Les jappements de Safre, le setter anglais, m'annoncent la venue de Georgette. Chaque vendredi vers dix-huit heures, c'est le rituel. Après avoir parcouru les mille mètres qui séparent nos deux fermes, elle arrive à la Ouche chargée de son panier d'œufs frais. Elle m'a encouragé à élever quelques poules, mais je procrastine sur le sujet. J'apprends déjà à cultiver mes propres légumes, il ne faut pas trop m'en demander d'un coup… Mais je la connais, un de ces jours, elle me ramènera une demi douzaine de poussins. 

Pendant que le chien fête nos retrouvaille hebdomadaires à grand renfort de bonds, on se fait la bise. Elle me parle du temps – me dit, sûre d'elle, que l'été sera sec – me demande si ça va. "Ça peut aller", dis-je en la délestant de son présent. Je sais qu'elle aimerait des nouvelles de Lilou, mais elle n'ose plus m'interroger. Elle n'a pas été longue à comprendre à quel point la situation était inextricable et combien j'en souffre. Je suis loin de lui avoir tout dit pourtant, mais les Berrichons sont ainsi : trois mots suffisent et, après, la pudeur s'impose. La pudeur, ici, c'est le strict minimum du respect.

Comme à chaque fois, elle m'invite aux Guerlets à partager le dîner avec elle et son mari. M'offrir mon seul repas copieux et équilibré de la semaine est sa manière de garder un œil bienveillant sur moi. J'accepte au nom de l'amitié, de la nôtre bien sûr, mais aussi de celle qui les liait à mes parents, au nom de l'enfance passée tout près d'eux, au nom de notre terre commune… Je me fais un peu prier. C'est un jeu entre nous.

— Je viens, mais seulement si tu me laisses t'aider à préparer.

— J'ai prévu du lapin. Tu pourras décrotter les carottes si ça t'amuse, va ! Je n'ai pas eu le temps. Je viens de les ramasser juste avant de venir.

Le temps de faire une mini inspection commentée de mon potager – le verdict de l'experte tendrait à conclure que je ne m'en sors pas trop mal – et de me munir d'un pull en prévision du retour en solitaire dans la nuit fraîche, et nous voilà partis en direction des Guerlets. La lumière est belle à cette heure. Les hirondelles, comme folles, virevoltent leur ballet virtuose ou chantent leur euphorie sur les fils électriques. Safre, quand il ne nous tourne pas autour, furète avec frénésie entre les églantiers sauvages en passant d'un fossé à l'autre. Il salue ça et là des iris jaunes encore en fleurs. Après avoir dépassé les écuries désertées et la maisonnette attenante où Vic est sensé loger  –  je ne l'y ai aperçu que rarement – on longe l'enclos des chevaux. Ils paissent au loin dans le flot de soleil. Leurs silhouettes harmonieuses prolongées chacune d'une ombre interminable, se découpent sur la masse sombre du bois de Chantepie. Quelques nuées de moucherons gorgés de lumière accompagnent notre marche calme en dansant… Tout n'est que paix au chant des grillons. La végétation embaume à s'en rompre les poumons

 

— Je vais voir le Tonton à Châteauroux demain, tu m'accompagnes ?

— Que veux-tu que j'aille faire à Châteauroux, ma bonne Gigi ?

— Je ne sais pas… Un petit tour chez le coiffeur, par exemple ?

— Tu n'aimes pas ma coupe ?

— Tu te négliges, mon grand, tu te négliges. 

Que répondre ? Elle n'a pas tort. 

— Je me raserai pour te faire plaisir, mais je n'ai vraiment aucune envie d'aller en ville.

— Très bien… 

Nous traversons maintenant les champs moissonnés. Le soleil à l'or déclinant resplendit sur la multitude de balles de paille cylindriques qui, avec une séduisante régularité, ponctuent les terres jusqu'aux courbes tendres de l'horizon. Lilou s'était émerveillée de leur taille, l'an dernier, lorsque nous étions venus quelques jours à cette même période. Thierry lui avait fait faire une balade en tracteur. Quelle joie cela avait-il été ! Mille fois mieux que tous les tours de manège d'une enfance heureuse. Je serre les dents.

 

— Tiens, dimanche midi on reçoit à déjeuner les parents de Vic, m'annonce Georgette. Je veux que tu sois des nôtres. Et ne dis pas non.

— Pourquoi diable veux-tu que j'aille mettre mon nez au beau milieu d'une réunion familiale ? Quelle drôle d'idée.

— Allez, Adrien, ne m'oblige pas à insister. On fera griller du poulet et je ferai ma ratatouille que tu adores. Sophie et Jacques sont très gentils, en plus. Tu as besoin de voir du monde. Et ça fera très plaisir à Victor que tu sois des nôtres. C'est son anniversaire. Vingt cinq ans, c'est important. C'est le premier quart de siècle.

— Le premier quart de siècle ? Tu en as de bonnes ! Ne lui dis jamais un truc pareil, tu vas lui flinguer le moral.

— Trop tard… Et ça l'a fait rire, pour ta gouverne.

— Je le connais à peine, moi, ce type. Pourquoi il me voudrait à son anniversaire ?

— Dame ! Parce qu'il t'apprécie ! Si tu faisais un peu attention aux personnes qui t'entourent tu le saurais. Et il est sourd, je te rappelle, c'est à toi d'aller vers lui, pas l'inverse.

— Tu sais, ces temps-ci j'ai déjà du mal à suivre une conversation parlée, alors me faire comprendre d'un sourd…

— Allons, il y a toujours moyen. Tu n'es pas idiot.

— Oh, si… Un peu, en ce moment, je t'assure…

— Ce qui ne faut pas entendre ! fait-elle en levant les yeux au ciel. Lui ne l'est pas, en tout cas. Il est même très vif, ce petit. Non seulement il est parfait pour prendre soin des chevaux, mais il tient la compta du club impeccablement. Il est plus rigoureux que personne avant lui. Et, par dessus le marché, quand je vois l'aide qu'il nous apporte à la ferme, je ne sais pas comment on ferait pour se passer de lui maintenant.

— Oui, j'ai vu qu'il ne chôme pas… Et sinon, toi, tu communiques facilement avec lui ?

— Très franchement, maintenant, oui. Je me suis habituée à sa diction, déjà, et lui lit sur les lèvres. Donc on a rapidement su se comprendre pour les choses du quotidien. Mais depuis que sa mère m'a donné des cours de LPC, c'est encore mieux. Il n'y a plus d'approximation. La seule contrainte c'est de faire attention à lui parler bien en face pour qu'il voit ta bouche et ton expression. 

— Oui, je t'ai déjà vue utiliser la langue des signes avec lui. Ça ne doit pas être évident à apprendre. 

— Non, non, la langue des signes, je ne maîtrise pas du tout. C'est comme si tu me demandais d'apprendre l'allemand ou le grec ! A mon âge, c'est foutu ! Non, le LPC c'est le langage parlé complété. Ça n'a rien à voir. Il s'agit seulement, quand on parle, d'accompagner le mouvement des lèvres par une gestuelle manuelle spécifique. Avec de la pratique on prend vite le pli. Dans les grandes lignes, il s'agit d'un code tout simple qui indique les voyelles ou les consonnes que tu prononces quand tu parles. Ça permet à la personne sourde de distinguer les sosies labiaux comme "bain" ou "main".  Comme ça, le message est parfaitement clair, pas de malentendus, pas d'ambuiguité.

— Quand je vois que je n'arrive même plus à me concentrer suffisamment pour lire un bouquin, je me vois mal apprendre ton LPT, là…

— LPC.

— Pardon, LPC…

— Quel manque de volonté ! Ah, là, là, mon pauvre garçon, si ta mère te voyais. Regarde dans quel état tu es. Tu ferais bien d'arrêter les médicaments, moi je te le dis, décrète-t-elle avec fermeté.

— Il ne vaut mieux pas en ce moment, je t'assure.

Chemin faisant, nous croisons les tournesols en pleine floraison qui nous saluent de leurs fastueuses corolles. Dans l'ambre du jour déclinant, ils sont plus jaunes qu'il est possible de l'être. Magnifique spectacle que cette mer d'hélianthes aux pétales flambants. J'aimerais que ma mémoire visuelle l'essentialise… Il faudra bien, un moment, que je délaisse le rouge et l'anthracite pour un peu de chaleur.

En approchant de notre but, on commence à entendre plus distinctement le croassement nourri des rainettes de l'étang Neuf, juste de l'autre côté de la départementale. Les petits batraciens annoncent le crépuscule, l'imminence de l'heure si particulière entre chien et loup. Dans moins de trois quarts d'heure, le bleu se sera substitué à toute autre teinte, le bourdonnement des abeilles aura cédé la place au hululement de la chouette effraie et le vol des chauve-souris se sera substitué à celui des papillons, des hirondelles et des buses. 

L'idée de partager un repas dimanche avec des inconnus ne m'enthousiasme guère, mais après tout, si cela peut faire plaisir à Georgette et à son jeune protégé, pourquoi pas ? On ne peut pas dire que vivre en quasi ermite depuis des mois ne m'ait été d'un grand secours. Loin s'en faut. Et partager un moment avec quelques spécimens humains me renseignera sur le nouvel état de ma tolérance à autrui. Revoir cette Sophie risque de me donner un terrible coup de vieux, mais on évoquera sûrement des souvenirs rigolots… Quant à Vic, son fils, ce sera l'occasion de faire un peu mieux connaissance. 

— OK, je ferai un effort. C'est bien parce que c'est toi 

Ma vieille amie me sourit et me prend par le bras avec reconnaissance.

— C'est terrible comme Vic et toi êtes compliqués à approcher. C'est fatiguant.… Dis-toi qu'on passera un bon moment. Fuir le monde n'apaise rien, crois-moi.

— Je sais, Gigi, désolé. J'ai mes raisons, tu le sais bien. Et ton Vic a sûrement les siennes lui aussi, j'imagine.

— Il n'y a jamais aucune bonne raison pour se couper des autres, crois-moi. Que tu sois sourd ou en rupture familiale, s'isoler est la dernière bêtise à faire.

— Je ne sais pas… Tu as peut-être raison.

— Oh, mais évidemment que j'ai raison !

 

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