Paupières soudain écarquillées, palpitations cardiaques effrénées, pendant une seconde, je ne sais plus où je me trouve ni comment je m'appelle. Non, mais qu'est-ce que c'est que ce boucan ? Ça vient d'en bas. Quelqu'un tambourine à la porte comme un enragé. Il faut que j'aille ouvrir. J'ai peint jusqu'à l'aube et j'ai dormi tout habillé… Je pue la sueur. J'ai soif à en crever. Le réveil indique onze heures. Je n'ai pas dû dormir beaucoup, pourtant je m'étire comme si j'émergeais d'un sommeil de mille ans. Je ne retrouve plus mes tongs… Tant pis. Le vieil escalier en chêne gémit sous mes pieds nus. Je manque de louper une marche, ce qui accélère mon retour à un état conscient plus abouti. La cuisine est inondée de soleil. De l'autre côté de la porte d'entrée ça insiste.

— Oui, j'arrive ! Une seconde, je ne suis pas sourd !

Je prends le temps de m'asperger le visage à l'eau froide et j'en bois un litre directement au robinet. Quand j'ouvre enfin, douloureusement ébloui, c'est pour voir Vic de dos qui s'en va. Je l'interpelle, réflex idiot… Je lui cours après dans la terre battue en prenant garde de ne pas marcher sur un caillou. Il sursaute quand je le dépasse et stoppe sa marche aussitôt.

— Salut, Vic.


Sous la visière de sa casquette me répondent son sourire et la vive chaleur de ses yeux bruns. Comme à chaque fois, sa façon bien à lui de me percer de son attention me déstabilise. J'ai beau savoir que sa vue lui sert aussi à entendre, que c'est pour cette raison qu'il dévisage ainsi les gens, j'ai du mal à  soutenir son regard. Il me serre la main. Ma poigne est molle en comparaison de la sienne, énergique et ferme. Je me dégoûte. Il fouille dans une poche de sa salopette sans cesser de me fixer – avec, il me semble, une sorte d'inquiétude – puis en sort un bout de papier qu'il me tend. Je reconnais l'écriture appliquée de Georgette : "Pourras-tu apporter des tomates cerises pour l'apéro? Merci". L'apéro ? Quel apéro ? Je fronce les sourcils, perdu. Et ça me revient comme un boomerang en pleine figure. Nom de Dieu de putain de bordel de merde. On est dimanche. L'apéro, le repas…

— Adoute alheu.


Le temps que je me remette de la nouvelle, qui pourtant n'en est pas une, et que je lève enfin le nez de ce satané message, et mon visiteur est déjà loin. Il m'a parlé ou j'ai rêvé ? Je crois qu'il m'a dit "à tout à l'heure". Sa voix est très douce. Je ne sais pas pourquoi ça me surprend. Peut-être à cause de sa manière pour le moins violente de frapper à la porte… Ça contraste.

Ah, flûte, c'est son anniversaire aujourd'hui. J'ai oublié de lui souhaiter. Pas le courage de le rattraper une seconde fois. De toute façon, puisque j'ai promis de venir, je lui dirai tout à l'heure. S'il n'était pas passé, si Georgette n'avait pas eu besoin de tomates cerises, je ne me serais jamais réveillé à temps. Elle serait venue vérifier que je ne suis pas mort. Je la connais.

Je me prépare un café fort en faisant mine d'ignorer la montagne de vaisselle sale qui déborde de l'évier, et je m'en vais le boire à l'atelier. J'ai besoin de jeter un coup d'œil sur ce que j'ai fait cette nuit. Je m'installe sur le tabouret, face à ma toile en cours. C'est pas mal. J'ai laissé une quantité de blanc inhabituelle. Je me demande ce que ça veut dire. Je me demande si je les comblerai ou non… Mais on voit que j'ai manqué de lumière. L'ensemble est trop terne. Je rajouterai de l'ombre là et là. Il faudra que je continue de jour. Si je n'avais pas eu à me préparer, je m'y serais remis tout de suite… Mais pour l'heure, il va falloir que je me redonne figure humaine. Je termine ma tasse et monte à la salle de bain. Face à ce que me montre le miroir je suis plus que dubitatif, et je comprends mieux pourquoi Vic m'a regardé d'un œil soucieux. Quand on voit "ça", sans exagérer, j'admets qu'on puisse s'inquiéter pour ma santé physique ET mentale. Avec mes cheveux trop longs emmêlés et mon tee-shirt grisâtre taché de rouge choisi parmi les guenilles que j'utilise toujours pour peindre, j'ai l'air d'un pauvre fou. Dans un premier temps, une douche s'impose. Une fois nu, je prends mon courage (ce qu'il en reste) à deux mains pour poursuivre l'affrontement avec mon reflet. Ça fait tellement longtemps que je n'ai pas fait attention à mon apparence que c'est tout juste si je me souviens encore de quoi j'ai l'air. Ce que je vois me donne envie de chialer. Je ne ressemble à rien. À force de rester enfermé et de vivre la nuit, ma peau est devenue blanche et triste. Comme je ne fais plus d'activité physique et que je mange peu, j'ai perdu du muscle. Mes clavicules ressortent, c'est laid… Quant à mon sex-appeal, il n'y a rien à en dire puisqu'il a disparu. Ça a dû se produire quand ma libido s'est éteinte, effet secondaire des antidépresseurs. Non pas que je n’ai jamais été un apollon ou un sex-symbol, mais je dégageais assez de sensualité pour plaire… Là, qu'est-ce que je dégage ? De la détresse, et c'est tout. Ma pilosité châtain s'est ternie comme un foin poussiéreux. Et je reviens toujours à ce visage qui est pourtant bien le mien. Ces cernes, ces joues creuses mangées par la barbe, ce n'est pas possible… On dirait que j'ai vécu à la rue pendant des semaines. En même temps, c'est cohérent, j'ai la gueule de mon état moral.

Si Lilou me voyait, je lui ferais peur. Ou, peut-être ne me reconnaîtrait-elle pas. Le simple fait d'imaginer sa bouille effrayée me fait monter les larmes aux yeux. Je me sens à la limite de retourner au lit pour ne plus jamais en sortir.


Allons, je délire. Si je commence à m'apitoyer sur mon sort, je suis foutu. Il faut que je me reprenne. Non, ma fille me sauterait au cou, même si je me tenais ainsi devant elle avec cette allure de pauvre hère. Je le sais. Je le sais parce qu'une chose n'a pas changé, et cette chose est la plus importante : mon regard est le même. L'homme enthousiaste et entreprenant que je suis d'habitude est toujours là, quelque part derrière ces iris bleu-gris. Tant que je peins rien n'est perdu, tant que j'ai ce besoin, je garde mon âme, mon espoir, une dynamique minimale.  


 

Une fois propre, rasé de près et vêtu de frais, je me sens un peu plus présentable. Ma chemise blanche et mon bermuda ne sont pas repassés, mais il ne faut pas trop en demander à un père en dépression et loin de sa fille. Georgette avait raison pour le coiffeur. J'aurais dû l'écouter. Pas grave, je me mets un élastique. Avec ma queue de cheval, mes tongs aux pieds et ma figure pâle, j'ai l'air d'une caricature d'artiste torturé, mais ça m'est égal. Maintenant, il va me falloir réunir la force d'endurer la compagnie des autres sans trop souffrir durant les prochaines heures, chose dont j'ai bien peur d'avoir perdu l'habitude. Je ferai ce que je pourrai. J'avale mes comprimés avec un second café noir, et pars faire un tour au potager pour y cueillir une jolie quantité de tomates cocktail rouges et oranges, de quoi remplir un petit saladier. Quand je prends le chemin des Guerlets, il est midi et demi et il ne doit pas faire loin de trente degrés.


Une balade équestre vient de se terminer. Quatre chevaux fraîchement dessellés et trois êtres humains échevelés, bombe à la main – un père et ses deux adolescentes vraisemblablement –, se tiennent devant les écuries au moment où je les longe. Je les salue succinctement. Dix pas plus loin, Christelle, la petite nana brune responsable du club, déboule d'un box juste sous mon nez. Je lui ai fait peur, mais, politesse oblige, elle me souhaite une bonne journée du bout des lèvres. Cette fille a beau être entendante, elle, je ne la connais pas mieux que Vic. Entre nous, ça se limite au "bonjour-au revoir" de rigueur, quand par hasard nos chemins se croisent. Non seulement elle n'est pas liante pour un sou, mais en plus je n'aime pas sa façon de me regarder. Elle se méfie de moi, je le sens. Je suis sûr qu'elle me prend pour un psychopathe… Georgette m'a expliqué qu'elle n'adressait la parole qu'à elle et Thierry, parce qu'ils sont ses employeurs, aux clients, parce que c'est une bonne professionnelle, et aux personnes qui aiment les chevaux. Si tu n'appartiens à aucune de ces trois catégories, tu passes ton chemin. Pas de problème. Moi, ça me va.

Je ne suis pas très en avance, alors je presse le pas sous le soleil qui tape fort. Quand j'arrive, Georgette est en train de dresser le couvert dehors. Le salon de jardin a été installé sous le vieux cerisier, le parasol rectangulaire déployé et les transats sortis. Ça donne un air de vacances à ce lieu habituellement dédié au travail. Elle me regarde venir à elle en me souriant comme si ma présence tenait du miracle.

— À la bonne heure, te voilà ! s'exclame-elle.

Elle me prend le visage dans les mains pour me faire la bise. Elle en fait un peu trop, parfois, Georgette…

— J'ai dit que je venais, je viens.

— Allons, ne ronchonne pas déjà.

— Tiens, tes tomates.

— Ah, bien. Vic a pu te passer le message. Pose-les don' là.


Les invités ne sont pas encore arrivés apparemment. Je vais serrer la main à Thierry qui prépare le feu de bois pour le barbecue en suant sous son chapeau de paille, un peu à l'écart près de l'ancien puits. Comme la plupart des Berrichons, il est avare de questions, ce que j'apprécie fort par ces temps de repli. Je l'écoute me parler de machines agricoles et de ramassage de balles de paille un petit moment, c'est reposant, puis je retourne voir ma Gigi qui s'affaire à la cuisine. Comme si c'était un bar, je m'accoude à la fenêtre grande ouverte. La table centrale est couverte de plats, de saladiers débordant de taboulé ou de tomates, d'assiette de volaille à griller, de fromages de chèvre pyramidaux, en bûche ou en pavé… Je lui propose mon aide, mais au lieu de me répondre, elle me demande ce que je désire boire.

— Je ne vais pas prendre l'apéro tout seul. Autant attendre que tout le monde soit là. Donne-moi des trucs à mettre sur la table. Les salades, là, par exemple. Ou le melon…

— Hors de question de faire travailler les invités, et je mettrai tout à la dernière minute, sinon ça va attirer les guêpes.

— Tu as prévu pour dix, ma parole ! Tu as dû y passer la nuit.

— Non. Je me suis levée à six heures, comme d'habitude. Tu sais, Vic et son père ont très bon appétit. Tu verras, il ne restera pas grand chose.

Un bruit de pas me fait me retourner. Quand on parle du loup. Voici le fils prodigue qui s'avance au soleil dans un tee-shirt rouge vif. C'est la première fois que je le vois sans son éternelle salopette en jean ou sa tenue d'équitation. Il a même ôté sa casquette. Ça lui donne l'air de quelqu'un d'autre. On porte quasiment le même bermuda lui et moi. Ça le fait rire. À côté de ce jeune gars rayonnant de joie de vivre et de santé, je me sens bancal comme une anomalie, fragile comme un vieillard. Pourtant, quarante ans, ce n'est pas si vieux… Il me met dans les mains une enveloppe à bulles format A4.

— C'est puheu toi.

— Pour… Pour moi ? dis-je en le recevant.

— Oui. Ouvheu.

— Maintenant ?

— Oui.

— Mais…

— Il te dit d'ouvrir, ouvre, s'impatiente Georgette qui assiste à la scène de l'intérieur.

Elle est là, les deux mains en appui sur le rebord de la fenêtre, et semble avoir oublié ses préparatifs. Rien qu'à voir sa tête, je comprends qu'elle sait de quoi il retourne. Pas étonnant, Vic et elle se parlent beaucoup. J'ouvre donc le pli et en sors une aquarelle originale exécutée sur papier épais. Il s'agit d'une composition abstraite bien équilibrée. Le choix des couleurs, les proportions, le contraste, tout fonctionne. Ça m'évoque vaguement des sous-bois. C'est un travail sensible et maîtrisé. Quand je porte à nouveau mon attention sur mon interlocuteur, je constate que lui et Georgette sont littéralement suspendus à mes lèvres. Ça m'intimide.

— Heu… Je… Joli boulot. C'est de qui ?

Vic me toise avec anxiété, dans l'expectative. Comme je ne sais pas quoi ajouter, il se tourne vers Georgette.

— Réveille-toi Adrien. De qui veux-tu que ce soit ? Et montre un peu ton enthousiasme ! Comment diable veux-tu qu'il comprenne que tu trouves ça beau si tu fais cette tête ? me reproche-t-elle avant de s'adresser à lui : "Il trouve que c'est un joli travail et se demande qui en est l'auteur", lui dit-elle en LPC.

Le visage du jeune homme s'éclaire. Il prend tout à coup une attitude fière et comique en se désignant lui-même des deux mains. C'est comme s'il fanfaronnait : "Hey, mec, c'est moi l'artiste ! Tu crois quoi ?".

— C'est puheu dehemèhcié dem'afoiheu montéheul'adelé, enchaîne-t-il avec enthousiasme.

Pourquoi parle-t-il aussi vite ? Il est sans pitié avec moi. Je ne saisis rien à sa diction bizarroïde et emballée. Je me sens à peu près aussi bête que si j'essayais de décrypter du chinois. C'est frustrant. Heureusement qu'il a complété en code, notre interprète au grand cœur intervient.

— Il tient à te l'offrir pour te remercier de lui avoir montré ton atelier l'autre jour.

Recevoir ce cadeau me plonge dans une grande confusion. Déjà, c'est une belle surprise – et je n'en n'ai pas tant connues ces temps-ci – mais en plus, c'est son anniversaire à lui, pas le mien, et je réalise avec effroi que je suis venu les mains vides.

— Et, s'il te plaît, ne refuse pas. Il l'a faite pour toi.

Je lui souris en espérant qu'il voit à quel point je suis touché par son geste. Je suis étonné qu'il peigne. Son admiration devant mon travail, l'autre jour à l'atelier, n'avait rien d'une émotion de néophyte, alors. J'aimerais discuter du sujet avec lui, mais ça me décourage de savoir qu'on ne va pas se comprendre sans l'aide de Georgette qui, en plus, vient de retourner à ses fourneaux. Je me contente donc de le remercier. Hélas, de nouveau il me parle et, de nouveau, je ne saisis pas le sens des sons qu'il articule.

Une voiture arrive. Le crissement des pneus me le signale avant même que la poussière ne se soulève sur le chemin. Ses parents arrivent. Il suit mon regard qui pointe l'horizon derrière lui, et comprend. Il a hâte d'aller à leur rencontre, mais quelque chose le retient. Soudain, il me prends le poignet et, pour la seconde fois de la matinée, me colle d'autorité un papier plié dans la main. Trop impatient, il n'attend pas ma réaction pour s'élancer vers les nouveaux venus. Je défroisse la feuille de carnet à spirale. Il a écrit son adresse mail en haut, soulignée deux fois, et ce message : "Adrien, Peux-tu me contacter quand tu auras le temps ? Ça sera plus simple pour parler. J'ai un projet à te soumettre qui pourrait t'intéresser. Un grand merci d'avance. Vic."  


 

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