C'est une bonne chaleur, une chaleur idéale, aérée. Les feuillages accrochent la brise dans les murmures d’un bruissement continu. Le soleil filtre entre les branches du cerisier et nous parsème de taches lumineuses. Même si j'en ai peu mangé, le poulet grillé était délicieux, ainsi que les accompagnements. Thierry arbore ses rides les plus souriantes en préparant déjà sa pipe digestive. Ça fait râler Georgette parce que nous n'en sommes même pas au dessert, mais elle repart déjà dans son rire. Elle enchaine fou-rire sur fou-rire depuis tout à l'heure. Elle rayonne de la même joie qui l'animait du temps des grands repas en famille de mon enfance. Aux Guerlets, les tablées étaient impressionnantes, alors. Bien que Thierry et Georgette n'aient jamais eu d'enfant, ça ne les empêchait pas d'en être constamment entourés. Il y avait leurs nièces et leurs neveux, les cousins, les cousines, les copains et copines, puis moi. Enfants et adultes, nous nous retrouvions souvent à plus de vingt autour de la table. Nous étions libres de nos mouvements, nous, les plus jeunes. Les alentours verdoyants étaient l'écrin sécurisant de nos jeux et laissaient nos parents sereins à siroter leur café ou leur digestif. Nous expédions le repas pour aller nous ébattre dans les champs. Notre imagination débordante les transformait en un monde fascinants et indescriptible. Qu'elle était belle notre insouciance !

Sophie m'observe et me sourit quand nos regards se croisent. Je me rappelais d'elle comme d'une gamine délurée à l'opulente chevelure rousse. Maintenant c’est une femme quadragénaire aux traits gracieux, à la mise élégante mais sans apprêt superflu qui porte les cheveux coupés très courts. Nous nous sommes parlé brièvement lors de leur arrivée. Elle me soutient que je suis le tout premier garçon qu'elle ait embrassé. D'après elle, nous avions elle et moi respectivement treize et onze ans. J'ai rougi de cette entrée en matière plutôt inattendue et j'ai dû lui avouer, un peu honteux, que j'avais une très mauvaise mémoire.

La vérité c’est que ces huit dernières années m’ont tellement brûlé que tout ce qui les précède s’est comme effacé dans des limbes du passé. Je sens qu'elle aimerait me parler en tête-à-tête. Je ne suis pas sûr d'en avoir envie, mais de toute façon, arrivé au café, je n'y couperai pas. Jean, son mari, monopolise la parole avec un humour ravageur. Il nous raconte des anecdotes liées à son activité de coach sportif à Châteauroux. Il possède l'art de dresser des portraits pour le moins désopilants de ses clients. Quel bagou ! Il a loupé sa vocation de comique. Tout le monde se gondole de rire. Moi, je n'arrive qu'à sourire, mais c'est déjà pas mal…

Après le code manuel que Georgette utilise avec Vic et auquel je commence tout juste à m’habituer, je découvre maintenant la langue des signes. En effet, ça n'a rien à voir avec le langage parlé complété. Sophie et son fils communiquent ainsi. Les voir discuter, voir leur joie de se retrouver et leur complicité manifeste rend le spectacle de leur gestuelle captivant.

Toutes ces personnes autour de moi sont heureuses de se revoir, de partager ces instants paisibles. Comme j'aimerais connaître à nouveau un tel état d'esprit. Si Diane ne s'était pas mise à me haïr, elle serait là, souriante elle aussi, à bronzer ses belles jambes lisses, et Lilou galoperait après les poules en attendant le gâteau d'anniversaire. Je visualise la scène si nettement que j'en attrape un vertige. Je ne cherche plus à comprendre, aujourd'hui, comment ma relation de couple a pu ainsi sombrer corps et biens, comment ma vie s'est transformée en ce désert de solitude. Je n'en ai plus le courage.

Vic a soufflé ses deux bougies en forme de « deux » et de « cinq » plantées au centre d’une somptueuse tarte aux framboises récoltées du matin même derrière la maison. Il a ensuite ouvert ses cadeaux, un livre sur l’observation des étoiles, une paire de chaps neuves et une carte d’anniversaire grand format signée par ses meilleurs amis. Il est content, fait la bise à tout le monde, même à moi, envoie des multitudes de SMS en rigolant.

*

Le besoin de me retrouver seul me met bientôt au supplice. Je m’entête à aider Georgette pour le service malgré ses injonctions à me tenir tranquille et à profiter du soleil dans les chaises longues comme les autres. Mais me concentrer une minute de plus sur les conversations échangées se révèle au-dessus de mes forces. Comme il serait indélicat de partir aussi tôt, ces allers-retours entre la table et la cuisine me permettent au moins d'esquiver des bavardages sans intérêt.

Quand je me décide enfin à prendre congé, je bredouille une excuse absconse au sujet d’une peinture à terminer. Je n’ai pas achevé ma pauvre phrase que Sophie se retrouve à mon bras.

— Je t’accompagne. J’ai besoin de me dégourdir les jambes. Et j’aimerais revoir la Ouche. Ça ne t’ennuie pas ?

— Heu… Non.

Un instant, je crains qu’elle n’invite son mari à nous rejoindre, mais par bonheur celui-ci lance l’idée d’une partie de pétanque avec Thierry et Vic.

*

Sophie impose à notre marche le calme d’une flânerie. Elle ralentit encore comme pour prendre le temps de s'imprégner des alentours familiers, et, chemin faisant, s’arrête pour cueillir les premières mûres de la saison. Les dix minutes habituelles pour atteindre la Ouche vont se transformer en vingt à ce rythme… Qu’importe, du moment que je me retrouve dans mon refuge bordélique et parfumé à la térébenthine.

— Vic m’a fait des éloges de toi, dit-elle entre deux vols d’hirondelles.

— Ah, bon ? Ça me surprend.

— Pourquoi ?

— Depuis que je suis arrivé, il y a six mois, j’ai dû lui adresser la parole trois fois à tout casser. On a très peu de contact lui et moi.

— Oui, mais mon fils a développé certaines compétences affûtées pour juger les gens sans avoir besoin de leur parler. Une sorte de sens de l’observation hors norme, si tu préfères. Et ce n'est pas seulement qu'il te trouve sympa. Il t'admire en tant qu'artiste. Il connait ton travail. Tu l'intimides pas mal apparemment.

— Moi je l'intimide ? Premières nouvelles !

— Je t'assure.

— Tiens, il m'a offert cette aquarelle tout à l'heure, juste avant que vous n'arriviez, dis-je en lui montrant l'œuvre en question.

— Pas mal, hein ? Tu en penses quoi ?

— C'est un beau travail. Il a l’air doué ton garçon. Dommage que je ne sois pas dans une période très propice pour nouer des relations.

— J’ai cru comprendre, oui. Tu viens de divorcer, c’est ça ?

— Heu, non. Je suis divorcé depuis cinq ans.

— Ah, j’ai dû mal écouter ce que m’a dit Gigi…

— Je vois, elle t’a raconté ma vie.

— N'exagérons rien, elle m'a parlé de toi dans les grandes lignes parce que je lui ai demandé de tes nouvelles. Elle m'a dit que tu étais séparé, donc, que tu avais une fille de huit ans et que tu étais plus ou moins dans une période de dépression.

— Elle a bien résumé les choses, notre Gigi…

On passe devant la marre aux Grèbes. Deux grosses libellules se poursuivent, nous tournent autour en vrombissant puis disparaissent. Une aigrette garzette glisse son élégance blanche au-dessus de nos têtes dans le chant incessant des grillons ivres de soleil, des lézard détalent sur le sol sec et tassé du chemin, les papillons bleu, orange ou jaune citron disputent le nectar des fleurs sauvages aux abeilles. Chaque brin d'herbe, chaque buisson, chaque nuage semble abriter une présence animale.

— La vie n’est pas toujours facile, n’est-ce pas ? dit Sophie comme pour interroger mon silence.

— Pour moi elle l’a été, jusqu’à cette année où mes parents se sont tués dans l'accident et ou Lilou est née. Non pas que je mette ces deux événements dans le même panier, mais… Pour moi, tout a basculé à ce moment là, il y a huit ans. Depuis, plus rien ne va. Chaque année, de nouvelles galères se rajoutent aux précédentes et je commence à prendre l'eau…

— Que s’est-il passé avec ta fille ? Il y a eu un problème à la naissance ?

— Un problème ? Non, non, pas du tout, non… Lilou était un beau bébé en parfaite santé, et aujourd’hui, c’est une fillette pleine de vitalité. Non, le problème c’est mon ex-femme, Diane. Du jour où notre fille est née, elle n’a plus été la même. Au début, j’ai pris les choses avec philosophie, je me suis dit que c’était hormonal, que ça arrivait à plein de femmes, et que les choses allaient rentrer dans l’ordre un de ces jours, mais jamais rien n'est rentré dans l'ordre… Je n’ai jamais retrouvé ma Diane.

— Ce n’est pas ton regard sur elle qui a changé ?

— Non, je t’assure. Je sais que certains hommes réagissent mal à la naissance de leur premier enfant parce qu’ils se sentent « détrônés », rétrogradés à la seconde place dans le cœur de leur femme, mais ce n’était pas du tout mon cas. J’étais fait pour être papa poule. Non. C’est elle, son caractère a changé du tout au tout… Son attitude vis-à-vis de moi n’a plus rien eu à voir avec ce que je connaissais. Elle n’était plus que reproche, ne me faisait plus confiance pour rien. J’avais à peine l'autorisation d’approcher ma fille, c’est te dire ! C’est un peu comme si j’avais été en trop tout à coup, comme inutile. Je la gênais et elle me le rappelait à chaque instant.

— Et avant ça, donc…

— Oh, avant, elle et moi c’était l’amour fou, fusionnel. On était inséparables, tous nos proches nous enviaient notre bonheur… Et sa grossesse a été la plus merveilleuse période de toute mon existence. Et je pèse mes mots. On flottait sur un nuage tous les deux, on se réjouissait de la venue de notre fille. Ça, je peux dire que j’ai connu le bonheur avec Diane, le vrai, le grand bonheur.

— Vous viviez ensemble depuis longtemps ?

— Quatre ans. Et depuis tout ce temps, on essayait d’avoir un enfant. On commençait à se dire qu’on n’y arriverait pas, mais ces difficultés ne nuisaient pas à notre complicité. Enfant ou pas, on s’aimait. C’était vraiment génial. Puis, je ne sais pas ce qui s’est passé en elle, mais je te dis, dès que le bébé est venu au monde, je n’ai plus été pour elle qu’un sujet de déception. Tout ce qu’elle appréciait en moi auparavant, là, elle ne le supportait plus. Mon statut d’artiste lui semblait trop précaire, alors que ça marchait bien pour moi, mes peintures ne lui inspiraient plus que de l’indifférence alors qu'en temps normal elle s’y intéressait, toutes mes manies, mes petites habitudes lui tapaient sur le système.

— Vous n’avez pas pensé à suivre une thérapie de couple, ce genre de chose ?

— Si, on s’est fait aider pour tenter de passer ce cap difficile, mais ça n’a fait que retarder l’inéluctable. On passait notre temps à s’engueuler. Je vivais dans mon atelier les trois quarts du temps tellement je me sentais indésirable chez moi… On n’arrivait plus à se comprendre, même pour les choses les plus simples. Ma fille ne nous a jamais connus amoureux, ou au moins soudés. Diane a demandé le divorce quand la petite avait trois ans, à un moment où j’espérais encore que les choses s’améliorent. Ça m’a fichu un putain de coup de massue. Le plus dur ça a été d’accepter l’idée qu’elle n’avait réellement plus aucun sentiment pour moi… Après nos si belles années à deux, c’était vraiment dur à avaler un truc pareil… Ça l'est encore, d'ailleurs.

— Et aujourd’hui ? Tu as construit de bons rapports avec ta fille malgré tout ?

— Oui. Quand tu as la garde partagée de ton môme, je t’assure que tu t’emploies à faire le maximum pour que les moments passés ensemble soient inoubliables. C’est ce que j’ai essayé de faire, et on s'adore elle et moi. Seulement, maintenant…

La tristesse me submerge, comme dix fois par jour. Si je continue, ma voix risque de s’étrangler. Je prends le temps de respirer un grand coup. Mon interlocutrice, attentive, me couve d’un regard bienveillant. Vic a le même, parfois. Même si évoquer mes années heureuses avec Diane risque de me plonger dans une terrible crise de nostalgie, je ne peux nier que ça me fait du bien de lui parler de moi. Je ne me suis pas confié comme ça à quelqu’un, a fortiori à une femme, depuis des lustres. C’est parce qu’elle ne me juge pas.

— Maintenant, la petite est au Canada avec sa mère.

— Pour les vacances, tu veux dire ?

— J'aimerais bien ! Mais, non, pour y vivre malheureusement. Diane s’y est installée pour y poursuivre sa carrière d’avocate.

— Si tu veux revoir ta fille, il faut donc que tu ailles là-bas. C’est ça ?

— Oui…

— Et tu comptes le faire ?

— J'y pense tous les jours… Mais pour le moment c'est impossible. Déjà je sais que ne suis pas du tout désiré, là-bas. Par ma fille, si, mais pas par sa mère. Bien au contraire. Je ne sais pas quelle crasse elle me réserverait si je débarquais à l'improviste, si je m'imposais. J'irai quand je serai prêt à nouveau à me confronter au pire… Pour le moment, j’essaye déjà de ne pas perdre complètement pied, de rembourser mes dettes… Je me rends compte que toutes ces années de conflit m’ont laminé, et cet éloignement imposé, ça a été le coup de grâce. Diane m’a informé qu'elle avait obtenu un permis du Barreau du Québec trois semaines seulement avant de partir. Elle m’a mis devant le fait accompli. J’aurais pu lui intenter un procès pour ça. Un de plus.

— C’est clair ! Carrément ! Tu ne l’as pas fait ?

— Non… Plus la force, plus le courage, et plus les moyens… Et pour perdre encore, à quoi bon ? En plus la petite commençait à trop pâtir de notre guerre infernale. C’est pour elle aussi que j’ai baissé les armes. J'ai quand même pu lui dire au revoir…

— Mais enfin, c'est fou ça ! Que ton ex-femme veuille te pourrir la vie pour x raisons, bon, c'est une chose, mais qu'elle prive sa fille de son père, je trouve ça quand même d'un égoïsme hallucinant !

— Apparemment, ça ne lui pose pas de problème. Nos rapports se sont tellement dégradés qu’elle a réussi à se persuader que j’étais nocif pour la petite.

— Et que dit la Justice ?

— Oh, la Justice ! Elle ne dit pas grand chose, la Justice… La Justice, elle n’en a rien à cirer des pères que l’on prive de leur progéniture… Je ne veux même plus en entendre parler de la Justice. Il n’y a aucune justice, Sophie. Aucune. En cinq ans, j’y ai laissé mes économies et ma vie, et pour quoi ? Pour me retrouver en dépression, dans la ferme de mes vieux décédés, à des milliers de kilomètres de ma gamine. Il faut dire que la lutte était inégale aussi. Non seulement, aux yeux de la société je ne suis que le géniteur divorcé face à la sacro-sainte Mère Courage, mais en plus Diane étant avocate elle-même, autant te dire qu’elle connaît toutes les ficelles du système judiciaire et possède toutes les relations utiles pour parvenir à ses fins. Elle m'a écrasé comme une merde à chaque fois qu'on s'est retrouvés au tribunal.

— Mais que te reproche-t-elle ? On ne peut pas retirer comme ça un enfant à son père sans des accusations solides.

— Oh, les accusations, ça s’invente… Diane me reproche à peu près tout ce que je fais et tout ce que je suis. Et elle le fait avec éloquence, avec brio. Pas avocate pour rien…

— Mais sur quoi se base-t-elle concrètement ?

— Elle a surtout joué sur le fait que j’ai des problèmes d’argent et que je suis devenu moralement fragile. Bref sur toutes mes faiblesses, faiblesses que je n’avais pas avant qu’elle ne m’inflige sans répit sa cruauté et son goût du conflit. Une guerre, ça coûte terriblement cher, à tous les niveaux. Et si je suis dans cet état aujourd’hui c’est que je l’ai perdue.

— Il ne faut pas dire ça, voyons. Tu la récupèreras, ta fille, d’une manière ou d’une autre. C’est trop injuste. Ne baisse pas les bras.

— Pour le moment, je fais ce que je peux.

Je n’ai plus la force d’aligner deux mots au sujet de ma vie. Si j'en prononce encore un, je m'écroule.

— Assez parlé de moi. Et toi, alors, tu es heureuse ?

— Je… Oui… Je suis heureuse. Mes années dures, je les ai eues très tôt dans ma vie. C’était des années d’un apprentissage un peu prématuré. Être maman à seize ans, et d’un enfant sourd de naissance, je ne te dis pas les angoisses que j'ai traversées.

— Et Jean ? Il a assuré comme jeune papa ?

— Vic avait déjà sept ans quand on s’est rencontrés lui et moi, pendant mes études. On se croisait tous les matins à l’aube en faisant notre jogging… Mon fils a donc dû se passer d’un papa jusqu’à cet âge. Il a dû se contenter d’un pépé ronchon et d’une mémé acariâtre à la place, sourit-elle. Tu te souviens peut-être d’eux ?

— De tes parents ? Oui… Ta mère me faisait peur.

— Comme à tout le monde, rigole-t-elle franchement. Ce n’était pas des gens faciles, mais ils ont été là pour moi et mon bébé, et c’est ce qui compte. L'Papa est mort il y a dix ans d’un arrêt cardiaque pendant son sommeil – enfin, tu le sais, je crois – et on a enterré la Mère l’an dernier. Elle avait quatre-vingt dix ans… La ferme a été vendue à un jeune couple. Ils en ont fait des chambres d’hôtes. Ça a l’air de bien marcher pour eux. Je vais leur rendre visite de temps en temps. Ça me donne l’occasion de retourner là-bas.

— Et tes frères et sœurs ?

— On se voit à Noël… C’est tout. A part Jérôme, que d'ailleurs Vic adore aussi, je n’ai pas beaucoup d’affinités avec eux.

— C’est ton plus jeune frère, Jérôme, non ?

— Oui. Il est coiffeur à Vierzon. Tiens, il a fêté ses quarante ans cette année, comme toi.

On fait quelques pas en silence. Une chape d’épuisement s’abat sur moi progressivement, un peu plus pesante à chaque pas. Il faudra que je dorme avant de me remettre au travail, sinon je ne survivrai pas à cette journée.

— C’est difficile à apprendre la langue des signes ?

— Pas plus qu’une autre langue, a priori. Pourquoi ? Tu comptes t’y mettre ?

— Dans une prochaine vie, peut-être ! Tu as appris facilement toi ?

— Oui, parce que j’ai été une élève assidue. J’avais hâte d’établir un contact total avec mon enfant. Du coup, ma motivation était énorme. Je suis devenue bilingue. J’en ai même fait ma profession.

— Tu es interprète, c’est ça ?

— Oui. J’accompagne des enfants sourds en école primaire.

On arrive au niveau du champ où paissent les chevaux. Seuls Lablanche et son petit sont visibles. J’en déduis que les autres son occupés à promener des vacanciers entre les étangs de la Brenne. Ici, on travaille même le dimanche. Sophie s’accoude à la barrière et observe la grâce encore un peu bancale du jeune poulain.

— Il est beau comme tout ce petit mâle. Tu as vu ses aplombs ?

— Je n’y connais rien en chevaux, moi…

— Il s’appelle comment ?

— Je ne sais pas. Je crois que Georgette ne lui a pas encore trouvé de nom.

— Dire que je voulais faire ma carrière dans l’équitation quand j’étais gamine.

— Je me souviens. Tu passais ta vie à cheval.

— J’ai tout laissé tomber avec ma grossesse.

— Manifestement, Vic a hérité de ton amour des chevaux.

— Oui. Il ne pourrait pas se passer d’eux.

Elle sourit pour elle-même en admirant la jument et son poulain. Cette fascination de certains humains pour la race équine n'a de cesse de me surprendre. Quelque chose m'échappe à ce sujet. Et ça m'énerve parce que je sens bien qu'il s'agit de quelque chose d'important.

— Ton fils sait que Jean n’est pas son vrai père ?

Ma question indiscrète fait revenir son attention sur moi.

— Jean est son vrai père. C’est lui qui l’a élevé et aimé. En revanche, il sait qu’il n’est pas son géniteur.

­— Je vois…

— Tu vois quoi ? sourit-elle.

— Rien, je… Rien du tout…

— Je te taquine. Ne sois pas mal à l’aise. Je n’ai pas de tabou sur la filiation de mon gamin et Vic sait tout ce que je sais à ce sujet. Enfin, le peu que je sais plutôt… J’aimais déjà séduire à treize ans, j’ai perdu ma virginité à quatorze et je suis tombé enceinte à quinze… Le père de Vic était américain, un étudiant d'une vingtaine d'années. Il était de passage en France pour collecter des témoignages sur l'histoire de la coopération franco-américaine pendant la seconde guerre mondiale. Je crois que c'était pour son diplôme de fin détude… Je ne l'ai côtoyé en tout et pour tout qu'une soirée et une nuit ! Je l'ai rencontré en boîte, il m'a plu… Je lui ai fait croire que j’étais majeure. Je faisais ça tout le temps avec les hommes. J’avais une cacahuète à la place du cerveau, mais j’étais formée comme une vrai femme et je savais ce qu'il fallait faire pour leur tourner la tête. Pour me vieillir, je me maquillais comme une voiture volée, c’était facile de tricher. Quoi qu’il en soit, Vic est le fruit d’une des plus belles nuits d’amour de ma jeunesse.

— Tu n’as pas cherché à recontacter cet homme pour lui dire ?

— Si, mais je n’ai jamais retrouvé sa trace. Tu sais combien il existe de Jack Williams aux USA ?

— Heu, non… J'imagine que c'est très répandu.

— Et comment ! Si tu veux, rechercher un Jack Williams aux Etats-Unis c'est comme rechercher un Pierre Martin en France, sachant que je n'avais comme indices qu'un âge approximatif et une description physique sans signe distinctif particulier. Autant chercher une aiguille dans une botte de foin. Quand je me suis rendue compte que j’étais enceinte, en plus, ça faisait un mois qu’il était reparti dans son pays. Je le savais puisqu'il m'avait dit que sa nuit avec moi était sa dernière en France. Personne ne le connaissait parmi les gens que je fréquentais à l'époque. J’ai bien essayé d'enquêter, de me mettre en contact avec les gens qu'il était susceptible d'avoir rencontré à Châteauroux. Mais, sur les dizaines de castelroussins que j'ai pu interroger, seule une bibliothécaire s'est souvenu de lui et, comme moi, elle n'avait que son nom. Ce que j'ai pu m'en vouloir de ne pas même avoir pensé à lui demander sa région d'origine, ou au moins le nom de son université. Je m'en suis mordu les doigts. Et après ça, j'ai vite grandi, crois-moi ! Enfin, c'est ainsi…

Arrivée à la Ouche, Sophie ne cache pas son émotion. A travers son regard qui balaie la cour, la façade, la grange, et l’étable désaffectée, je nous revois gosses, toute la bande de galopins, jouant à nous inventer des histoires. Je revois ma mère énervée, toute droite sur le pas de la porte, les mains sur les hanches, nous réclamer un peu de calme pour la troisième fois en dix minutes parce que papa faisait sa sieste. L'enfance aussi m'est devenue une blessure. La mienne, perdue à jamais dans ce qui me semble une autre vie, et celle de Lilou dont je suis désormais dépossédé, son enfance que notre désamour, à Diane et moi, a tant perturbée.

> Suite

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