beaucoup de gens qui ne connaissent rien au sujet ressentent. Ça s'appelle de l'homophobie et ça se soigne facilement quand on accepte de ne pas rester dans l'ignorance.

— Je ne suis pas homophobe, dit-elle en dégageant sa main de la mienne, gênée.

— Bien sûr que si, tu l'es.

— Je n'ai jamais rien eu contre les homos. Je m'en contrefiche de leur mœurs ou de leurs problèmes.

— Mais que j'en sois te retourne le cœur. Pourquoi à ton avis ? 

— Mais parce que c'est… C'est…

— Contre-nature ?

— Oui, déjà ! Mais ce n'est pas ce que je voulais dire. C'est de la perversité ! Les relations intimes se font entre un homme et une femme. Il en a toujours été ainsi.

— Tu sais bien que non. Tu connais l'Histoire mieux que moi, et ta réflexion est indigne d'une femme cultivée comme toi. Pourquoi est-ce qu'imaginer deux hommes ensemble te dégoûte ? Je suis curieux. Je veux comprendre. Est-ce que tu t'es seulement posé la question ?

— Je te l'ai dit, c'est une perversion, une déviance, quelque chose d'anormal qui te condamne à une vie marginale.

— Mon dieu… Ça, maman, ce n'est que le point de vue d'une minorité de réactionnaires passéistes avec lesquels tu n'as rien à voir. Ce sont les mêmes qui ne supportent pas que les femmes travaillent ou avortent, ce sont les mêmes qui ont peur des valeurs de la république. Tu sais, la liberté, l'égalité et la fraternité. Ça te dit quelque chose ? Tu es une réactionnaire passéiste ?

— Et bien peut-être, oui, sur ce sujet là.

— C'est bien de l'admettre, dis-je tristement. Pour ma part, je t'avoue que je me demande souvent quelles images répugnantes peuvent bien s'agiter dans la cervelle des homophobes pour nous haïr à ce point. Tu sais, ce qui se passe dans la vie intime de deux hommes qui s'aiment n'est pas différent que ce qui peut se passer dans un couple hétéro. 

— Je ne suis pas née de la dernière pluie. Les pratiques entre hommes sont tout de même particulières.

— Ah bon ? Explique-moi ça ? Qu'entends-tu par "particulières" exactement ?

— Rien que la sodomie…

Elle n'achève pas, apparemment bouleversée d'avoir osé prononcé ce mot.

— Oui, la sodomie ? Hé bien quoi la sodomie ? Je t'écoute, dis-je impitoyable.

— Je ne veux pas parler de ça. C'est tout simplement dégoûtant. 

— Non, ce n'est pas dégoûtant du tout la sodomie. C'est même une pratique répandue aussi chez les couples hétérosexuels, figure-toi.

— Je ne sais pas où tu as été pêcher ça… Et quand bien même, ça n'en reste pas moins répugnant, et ça ne serait qu'un signe de décadence supplémentaire à mes yeux.

— Non, cette pratique n'est ni répugnante ni décadente. Je te parle en connaissance de cause (à ces mots elle me considère avec effroi et reproche). Renseigne-toi sur le sujet. Et, au risque de te perturber encore plus, sache que des tas d'homosexuels ne la pratiquent pas tout simplement parce qu'ils n'aiment pas ça. C'est une question de goût, comme pour le reste.

— Ah ? Tu es sûr de ça ? Alors donc, toi et Axel, vous ne… commence-t-elle, pleine d'espoir.

— Si. Nous on aime ça tous les deux.

— Tous les deux, ha bon ? Mais…

Elle n'ose achever. Sa perplexité me rassérène, mais son ignorance me désole.

— Je ne suis pas certain que ça te regarde ni que ce soit très important. Si ? 

— Je…

— Pourquoi est-que ce détail te tracasse tant ? Tu ne crois pas que c'est l'amour qui nous lie qui compte plutôt ? Le soutien qu'on s'apporte, la tendresse quotidienne, nos projets ? Notre vie de tous les jour ressemble à n'importe quelle vie de n'importe quel petit couple d'amoureux. Si tu es obsédée par la sodomie et que tu as des images sales dans la tête, je n'y suis pour rien, moi – elle prend un air outré –. A toi de te renseigner sur le sujet. Ça exorcisera tes fausses idées.

— N'inverse pas les rôles, Max. C'est toi le pervers, pas moi !

— Tu t'entends, ma parole ! Tu me traites de pervers ? Moi ? Ton fils unique?

— Je…

— Et pourquoi ? Parce que j'ai torturé quelqu'un ? Non. Parce que j'ai commis un crime crapuleux ? Non. Seulement parce que je couche avec le mec que j'aime ! Avoue que c'est démentiel, tout de même !

J'en ris d'effroi. Puisqu'elle ne cherche plus à m'interrompre, je poursuis sur ma lancée.

— Je le répète, je n'y suis pour rien, moi, si tu as des images bizarres et dégoûtantes dans la tête. La réalité est tout autre. Sache-le. Ma réalité intime n'est que plaisir, tendresse et complicité. Pour les autres, je ne sais pas, mais pour moi, l'intimité dans mon couple est incompatible avec la perversité. Et ce qui se passe au lit entre Axel moi ne regarde que nous. D'ailleurs, jamais tu ne m'aurais pris la tête sur mes pratiques sexuelles avec Sara. Pourquoi, à ton avis ? C'est ça l'homophobie, maman, c'est avoir peur de choses qu'on ignore et qu'on se figure de manière délirante ! C'est comme n'importe quelle phobie. Rester dans cette ignorance délibérément, il est là le crime, et nulle part ailleurs ! Condamner les autres pour des fautes imaginaires, les accuser d'être dangereux quand ils ne font de mal à personne, les empêcher de vivre, c'est tout ça qui est grave !

Elle ne semble plus savoir quoi m'opposer. Elle a le visage beaucoup moins dur que quand je suis arrivé. Elle a l'air perdue.

— Maman, regarde-moi. 

Elle obtempère.

— Tu sais, je le répète, je peux comprendre que tout ça te bouscule, que tu aies besoin de temps pour t'habituer à l'idée, tout ça. Par contre, ce que je ne comprends pas, et que je trouve complètement indigne de toi, c'est que tu choisisses le camp de la haine, que tu me tournes le dos comme si j'étais devenu un pestiféré. Que tu me juges à travers le regard des obscurantistes qui sévissent ces temps-ci, je trouve ça tout simplement… Je ne trouve même pas le mot… Je trouve ça, ahurissant. Pose-moi toutes les questions que tu veux. Vraiment, j'insiste, même les indiscrètes s'il le faut. Tout ce que je souhaite, c'est que tu arrêtes d'adhérer aux clichés malsains des homophobes de la manif pour tous et assimilés. Ces gens là ne sont pilotés que par la peur du changement, la peur de la liberté, et par l'ignorance la plus crasse. Tu n'es pas comme ça, toi. Entre les écouter eux et m'écouter moi, je sais que tu feras le bon choix. En tout cas je l'espère. Si je suis venu, c'est aussi pour qu'on s'explique, pour qu'on reste en bons termes toi et moi. Voilà. C'est tout.

Je crois que nous sommes sauvés. Elle m'a écouté. Elle m'a simplement écouté. Pour une fois, je ne suis pas peu fier d'avoir trouvé les mots. J'en ai la gorge nouée et les mains moites tant j'y ai mis toute mon énergie et mon cœur.

— Je n'ai qu'une maman… Et je n'ai pas envie qu'on se fasse la gueule, surtout pas pour ça, ajouté-je.

Je sais que c'est gagné quand je vois des larmes lui monter aux yeux.

— Quelle éloquence, quand tu veux, fait-elle en les réprimant dignement.

— Je vais y aller, dis-je. Médite sur tout ça. Fais-le pour moi. Ah, et au fait, avant que j'oublie : tu es invitée à dîner chez nous vendredi soir qui vient. Si tu veux. 

— Je… Je ne sais pas. Je t'appellerai. Tu pars déjà ?

— Oui. Je dois y aller, je retrouve Axel au cinéma à 18 heures.

Mais je ne bouge pas. On reste l'un en face de l'autre, sans doute aussi retournés l'un que l'autre.

— Maman ?

— Oui ?

— Tu me promets de réviser ton jugement ?

— Ai-je seulement le choix ? Je vois bien que tu es déterminé à ne pas revenir sur ta décision.

— Ce n'est pas vraiment une décision, tu sais ? Les choses se sont faites d'elles-mêmes.

Elle tripote un sucre avec un regard à l'intérieur. En général, c'est bon signe chez elle.

— J'admets que j'ai réagi sans doute de manière trop impulsive, mais ça m'a fait un choc. 

— Je sais. A moi aussi il m'a fallu du temps pour me faire à l'idée. La vie est pleine de surprises, que veux-tu… 

Quand je referme la grille derrière moi pour reprendre le chemin du retour, je me sens allégé du poids monstrueux de ce sentiment d'injustice qui me pesait depuis des jours. J'ai le sentiment d'avoir fait gagner la raison contre la bêtise, d'avoir sauvé le peu qu'il reste de ma famille. Et je remercie le ciel d'avoir une mère assez intelligente malgré tout, pour réfléchir un peu à ses erreurs de jugement.

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