Assis sur le pas de la porte, je bois mon café en observant le paysage. Je réapprends à l'aimer. Puisqu'il le faut… Le soleil de juillet frappe fort sur les prés encore verdoyants, dore jusqu'à l'éblouissement les champs moissonnés cette nuit, et fait reluire la robe des chevaux.

Le soir de mon arrivée, cette campagne aujourd'hui riante n'était que boue et pluie. Je me revois trempé et frigorifié dans la lumière des phares, à m'échiner sur la serrure grippée de la grange où Thierry et Georgette avaient stocké mes affaires comme convenu. Je luttais contre l'envie de m'écrouler au pied de cette porte pour y mourir. Mais je l'ai ouverte, je l'ai faite grincer sur ses gonds, comme déjà mille fois dans l'enfance… Venir m'enterrer ici, à la ferme des parents – alors que l'un et l'autre ne sont plus – je l'ai décidé comme on décide de se laisser crever, comme on prie le Ciel de nous faire redevenir fœtus… Ce fut mon grand renoncement. Je n'étais même pas sûr de survivre à une décision aussi humiliante. Mais que pouvais-je faire d'autre ? Partir m'oublier au bout du monde avec mon baluchon ? Je n'ai plus vingt ans, ni l'envie de la bohème. Poursuivre Diane outre-Atlantique pour continuer à voir ma fille coûte que coûte ? Elle m'aurait accusé de harcèlement, m'aurait mis ses avocats sur le dos. Je ne suis pas de taille à endurer de telles luttes. Et notre guerre n'a que trop duré déjà. Pour Lilou, qui, si petite, en a tellement souffert, il fallait que cela cesse. Si le sentiment de perte me brûle toujours, au moins la colère s'atténue, et je me dis que je n'ai peut-être pas eu aussi tort que je le croyais de revenir ici.

Je dépose ma tasse sur le carrelage derrière moi. L'insomnie m'a encore gardé halluciné la moitié de la nuit. La fatigue m'englue et la sieste me tente, mais si j'y cède la nuit prochaine sera encore pire… L'ombre de la maison m'abrite. La chaleur de quatorze heures rampe jusqu'à mes pieds nus et gondole ses mirages sur le chemin calcaire qui mène aux écuries. Les rosiers blancs embaument. Leur parfum, dans l'air, se mêle à celui de la paille fraîche. Le bruit des sabots d'un cheval me fait tourner la tête vers l'Est. C'est Lablanche qui s'en vient, flanquée de son poulain d'une semaine. Vic raccompagne la poulinière parmi ses congénères. Son visage hâlé à demi caché par la visière de sa casquette d'où dépassent d'épais cheveux bruns indisciplinés, le jeune homme marche en regardant le sol, l'air plongé dans ses pensées. Une fois dans l'enclos, juste avant de lui ôter le licol, il me semble qu'il parle à l'oreille de la jument. Moi, en cinq mois, je n'ai encore jamais entendu le son de sa voix. Il lui flatte l'encolure et la regarde s'éloigner. Dos à l'enclot, bras croisés, il reste quelques minutes à observer les neuf chevaux, sans doute pour s'assurer du bon accueil des nouveaux venus. Georgette a raison, c'est bien avec les chevaux que ce garçon semble le plus à l'aise. Comme il m'aperçoit au sortir du pré, à l'instant de refermer la barrière, je lui fais un salut de la main auquel il répond de même, avec un sourire en prime. Depuis que je lui ai fait visiter l'atelier, il me semble que la distance s'est réduite entre nous. C'est une bonne chose, parce que pour des gens amenés à se croiser tous les jours, elle était vraiment démesurée. J'avais trop besoin de solitude pour faire l'effort d'aller vers lui. Je me suis claquemuré jusqu'au printemps pour cuver le gros de ma peine. Même Georgette et Thierry ont cessé de venir me rendre visite à l'improviste. Vic, lui, est resté impassible, et je n'ai donc pas eu à me protéger de son éventuelle envie de lier connaissance. Son indifférence m'a été un repos. La solitude ne semble pas lui peser plus qu'à moi. J'ignore si sa surdité en est l'unique cause. Mes toiles lui ont fait forte impression. En les découvrant, il a eu l'air de pénétrer dans une cathédrale. Son émotion m'a flatté, puis aussitôt, je me suis trouvé ridicule de ressentir cela. Constater que ma vanité n'est pas encore épuisée, même au cœur du désastre, ne me rend pas fier. Heureusement, ce moment avec Vic m'a également rappelé combien me manque la satisfaction de faire partager mon art.
Le licol à la main, il s'en retourne d'un pas nonchalant. Quand je pense que ce grand gaillard de vingt-cinq ans est le fils de Sophie, une gamine avec qui je flirtais adolescent dont j'avais oublié jusqu'à l'existence. Georgette a fait ressurgir en moi une multitude de souvenirs en me parlant d'elle. Elle avait beaucoup de succès auprès des garçons de la bande. Trop de succès apparemment, puisqu'elle est tombée enceinte à seize ans, chose que j'ignorais… Si j'avais été père à seize ans, Lilou aurait aujourd'hui vingt-quatre ans. Ça donne le vertige.

Mais ma Lilou est encore toute petite. Elle n'a que huit ans. Qui sait quand je pourrai à nouveau la serrer dans mes bras ?
A moins d'un miracle, je ne la verrai pas grandir. Rien ne me consolera de ce déchirement. Ne plus l'avoir auprès de moi me détruit. Ne plus entendre sa voix fluette… Le jour où Diane m'a dit qu'elle partait s'installer avec la petite au Québec, tout a cessé d'avoir de l'importance hormis cela : on m'arrache ma fille. Je souffrais déjà de ne la voir qu'un week-end sur deux… Je l'ai suppliée, puis je l'ai menacée… Mal m'en a pris. Diane n'est pas quelqu'un qui se laisse mettre la pression impunément. Elle s'en est servi contre moi. Tout s'est envenimé, tout s'est précipité.

Et tout s'est soudain calmé. Un soir, l'un des derniers soirs que j'ai passé avec elle, Lilou m'a dit sa souffrance avec ses mots de petite fille. Partir loin lui faisait peur, l'idée de me quitter l'attristait, mais, par-dessus tout, nos disputent à Diane et moi, la faisait dépérir d'angoisse. Elle pensait qu'on lui demandait de choisir entre sa mère et moi. Elle en perdait le sommeil et l'appétit.
Pour elle, j'ai tiré un trait sur ma guerre avec Diane, guerre de toute façon perdue, et j'ai déserté le champ de bataille de ma vie en ruines. L'épuisement et la peinture m'ont aidé à accomplir ce triste retour aux sources loin des mondanités des galeries parisiennes, mais Lilou, ma petite chérie, ma Loupiotte, me manque chaque jour, chaque heure.
Pour avoir plus mal encore, et parce que c'est plus fort que moi, certains soirs je regarde des photos d'elle sur l'écran de mon ordinateur. Je ne bois pas ces soirs là, parce que j'ai besoin d'affronter mon chagrin en toute lucidité. Je peins aussi. Je peins jusqu'à la fièvre, jusqu'à la folie. Je m'enferme et j'en perds la notion du temps. Ma rage et ma tristesse, ma frustration et ma honte explosent en plaies béantes et en trous noirs sur des toiles que je choisis de plus en plus grandes. Je sais que je n'ai jamais rien produit de meilleur. Ce constat me laisse froid. Je peins pour ne pas basculer.
Je n'ai pas su dire au revoir à ma fille, je n'ai pas su lui expliquer que nous ne nous verrions sans doute plus jusqu'à sa majorité elle et moi. Quels mots trouver pour dire ces choses là ? Où puiser la force de les prononcer ? Et, une enfant de cet âge ne peut se projeter dix années dans l'avenir. Personne ne le peut, d'ailleurs.
 
Puisqu'un océan et la haine de sa mère sont entre nous, ce second obstacle étant bien plus infranchissable que le premier, on s'écrit elle et moi. Je ne dis rien dans mes lettres qui puisse donner envie à Diane de les jeter. Puisque la petite me répond à raison d'une fois par semaine, j'en déduis qu'elle les reçoit, qu'elle me lit. Au moins, mon ex-femme a-t-elle bien voulu m'accorder cette faveur. C'est peu et c'est beaucoup… C'est mon seul espoir de conserver un contact avec la petite. Elle m'envoie des dessins et des mots de son écriture fragile et arrondie, bourrés de fautes adorables. Elle m'énumère les mots anglais qu'elle apprend, me parle du chat, de la neige ou de ses nouveaux copains de classe.
 
Je sais comme elle tire la langue quand elle se concentre pour écrire. Je l'imagine. Je la vois penchée sur sa feuille, appliquée et pensant à moi. J'en souris. Et puis j'en pleure…