[Ndlr : ce texte est la suite directe de l'épisode précédent]

Je m'insupporte à pleurnicher comme ça. Je me balance à moi même quelques insultes bien senties pour m’aider à me reprendre. L'appétit manque, mais je mange du pain et du fromage, c'est toujours ça… J'erre ensuite dans la maison, tenaillé par un sentiment d'étrangeté. Chaque bibelot, chaque meuble, chaque cadre, tous les objets familiers qui m'entourent me semblent pétris d'inconnu. Même le tic-tac de l'horloge, qui pourtant s'est toujours dissolu dans le calme de la maison, me tape sur les nerfs. Je dois en stopper le balancier sous peine de devenir fou. Je retourne une fois encore sur le champ de bataille de l'atelier. Je n’ose rien toucher et n'ai pas la force d'y demeurer longtemps. Trop d'angoisses affleurent et je crains de ne pouvoir maîtriser le flot d'émotions dangereuses que m'inspire ce gâchis. Ce que m'a fait faire mon délire, la nuit dernière, signifie peut-être aussi que je n'ai plus rien à donner ni à dire, qu'une part inconsciente de moi le sait et s'en est affolée. À quel désert stérile va donc ressembler mon existence si je ne peins plus ? Il ne me restait que cela. Un violent frisson me fait sortir de mon absence. Je me trouve là, immobile dans l'entrée, à fixer l'horloge désormais muette. Il faut que je me secoue.

Je monte prendre une douche. Tout en faisant attention à ne pas mouiller mon bras blessé, je m’attarde sous l’eau jusqu’à me défaire des derniers lambeaux de cauchemars qui m’encombrent. Je me rase et m'habille. Comme je m'y attendais, Vic s'est aussi occupé de ma chambre à coucher, il l'a rangée, nettoyée, aérée, il a même refait le lit de frais… Il n'aurait pas dû se donner cette peine. Je le lui dirai. Pour dévier de la tentation d'un verre de vin, je me roule une cigarette. Je n'ai jamais été gros fumeur, mais la période semble propice à cette métamorphose. Et mieux vaudrait cela, sans doute, que la pente de l'alcoolisme que je commence à dévaler. Je sors fumer sous la lune gibbeuse éblouissante. Je n’en reviens pas, Vic a aussi mis du linge à sécher. Des draps et des taies flottent dans les bleutés lunaires, étendus sur les fils, près du potager. D'un pas lent je trace une courbe hasardeuse jusqu'au figuier, la tête et le cœur vides. Alors qu'une brise parfumée de fleurs et d'étoiles me passe sa caresse sur le front, un grommellement caractéristique me fait tourner la tête en direction de la grange. C'est la laie qui s'en vient. Elle est en avance. D'habitude elle se manifeste à l'aube, avec ou sans ses trois petits. Je n'aperçois que furtivement sa masse mouvante. Son flair infaillible a dû me détecter, mais elle me connait. À force de me croiser ces derniers temps lors de mes errances d’insomniaque, elle a cessé de m'identifier comme une source de danger potentiel. C'est toujours le même bosquet de saules qui l'attire. Elle a déjà retourné la terre au pied de chaque arbre plusieurs fois. Je ne sais quels tubercules ou autres racines elle y déniche, mais puisqu'elle y trouve son bonheur, je lui laisse volontiers ce coin.

Une fois ma cigarette achevée, je retourne à l'intérieur, pas plus avancé. La nuit me semble longue, les heures interminables. Paradoxalement, je redoute la venue du jour. Je me rends au salon pour jeter un coup d'œil à mon protecteur endormi. Vic est maintenant recroquevillé en chien-de-fusil, le visage tourné vers le dossier du canapé. Il a peut-être froid dans son sommeil. C'est vrai que la maison reste toujours fraîche. Je le couvre du plaid qui protège le fauteuil de mon père, ce fauteuil à bascule en rotin de style Louisiane qu’il affectionnait, un cadeau de sa sœur pour ses cinquante ans… Voir quelqu'un chez moi à cette heure me rassérène, quelqu’un qui n’est pas réduit à un souvenir ou à une photo sous verre, quelqu’un de vivant. Depuis que je sais que le jeune homme peint lui aussi, je m'étonne moins de son intérêt à mon égard. Si nous avions pu nous comprendre, peut-être aurions-nous échangé des idées intéressantes, qui sait ? Je traîne et fume encore. Assis sur le pas de la porte d'entrée, je regarde la lune disparaître derrière la silhouette noire des écuries. Je fixe mon attention sur les bruits limpides de la vie nocturne. Les feuillages bruissent par intermittence, au loin des grenouilles coassent et une chouette hulule, un héron lâche son cri rauque en passant au-dessus de la maison, les chauves-souris tissent l'espace de leurs ultrasons et les moustiques me frôlent de leur infime sifflement. Heureusement que je ne suis pas à leur goût.

Vers cinq heures, je me décide à ranger le léger désordre que j'ai mis dans la cuisine. C'est au moment où j'ai presque terminé, où je ramasse les miettes éparpillées sur la table, que Vic paraît sur le seuil en bâillant. Il s'y arrête, me tient à l’œil avec circonspection, mais aussi avec bienveillance. Je lui dois des explications, mais par quoi commencer ? Je reste là, debout avec mes miettes au creux de la paume. J'arrive à soutenir son regard, mais c'est peu dire que je me sens minable. Il soupire, se passe une main dans les cheveux et de l'autre se coiffe de sa casquette.


— Hal', dit-il en se décidant à entrer.

— Salut. Pas trop mal dormi, ça va ?

— Ha bha. Et tha ?

— Ça va mieux, merci.


Il va ouvrir le réfrigérateur pour y prendre le jus d’orange, trouve un grand verre dans le placard, le remplit à ras bord et le boit d’une traite. J’observe le moindre de ses gestes comme un gamin anxieux qui attend sa punition. Tout ce qui vient de se passer a dû le dégoûter – il y aurait de quoi. L'image étrangement flatteuse qu'il semble avoir de moi a dû s'effriter d'un coup. Je ne sais si je supporterai de me sentir jugé. Il dépose son verre vide sur la table, tire à lui la chaise la plus proche et s’y installe. Son attitude, son regard, tout en lui m’invite à en faire autant. Je vais jeter mes miettes par la fenêtre restée ouverte et m’assois donc en face de lui. Il pianote brièvement sur son téléphone portable, le pivote dans mon sens de lecture et le pousse vers moi sur le bois de la table, jusque sous mes yeux.

« Je n'arrive toujours pas à le joindre. Tu as pu aller voir chez lui ?»
« Oui. Je suis avec lui là. Ça ne va pas. Il est très déprimé. »
« Il a appelé le médecin ? »
« Non. Il veut se reposer. »
« Bon. J’arrive. »
« Non, pas la peine. Je reste avec lui. »
« Tu es sûr ? »
« Oui. C’est OK. »
« Et le club ? »
« Je gère, pas de souci. »
« Bon. Ce soir je suis coincée à Châteauroux. Tu voudras que je t’envoie Thierry ? »
« Non, c bon. »
« Ne laisse pas A. seul. Il m'inquiète. »
« Promis, je ne le lâche pas d’une semelle. »
« Merci Vic. Je prends le relais demain, OK ? »
« OK. Mais, tu sais, ça ne me gène pas d'être avec lui. Je veux l'aider. »
« Je sais bien, mon grand. Tiens-moi au courant s’il y a un problème. »
« OK. »
« A plus tard. »
« A + Gigi. Biz. » 

Qu'entend-t-il par "Je veux l'aider", exactement ? Je leur fais pitié ou quoi ? À croire qu’ils ne me jugent même plus capable de vivre seul. En même temps, quand je vois à quelles extrémités j'en suis arrivé cette nuit, ils n'ont peut-être pas tort. J'ai conscience de prendre un temps fou pour lire et relire ce court échange de SMS qui date de ce matin, dix heures – j’en déduis que c’est à ce moment précis que Vic m’a trouvé inconscient et sanguinolent au milieu de mes toiles déchiquetées…. Je n'y trouve aucun réconfort. Je ne vois qu'une chose : j'emmerde tout le monde.

— Je m'excuse pour tout. Je te remercie pour ton aide et pour avoir rangé la maison, dis-je en désignant l'espace autour de moi. Il ne fallait pas, tu sais…

Il remet son mobile dans sa poche en me souriant, puis me presse le poignet. Je ne l'avais pas vu venir ! Ce geste qui se veut réconfortant m'achève. J’ai beau m’en dégager, c’est trop tard. Sa gentillesse ne fait que me désarmer davantage et m'empêche de contenir mon émotion. Il n’en fallait pas plus, mes nerfs lâchent. La honte m'écrase. Je ne veux plus qu'il me regarde. Dérisoire et ultime recours, je me cache le visage derrière les mains. Si seulement je pouvais disparaître. Je l'entends murmurer mon prénom de sa diction particulière, mais je voudrais qu'il s'en aille. Dès que j'aurai réuni la force nécessaire, je vais fuir, sortir de cette pièce, me soustraire à sa compassion. Je me suis suffisamment donné en spectacle. Comble de l’humiliation, l’envie de pleurer revient à la charge. Des sanglots échappent à ma vigilance et mes jambes se dérobent à ma volonté. J'entends un bruit de chaise qu'on déplace. Une fois encore, Vic vient m'étreindre. Il m'oblige à me mettre debout et me garde contre lui malgré une vague tentative de résistance de ma part. Il n’en tient pas compte et je dois céder. Je pleure contre sa poitrine. Je ne peux rien faire d'autre. Mon dieu, que je me hais de ne pouvoir sortir de cet état pitoyable. Mais de la haine, je passe déjà à l’abandon. Non seulement je suis à bout de force, mais Vic semble posséder un véritable pouvoir apaisant. Je ne me souviens plus de la dernière fois qu'il m'est arrivé de trouver un tel réconfort dans les bras de quelqu'un. Ça doit remonter à trop loin. Sa chaleur et ses caresses sur ma nuque me calment. Rien n’aurait pu mieux m’aider que cette spontanéité dans le contact physique, mais je me détache de lui. Ça deviendrait un peu bizarre de faire durer.

— Ha bha ?

J'acquiesce en m'essuyant les yeux. Je parviens à esquisser un sourire. Ce dernier effort de ma part a l'air de le ravir. Il lui en faut peu. À peine ai-je pris le temps de me rafraîchir le visage à l'eau du robinet, qu'il me prend par les épaules et me pousse vers la sortie. Sa motivation ne laisse place à aucune objection. Puisque je n'ai rien de prévu… Je le suis jusque chez lui sous les lueurs de la Voie Lactée. Arrivés à destination, il m'invite à entrer. Je connais bien cette maisonnette composée d'un séjour-cuisine et d'une chambre. Elle appartenait à mes parents. Ils y logeaient les travailleurs saisonniers. La lumière à peine allumée, il se munit d'un carnet et y écrit ceci :

"Le soleil se lève dans moins d'une heure. Tous les matins, je pars dessiner dans la nature. Ce matin je vais à la Chopaire. Viens avec moi."

Ce n'est pas une question, mais je lui dis "D'accords". Non pas que l’idée d’une petite randonnée improvisée à but artistique m’emballe, mais je n'ai pas envie de me retrouver trop vite seul chez moi. L'air satisfait, il disparaît dans la pièce à côté pour en ressortir presque aussitôt chargé d'un petit sac-à-dos.

Nous partons donc en direction de l'Est par le chemin blanc des Magnoux et celui, vert, des Champs Monde, au-delà de la départementale. Il y en a pour vingt minutes de marche à travers champs. La nuit finissante lève partout autour de nous ses blanches écharpes de brume, et déjà une multitude de passereaux chantent la venue imminente du jour. La rosée mouille le bas de mon pantalon et commence à traverser la toile de mes baskets, mais c'est sans importance. Marcher dans la campagne de mon enfance à la rencontre de l'aube, en compagnie de Vic, éloigne les fantômes de la solitude. Des vanneaux huppés passent devant nous dans un ciel rosissant où davantage d'étoiles s'éteignent à chaque minutes. Je les reconnais à leurs ailes rondes et à leur vol chaloupé. Nous nous arrêtons pour contempler la fuite gracieuse de quatre biches qui, à notre approche, disparaissent dans les vapeurs bleues de la lisière du bois. Au-delà de ce foisonnement de chênes, de pins et de saules tout en pénombre et fragrances d’humus, l'étang de la Chopaire se révèle à nous dans son harmonie sauvage. Entre les nénuphars, le reflet du ciel de cette heure captive mon œil, un dégradé allant du bleu marine le plus profond jusqu'à un rose-oranger ineffable. Je voudrais que ma boule au ventre disparaisse et ne profiter que de l'instant présent, me laisser subjuguer par ces lieux préservés que mon regard embrasse.

Affairés entre les carex, canards, aigrettes et foulques nous remarquent à peine. Menant nos pas silencieux au même rythme lent entre l'eau et les chênes, nous longeons la berge, dépassons la roselière, elle aussi crépitant d'activités animales, et tombons en arrêt devant une vue dégagée imprenable. Un ragondin, dérangé par notre irruption, plongent entre les nénuphars et s'éloigne en plissant à peine l'eau. En face, près de l'autre rive nimbée des mystères vaporeux du petit matin, une vingtaine de colverts décollent à grand renfort de bruits d'ailes et de cancanements. Debout, les mains dans les poches, j'admire leur ballet. Ils dessinent un large cercle au-dessus de l'étang pour se reposer à sa surface à peine quelques mètres plus loin. On dirait qu'ils n'ont fait cela que pour le plaisir de voler. Le dégradé de la voûte céleste s'éclaircit, le marine vire au bleu roi, le rose-oranger à l'or, et la brume flottant au-dessus de la surface qu’elle épouse se gorge de lumière. Le soleil ne va plus tarder à se lever.

Vic a déplié un tapis de sol imperméable dans l'herbe détrempée. Mon père utilisait le même pour pêcher. À son invitation je m'y assois comme lui, en tailleur. Il sort de son sac un paquet de biscuits aux céréales, une bouteille d'eau, un grand cahier à couverture rigide et une trousse remplie à craquer de feutres fins, mines de plomb, sanguines, craies sèches et crayons de couleur. Il me tend le cahier, que je prends, et un crayon, que je refuse. Je n'ai pas envie de dessiner. Et, de toute façon, l'énergie ferait défaut. 

— Je peux regarder ? dis-je, en ouvrant le volume.

Son expression et un mouvement de tête s'exclament "bien sûr" à la place de sa voix. S'enchainent sur les pages de papier blanc des croquis d'observation de paysages et d'une foule d'espèces, animales ou végétales, susceptibles d'être rencontrées dans la région. Arbres, fleurs, insectes, oiseaux, mammifères ou batraciens, sous chaque œuvre, de l’ébauche au dessin abouti, sont indiqués la date, l'heure et le lieu. Certaines sont agrémentées de notes personnelles. Son trait à l'élégance modulée est sensible, son sens du détail saisissant de justesse et il possède une impressionnante maîtrise du vide. Ça respire, le blanc se trouve toujours là où il faut pour mieux mettre en valeur l’objet étudié.

— Magnifique, dis-je en m'arrêtant plus longuement sur l'étude d'un vieux chêne torturé que j'identifie aussitôt comme étant celui de l'étang de la Mer-Rouge.

Il l'a réalisée au feutre fin noir. Tout y est, le volume et l'articulation des branches, des plus imposantes aux plus fines, la masse aérée du feuillage, juste ce qu'il faut d'anecdotique pour évoquer la forme des détails – la feuille au bord lobé, l'écorce rugueuse ou la mousse sur les racines. L'ombre et la lumière y sont parfaitement restituées. Il n'y a rien à redire. L'arbre est là, vivant, solidement enraciné dans toute sa vénérable présence. Vic est quelqu'un qui comprend ce qu'il voit. Son regard sait capter l’essence des choses. Chaque planche que je découvre me le confirme. Au même âge que lui, j'étais loin de posséder une vision aussi mâture. Il fait également de superbes esquisses de ses chers chevaux et d'excellents portraits de nous tous, Christelle, Georgette, Thierry… Moi…  Personne ne lui a échappé. "Quatre juillet, vingt heures, Gigi s'énerve au téléphone" ; "Cinq juillet, neuf heures, Chris selle Ithaque" ; "Sept juillet, vingt et une heures, Adrien s'est égaré hors de son habitat naturel"… La note me fait rire. Il m'a dessiné de profile en train de fumer, accoudé à une barrière, sans doute celle de l'enclos des chevaux, dans une attitude particulièrement contemplative.

— C'est quoi mon "habitat naturel" ? dis-je en lui montrant la page.

Il hésite un peu à répondre, prend un air ennuyé.

— Don hadelïer…

— L'atelier… Bien sûr. Où avais-je la tête ?

Il a raison. Quand je pense que j'ai détruit mon habitat naturel… Quelle misère. Je continue à tourner les pages. Il a réalisé beaucoup de croquis de moi. Un peu trop, peut-être… Ça me procure une drôle d'impression que je ne parviens pas à analyser. Malgré ma crainte de passer pour plus narcissique que je ne suis, je ne peux m'empêcher de m'y attarder. Vu comme leur auteur surveille ma réaction, quelque chose me dit qu’il y comptait bien. Ce qui me frappe le plus, c'est de voir avec quelle acuité il a su saisir ma détresse. C'est peu de dire qu'il m'a percé à jour depuis le début. Il me connait par cœur. Il sait exactement ce que je traverse. Je lui rends son bien.

— Tu es très doué, bravo. Ton travail est très impressionnant. Par contre, tu me fais bien plus beau que je ne suis.

Il dégaine aussitôt son petit carnet de dialogue en m'accrochant de son regard pénétrant, et me réplique par écrit : "Je te vois tel que tu es". Ceci étant dit, et non sans m'avoir auparavant gratifié d'un sourire aussi radieux qu'insolent, il s'installe à plat ventre sur le tapis de sol, le nez à vingt centimètres d'un pied de gentiane des marais. Armé d'un critérium à mine 0,5, il se lance à l'assaut d'une analyse visuelle de la gracieuse herbacée aux fleurs bleu vif. Savoir si j'ai ou non quelque chose à répliquer n'a pas l'air de l'intéresser le moins du monde.

Avec tout ça, je me rends compte que nous avons oublié le levé du soleil. De l'autre côté de l'étang, ses rayons cuivrés percent déjà entre les arbres et traversent la brume qui se disloque à vue d'œil. Les cris de toutes les espèces d'oiseaux présentes se répondent et se croisent jusqu'à en devenir presque assourdissants. Tout le petit monde de l'eau est maintenant réveillé. Une grosse libellule rouge me frôle en vrombissant, suivie, quelques seconde plus tard d'une verte. Je m'oublie dans la contemplation d'un héron pourpré immobile entre les roseaux, puis dans celle de la main de Vic, qui offre au monde un nouveau chef d’œuvre. Je suis mieux ici avec lui que seul chez moi. Il le savait. Je l'observe avec perplexité. Au fond, je me demande ce qu'il ne sait pas, ce beau gaillard. Sa mère a raison. Il a développé un sens de l'observation hors norme. J’attrape son carnet de dialogue et un crayon. « Je m’en veux d’avoir abimé l’aquarelle que tu m’as offerte. » Il s’interrompt dans son travail pour me lire. « Il n’y a pas mort d’homme, va, » griffonne-t-il. On se sourit. Il retourne à son œuvre et moi à ma contemplation.

Je songe à Lilou. Même si le vide qu'a creusé en moi son absence me brûle, pour la première fois j'arrive à me dire que l'important c'est de la savoir heureuse. Et je sens qu'elle l'est. Si elle m'oublie, c'est qu'elle l'est. Jamais je n’aurais raisonné ainsi il y a encore peu. Je crois que je suis en train de lâcher prise. Je n’ai pas le choix. C’est ça, ou la crispation de ma colère aura ma peau. Je suis en train d’abandonner la partie et c’est pour cette raison que j’ai si mal. Il ne me reste pas grand’ chose, mais il faudra que je fasse avec. Je respire le matin humide auprès de quelqu'un qui veille sur moi, ce jeune homme toujours là au bon moment. Peut-être vais-je enfin commencer à vivre au présent.

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