J'ai contacté Vic par mail, comme il me l'a demandé. Le pauvre garçon souhaitait m'échanger des balades à cheval contre des cours de peinture à l'huile. J'ai dû lui répondre que je n'avais pas la force, en ce moment, ni d'apprendre l'équitation ni de me la jouer professeur d'arts plastiques. Il n'a pas insisté, m'a écrit qu'il comprenait. J'ai senti la déception entre ses lignes mais ça m'a laissé froid.

Je n'ai plus de nouvelles de ma fille depuis trois semaines. J'ai tenté de joindre mon ex femme par téléphone, en vain, puis par courrier, en lui répétant mon inquiétude grandissante. Sans doute a-t-elle eu pitié de moi. Elle a fini par m'envoyer un mail laconique me disant que tout allait pour le mieux, que la petite était bien occupée – sous-entendu qu'elle avait autre chose à faire que de m'écrire – et que, dans les grandes lignes, sa vie sans moi était plus belle. Alors, mon inquiétude a laissé la place au désespoir. J'ai beaucoup réfléchi à la situation, parce que j'ai besoin de la rationaliser. Et cela m'a plongé dans une remise en question sans précédent.

Après tout, Diane est peut-être dans le vrai à mon sujet. Il se pourrait que je déforme la réalité depuis le départ. Ça arrive ce genre de choses. Comment savoir si ce n'est pas moi qui ai perdu le sens des réalités à un moment donné ? Elle ne peut pas m'avoir traité ainsi sans une bonne raison. L'inverse voudrait dire qu'elle est folle, et imaginer Lilou vivre avec une folle dépasse ce que je peux supporter. En toute logique, c'est moi qui suis fou. C'est moi depuis le début. C'est presque sûr. J'ai dû tout inverser dans ma tête, me réfugier dans le déni, je ne sais pas… Ce n'est pas Diane qui déconne. C'est moi. Cela fait tellement longtemps que je souffre, que je ravale tout. Je ne sais plus comment ça a commencé. J'ai oublié. Je suis dans le brouillard. Je doute de tout, de mes souvenirs, de mon jugement… Je ne sais si c'est ma raison qui vacille ou si, au contraire, je la retrouve. Je suis peut-être ce dont j'ai l'air : un pauvre malade. Et peut-être est-il temps de me rendre à l'évidence.

Mon quotidien solitaire devient un enfer. Je n'arrive plus à dormir ni à manger. Je ne suis plus bon qu'à étaler sur la toile la merde qui m'oblitère. Mes dernières peintures ne valent pas un clou et je me demande ce qui me retient d'y foutre le feu. Afin de m'épargner le soleil et la belle campagne qui m'insultent de leur indifférence radieuse, je ne sors qu'à la nuit tombée. J'erre dans les hautes herbes en buvant, en délirant mes souvenirs de Lilou, en pleurant. Je crois faire des expériences mystiques étranges en regardant les étoiles ou en écoutant les bruits de bêtes nocturnes. Le reste du temps, je reste au lit, et c'est pareil, je bois, je délire et je pleure. Je vide peu à peu la réserve de vin de la cave. Petits vins de pays, grands crus, qu'importe, je n'ai plus le souci de ce genre de détails. Je picole pour m'épuiser, m'assommer, pour retrouver le repos de l'inconscience. Les jours passent et je perds pieds.

Je crois que j'ai commencé à faire le deuil de ma fille… Autant dire de ma vie. Parfois, je pense vaguement à Fabienne, ma galeriste à Paris. Je devais lui remettre trois commandes fin juillet. Elle m'a tellement harcelé au téléphone à ce sujet que j'ai fini par l'insulter et par ne plus répondre. J'ai débranché mon fixe et jeté mon portable dans la mare aux Grèbes un soir où je n'étais même pas ivre. Je laisse éteint mon ordinateur. Maintenant que je suis injoignable, elle doit se faire un sang d'encre. Enfin, surtout pour ses petites affaires… Qu'elle aille au diable. Elle et tous les autres, qu'ils aillent tous se faire foutre. Je n'ouvre plus à personne et je ne veux plus exister pour personne. Je veux qu'on me laisse crever tranquille. C'est la seule chose que je demande.

Mais c'est sans compter avec Georgette. Elle et Thierry me considèrent comme le fils qu'ils n'ont pas eu. Ils ne me lâcheront pas comme ça. Tout à l'heure, Gigi est passée, comme tous les vendredis soir (j'avais évidemment oublié qu'on était vendredi). Même si j'ai fait le mort, elle savait que j'étais là. Elle s'est énervée, s'est mise à crier. Elle m'a menacé de faire venir du monde pour forcer la serrure si je ne la laissais pas entrer. J'ai dû céder. Elle m'a tancé vertement sur mon état de santé, sur ma passivité, ma mine déplorable, m'a enjoint à consulter d'urgence. Je n'ai pas réussi à l'écouter jusqu'au bout. J'ai fait semblant. Elle a tenté de me raisonner, m'a parlé de me faire hospitaliser, je crois… Je ne sais plus. Je me souviens seulement que je lui ai promis d'appeler le médecin à la première heure demain matin. J'y ai presque cru moi-même en lui disant. J'ai même rebranché la prise téléphonique sous ses yeux pour lui prouver ma bonne foi… Elle a fait la cuisine, m'a obligé à manger comme si j'étais un gosse capricieux. Ça devait être bon. Ce que prépare Gigi est toujours bon. Pourtant j'ai tout rendu dès qu'elle est repartie.

Maintenant, je suis ivre, mais pas encore assez pour m'effondrer. J'ai envie de violence et de destruction. Ça monte en moi, c'est puissant, grisant, une pulsion inédite. Je pars me munir du grand couteau de cuisine que maman utilisait pour découper le rosbif. Je m'assois sur le tabouret, dans l'atelier, face à mes toiles, armé de cette belle lame. Je me retrouve par terre sans savoir comment – sans doute est-ce l'alcool qui m'a déséquilibré – mais je ne me laisse pas faire par la gravité. Je me relève. Je dois m'y prendre à plusieurs reprises parce que le sol m'aimante. Je retrouve quelques forces. Je m'abandonne au trou noir.

 ***

 — Adhïen ! Adhïen !

C'est la voix de Vic. Ce sont ses mains qui m'infligent ces grandes baffes dans la figure. En ouvrant les yeux, je distingue un fatras épouvantable, tellement épouvantable que je n'arrive pas à identifier de suite où je me trouve. Deux bras costauds me soulèvent, m'éloignent du chaos, me calent au pied d'un mur. Je suis encore bien bourré, mais j'y vois un peu plus clair. Je vois le couteau par terre, mes toiles massacrées, les tréteaux les pieds en l'air, des pots de pigments renversés… J'ai dévasté mon atelier. C'est moi qui ai fait ça. Je ne m'en souviens pas, mais je le sais. Au milieu des vapeurs d'alcool et de mon mal de crâne, j'en ressens une satisfaction morbide. Vic tapote frénétiquement sur l'écran de son téléphone. Je suis sûr qu'il prévient Georgette, ce traître. Ça va être ma fête. Putain, j'ai honte. J'ai envie de mourir. C'est moi-même que j'aurais dû éliminer, cette nuit, avec cette lame.

Vic m'aide à me lever, à marcher, à monter à l'étage. Je me sens tellement faible… J'aperçois notre reflet dans le miroir quand on pénètre dans la salle de bain, et j'hésite à me reconnaître. J'ai de la couleur sur moi, partout, du bleu, surtout, puis du sang aussi, je crois… J'ai une absence et, à nouveau, les claques de Vic me raniment.

— Du es là, Adhïen ? Ho, heste là ! Heste avec ma.

Il me tient quand je vacille, me déshabille pendant que la baignoire se remplit, vérifie la température de l'eau avant de m'aider à m'y glisser. J'ai une belle entaille à l'avant-bras gauche, mais ça ne semble pas trop profond. C'est de là que vient le sang sur mes vêtements. Vic me savonne de la tête aux pieds avec des gestes doux mais fermes, un peu comme quand il brosse ses chevaux. Plus je reviens à moi, mieux je me rends compte de sa nervosité. Il a les mâchoires serrées et son regard, qui évite farouchement le mien, est ombré de colère. Je lève un bras docilement, puis l'autre, je me mets debout… Je me laisse manipuler comme un enfant débile. Je suis un enfant débile. Le gant de toilette passe partout sur moi et l'eau du bain se teinte peu à peu d'une couleur douteuse. Mon ange gardien, pour finir, me rince au jet de la douche. L'eau à peine coupée, je me mets à trembler malgré l'ambiance de sauna de la pièce. Vic se dépêche de m'enrouler dans le plus grand drap de bain qu'il déniche, me soutient pour enjamber le bord de la baignoire. Je m'y assois, et il m'essuie les cheveux à l'aide d'une serviette rêche. Je suis frigorifié jusqu'à la moelle. Il a beau me frictionner le dos, rien n'y fait, je grelotte. Ce n'est pas pratique pour panser ma plaie sanguinolente. Il l'éponge, la désinfecte, rate la pose du pansement, une fois, deux fois. Il soupire et, pour la première fois, consent à me regarder dans les yeux. Son regard m'invite à l'apaisement et à la confiance.

— Je suis désolé, dis-je, en prenant sur moi pour réprimer mes tremblements.

Il se concentre de nouveau sur ses gestes maternels. Une honte plus lourde que de la fonte m'écrase, des larmes amères comme la bile m'étranglent, que je maîtrise heureusement. J'ai recouvré ma lucidité, mon désespoir et, plus vivace que jamais, mon envie d'en finir.

Vic a terminé ses soins. J'ai un beau bandage immaculé. Il me donne un comprimé avec un verre d'eau pour le mal tête – dont pourtant je ne lui ai pas parlé – et m'accompagne jusqu'à ma chambre. Il me tient par le coude parce que ma démarche n'est pas très sûre. Cette fois, je me sens comme un petit vieux. Oh, mon dieu, c'est vrai que la pièce est un désastre sans nom elle aussi… Il y a des verres et des bouteilles vides partout, ça sent le renfermé, le lit est défait et les draps sont sales. Je ne sais plus où me mettre. Vic reste figé à l'entrée, avec moi à son bras. C'est simple, on ne peut pas mettre un pied devant l'autre. Il prend des draps propres dans l'armoire et m'installe dans l'autre chambre. C'était celle de mes parents. Je n'y mets jamais les pieds. Mais là, je suis si fatigué que je n'y vois rien à redire. Assis sur une chaise, je me laisse couler dans les fonds de ma déchéance en le regardant préparer le lit. Je m'y glisse et m'endors presque aussitôt. J'ai juste le temps de sentir le contact d'un baiser sur mon front et la chaleur d'une main sur ma joue… Mais peut-être l'ai-je rêvé.

***

Entre les rideaux à demi tirés, un ciel orange se dévoile au-dessus du figuier de la cour. Je suis incapable de déterminer si c'est l'aube ou le couchant. En plus de ma dignité et de mon équilibre mental, il semblerait que j'ai également perdu la notion du temps. J'ai dû dormir longtemps parce que je me sens reposé. Quelle étrange sensation de m'éveiller dans cette chambre dont chaque objet, chaque meuble, chaque angle me parlent de mon enfance : le miroir ovale qu'adorait ma mère, au-dessus de la commode en chêne faite par l'arrière grand-père ébéniste, les photos sépia des ancêtres et d'autres plus récentes de moi gamin, le papier peint dont j'ai toujours détesté les motifs floraux mal dessinés, l'abat-jour de faïence au centre du plafond, un héritage délicat des années trente… C'est peut-être cela l'enfer, se retrouver seul, faible et sans défense, à quarante ans, dans le lit où l'on a été conçu. Cette idée me donne la nausée. Sans force ou non, il faut que je me lève, que je sorte d'ici. Assis au bord du lit, j'essaie de me rassembler. En posant mes pieds nus sur le parquet je remarque mon pyjama bleu de coton. Je me demande d'où Vic a pu le sortir. Il devait appartenir à mon père… Vic. C'est vrai, Vic… Est-il encore là, dans la maison ? Inutile de l'appeler. Je lui dois sûrement une fière chandelle. Si c'est Georgette qui m'avait trouvé à la limite du coma éthylique et blessé, ce n'est pas chez moi mais à l'hôpital que je me serais réveillé. Et dieu sait si j'ai une sainte horreur de l'hôpital. Je n'ai plus mal au crâne, mais je tiens à peine sur mes jambes. Pour gagner le rez-de-chaussée je dois m'accrocher tout du long à la rampe d'escalier. Il me faut un café très fort et très sucré. Le jour tombe, il est vingt et une heures.

Quand j'arrive à la cuisine, je me pince pour vérifier que je ne rêve pas. La vaisselle est faite, tout est impeccablement propre et rangé, du sol carrelé aux poutres du plafond. J'en reste en arrêt. Ça me donne envie d'aller jeter un coup d'œil à l'atelier. J'ai peut-être fait un cauchemar. Peut-être le chaos n'est-il jamais entré dans mon cœur. Malheureusement, l'état de ma vie me saute à la gorge dès le pas de la porte. Vic a fait ce qu'il a pu, visiblement, pour nettoyer le plus gros. Il a remis d'aplomb les tréteaux, a posé toutes les toiles lacérées face contre le mur, mais du pigment s'étale encore partout par terre, sur le ciment, l'odeur de térébenthine sature l'air malgré les fenêtres grandes ouvertes, mes tubes de couleurs et mes pinceaux ont été rassemblés en vrac sur la table à dessin… J'ai détruit tout mon travail de ces derniers mois. Il est peu probable qu'une seule toile ait survécu au carnage. Mais je n'ai pas le courage de vérifier cela maintenant, ni avant longtemps sans doute… Je rebrousse chemin. Revenons à mon idée de me faire un café.

Ma tasse à la main, je m'en vais faire un tour au salon. Je trouve Vic endormi sur le canapé. Il est là, il est resté. Il ne m'a pas laissé. La vaste pièce, elle aussi, est ordonnée comme du vivant de maman. Je n'ai pas encore été voir, mais j'imagine qu'il a aussi rangé le bordel innommable de ma chambre. De plus, si Georgette n'a ni appelé ni débarquée chez moi, c'est qu'il m'a couvert. Rien ne l'y obligeait. Je rapproche la chaise la plus accessible et m'y installe en buvant mon café et en contemplant le jeune homme endormi. Il n'a même pas retiré ses baskets. Il a dû se faire surprendre par le sommeil. Sa casquette et son téléphone portable sont abandonnés sur le sol, juste sous sa main qui pend dans le vide. En détaillant son beau visage serein, la gratitude me submerge. Pourquoi fait-il tout cela pour moi ? J'avise un papier coincé sous sa cuisse. Le bout qui dépasse me suffit à l'identifier avec un coup au cœur. C'est l'aquarelle qu'il m'a offerte le jour de son anniversaire. Et merde… Si j'en crois les tâches de bleu et de gras que j'aperçois, elle non plus n'a pas échappée à ma pulsion destructrice. Je n'ai pas fini de m'en vouloir… Je l'imagine en train de ranger mon atelier saccagé, je l'imagine tomber sur ce beau cadeau qu'il m'a fait, abîmé, piétiné, taché… J'en reste un moment le visage caché derrière mes mains pour accuser la vague de culpabilité qui m'étreint. Je sais combien se blesser soi-même blesse les gens qui nous estiment. Vic tient à moi. Gigi avait raison là-dessus. Il m'a fait ce cadeau, a rangé ma maison à ma place, m'a pansé… Il ne m'a pas abandonné dans ma merde. J'ignore encore comment je lui prouverai ma reconnaissance, mais nom d'un chien, j'ai envie de le serrer dans mes pauvres bras ramollis par la malnutrition. Quand je me remémore tous les gestes qu'il a fait pour moi depuis que je me suis installé ici, je prends conscience de la violence de mon indifférence. Je ne suis qu'une loque et un égoïste, même plus capable de remarquer la bienveillance qui l'entoure.

Je termine mon café froid et me résous à le laisser dormir. Il faut que je mange quelque chose. Je crois hélas que le frigo est vide. Je vais y jeter un coup d'œil malgré tout. Non, il n'est pas vide. J'y trouve du jambon, des tomates, une bûche de chèvre, du jus d'orange… Mon ange gardien a même pensé à cela.

— Vic…

Je sors le fromage et une tomate en me mettant à pleurer.

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