— C’est fou ce qu’ils donnent, cette année. Heureusement que tu n’en as pas mis chez toi. Regarde-moi ça, s’exclame Georgette en jetant une nouvelle poignée de haricots verts dans le panier en osier.

C'est pour moi qu'elle le remplit, alors je l’aide. On est à genoux, tous les deux, dans la terre sèche, les doigts affairés entre les feuilles à saisir les gousses fermes et veloutées de la verte légumineuse. Entre les pêchers, dont chaque jour voit ployer davantage les branches sous le poids des fruits, quelques galaxies mouvantes de moucherons captent le soleil déclinant dont les rayons embellissent le moindre brin d'herbe.

— Tu sais, mon grand, j’ai bien réfléchi, à toi, à ta situation, à ton état moral… m’annonce-t-elle soudain.

Elle reste concentrée sur sa cueillette alors que moi je m’interromps, anxieux d'entendre les mots qui vont suivre.

— Et, j’aimerais que Vic vienne s’installer chez toi.

— Pardon ? Mais…

— C'est la meilleure solution, décrète-t-elle. C'est ça ou je fais venir Claudie.

— Claudie ? La sorcière ?

— La rebouteuse, rectifie mon interlocutrice.

— Elle est encore en vie, cette horrible vieille peau ? Et pourquoi tu la ferais venir ? Je n'ai pas de zona, ni de verrues à faire barrer.

— Elle fait aussi dans la déprime, figure-toi.

— Je me refuse à dépenser un centime pour cette sorcière.

— Cette sorcière, comme tu l'appelles, m'a sauvé les mains des rhumatismes. Un peu de respect.

— Hors de question qu'elle me touche.

— Tu ne veux pas de médecin, tu ne veux pas de Claudie, donc, c'est tout vu. Le garçon s'installe chez toi jusqu'à ce que tu ailles mieux. Point.

— Mais enfin, Gigi, Vic a autre chose à faire que de me surveiller ! Et, on passe déjà des heures ensemble.

— Justement. S'il a réussi à te faire sortir de ta tanière, battons le fer tant qu'il est chaud.

— Je ne vais pas si mal. Tu exagères.

— Arrête un peu. Tu dépéris à vue d'œil. Quand tu es arrivé, cet hiver, je pouvais encore comprendre, tu venais de vivre des choses difficiles, mais six mois ont passé et ça ne va pas mieux. Je me demande ce que tu fais de tes journées, à part broyer du noir.

— Je savais que je n’aurais pas dû te raconter ma crise d’angoisse.

— Crise d’angoisse ? Le mot est faible ! Crise de folie plutôt. Quand je pense que tu as détruit tes peintures ! Tu dirais quoi, si moi je brûlais tout mon blé au lieu de le moissonner ? Si, si, tu as bien fait de me le dire. Tu as très bien fait… Je l’aurais appris tôt ou tard de toute façon. Je t’assure que si c’est moi qui t’avais découvert, je t’aurais fait hospitaliser, que ça te plaise ou non.

— Je sais, tu me l’as déjà dit…

— C’est-y pas malheureux de voir ça, tout de même.

— C'était il y a dix jours. Ce n'était qu'une crise. J'avais bu, me défends-je mollement.

— Parlons-en de la boisson. Ça aussi…

— J’ai arrêté. Tu le sais puisque je t’ai donné la clé de la cave. Et, regarde, je suis là, au soleil, en train de parler avec toi. C'est bon signe, non ? Je ne reste plus enfermé, je pêche, je bosse au jardin, j’apprends à monter à cheval… Tu ne peux pas dire que je ne fais pas d’efforts.

— C’est très bien, mais ça ne suffit pas. J’ai peur que tu rechutes.

— Gigi…

— Et tu vas vivre de quoi si tu ne peins plus ?

— Ne t’inquiète pas pour ça, j’ai eu Fabienne, ma galeriste, au téléphone. Figure-toi que depuis qu’elle a dit à l’un de mes clients que je ne peins plus, ma cote est montée en flèche. Il n’a pas fallu trois jours. C’est l’ironie du marché de l’Art… Elle a encore pas mal de mes œuvres en stock. Donc, pour le moment, financièrement, ce n’est pas un drame que je ne produise rien.

— Quel monde de fous, marmonne-t-elle. Bon, quoi qu’il en soit, si tu ne veux pas héberger Vic pour que je me sente plus tranquille, viens t'installer chez nous, alors.

— Hein ? Mais non, enfin !

— Mais si. C’est assez grand, et je ne veux plus que tu restes seul. Tu as besoin d'être encadré, sinon, regarde, tu fais n'importe quoi.

Je n’aurais pas dû lui avouer mon comportement autodestructeur, mais c’est ma Gigi, et je ne peux rien lui cacher. Je lui ai tout dit il y a deux jours et ça l’a mise sens dessus-dessous. Depuis cette crise de folie éthylique, comme je le craignais, je me suis montré incapable de tenir un pinceau à nouveau. Le blocage est total, le désir de créer absent, tout élan ou inspiration annihilés. Jamais je n’avais vécu cela dans de telles proportions. C’est comme si la souffrance, à force, m’avait dépouillé de ce que j’ai de plus intime et précieux, et m’avait réduit à l’état de coquille vide. Je me sens usé. Pour ne plus me laisser tenter par le vin et un nouveau plongeon dans le gouffre, j’ai donc confié la clé de la cave à Georgette et j’évite de rester désœuvré. J’ai ressorti le matériel de pêche de mon père. Thierry m’abreuve de ses conseils de pêcheur aguerri lorsqu'il m'accompagne et m'a carrément offert un permis annuel, et de son côté Gigi m’apprend à cuisiner les carpes que j’attrape à Bellebouche ou ailleurs. Safre, le chien, m’accompagne partout où je vais, et m'entraîne parfois jusqu'à Lancôme dans d'interminables marches entre chênes et pins. A cause de lui, il m'est arrivé de rentrer rompu de fatigue à la nuit tombée. J’ai aussi pris trois poules et agrandi mon potager de deux rangs, un de scaroles et un autre de poireaux. Je le bichonne comme jamais. Pour finir, je suis revenu vers Vic afin de répondre à ses demandes initiales. Je l’ai fait au-delà de ses espérances. Je lui ai offert une place dans l'atelier que nous avons nettoyé ensemble, afin qu'il s'initie à la peinture à l'huile dans les meilleures conditions. Le geste l’a tant ému que j’ai bien cru qu’il allait en verser une larme. En dehors de quelques indications purement techniques, je n’ai pas grand chose lui apporter. En plus de maîtriser le dessin avec une rare perfection, il possède son style et sa quête personnelle. Ces premiers essais sur toile me l’ont confirmé. Ce qu’il cherche l’emmène sur des chemins sensibles et inspirés. Il fait dans le petit format, et ne peint qu’une ou deux heures par jour, mais produit de véritables petits chefs-d’œuvre à la « Talisman » de Sérusier, tout imprégnés du plaisir qu’il y prend. Lui, de son côté, m'a donné mes premiers cours d'équitation. L’initiation se passe bien malgré de douloureuses courbatures que je lui tais. L’activité physique m’oblige à me centrer sur mon corps plutôt que sur mon esprit. C'est pourquoi je passe maintenant mon temps dehors. La tristesse s’accroche, mais je ne l'écoute plus. Je bronze, je me remplume et mon sommeil est devenu de plomb… La minette tigrée qui me visitait de temps en temps semble avoir élu domicile à la ferme pour de bon. Je l’ai appelée « Fauvette » et depuis trois jours elle dort avec moi. Georgette ne peut ignorer que je fais des pieds et des mains pour me détourner de la dépression, elle sait tous mes efforts récents, mais aussi combien tout ceci n’est qu’un leurre qui dissimule mal mon équilibre fragile.

— Je ne suis pas censée te le dire, mais c'est lui qui a lancé l'idée.

— L'idée ?

— L'idée de venir habiter chez toi pour que tu aies de la compagnie.

— Tu es sérieuse ? C’est Vic qui… Mais… Il aurait pu m'en parler directement. Et puis…

— Facile à dire. Tu es impossible à aborder, en ce moment, me coupe-t-elle en ajoutant une nouvelle poignée de haricots au panier.

— Ce n'est pas vrai.

— Bien sûr que si, tu ne te rends pas compte. Crois-moi, il marche sur des œufs avec toi. On marche tous sur des œufs, et ça ne t'aide pas, au final. Et pour revenir à nos moutons, on ne lui demande pas d'être sur ton dos vingt-quatre heures sur vingt quatre, ni de nous rendre compte de tes faits et gestes. C'est simplement que la solitude ne te convient pas. On le voit tous sauf toi. C'est insensé ! Au moins, avec un colocataire, tu seras bien obligé de penser à te nourrir et ça te réapprendra à cohabiter avec ton prochain.

Elle a la quantité de haricots souhaitée. Elle se relève péniblement, alors je l’imite et la soutiens.

— Mon dieu, quel malheur de vieillir, fait-elle en se passant le dos de la main sur les reins.

— Vic est très gentil de vouloir m'aider, mais ce n'est pas son rôle. Et je me sens déjà assez redevable envers lui comme ça.

Elle soupire de lassitude, époussette la terre sur sa jupe, et m'impose un visage autoritaire qui me ramène trente ans en arrière.

— Écoute, Adrien, je vais te la faire courte. Je suis morte d'inquiétude pour toi. Je n'en dors plus. Tant que tu vivras à la Ouche, ne compte pas sur moi pour te laisser sombrer. Et, au pire, vois ça comme un service que je te demande.

— Un service ? C'est à dire ?

— Il se trouve que ça m'arrange que tu héberges Vic. Il pourra laisser sa place à Christelle pour la saison. Le club tourne à fond au mois d'août. La miss fait des journées de treize heures, enchaîne parfois cinq balades. Vivre sur place lui évitera ses allés-retours en voiture quotidiens.

— Je vois… Et elle s'installe quand la « miss »?

— Je… Je ne lui en ai pas encore parlé, mais je suis certaine qu'elle sera ravie de la proposition.

— Bien sûr… Tu ne me laisses pas le choix en gros ?

— En gros, non.

J'essaye d'imaginer la cohabitation avec Vic. J'apprécie sa présence. Sa force tranquille me réconforte, et l’idée de me retrouver à table chaque soir avec lui ou de l'entendre ronfler dans la chambre de mes parents ne me gène pas plus que ça, au fond. Ce qui me soucie c’est que je n'aurai plus la possibilité de dériver comme bon me semble. Je crains que le peu qu’il reste de ma dignité supporte mal une vie en liberté surveillée. Comment lui expliquer cela sans passer pour un paranoïaque ? Elle attend ma réaction, immobile, les mains crispées sur l’anse de son panier.

— Écoute, Gigi, j'aime beaucoup Vic. En d'autres circonstances, je ne dis pas… Mais, à la base, je suis venu ici pour me ressourcer, pour être seul et tranquille, pour faire le point sur ma vie, pas pour prendre un colocataire ou être mis sous tutelle par tes bons soins.

— Oui, et bien à moi tu donnes plutôt l'impression d'être venu ici pour te laisser mourir comme un chien abandonné.

Voilà qui est dit. La remarque implacable, décrétée les yeux dans les yeux, me laisse interloqué. Georgette vient sans doute de m’asséner là une acerbe vérité. Je me sens effectivement comme un chien galeux, ma famille, c’est un fait, m'a abandonné, et j'ai eu souvent, très souvent, envie de mourir ces temps-ci. Et, j’ai beau me démener pour tromper l’angoisse, on ne peut pas dire que les idées morbides m’aient quitté. Devant mon mutisme d'impuissant, mon interlocutrice se radoucit. Elle me tapote la joue en me considérant avec bonté.

— Allons, ce n'est que temporaire. Le temps que tu te retapes un peu. Si tu ne le fais pas pour toi, fais-le pour moi.

— Ecoute, je ne vais pas batailler avec toi. Et, après tout, ce n'est peut-être pas une si mauvaise idée.

— C'est une très bonne idée, Adrien, je t'assure.

— Puis, bon, si ça peut te faire retrouver le sommeil… Très bien, c’est d’accord.

— Et bhé, tiens, tu vas pouvoir lui annoncer toi-même, dit Georgette et me désignant du menton un point dans mon dos.

C'est Vic qui sort du garage sans nous voir de l'autre côté de la cour. Le jeune homme en salopette et bottes de caoutchouc pousse une brouette apparemment lourdement chargée devant lui, et emprunte le chemin qui mène à la Houche. Je fais la bise à Georgette qui me remet son panier rempli de haricots, et cours le rejoindre. Il transporte trois sacs d’aliment pour chevaux de vingt-cinq kilos. Je reconnais les granulés qu’il leur donne chaque soir après leur journée de labeur. Je me demande pourquoi il n’a pas pris le pick-up. Je lui propose mon aide, qu’il décline, et nous faisons route ensemble jusqu’au club. Le long du trajet je réfléchis à la manière dont je vais lui présenter ma proposition d’hébergement, sachant que c’est lui qui a émit ce désir et que je suis censé l’ignorer. Je m’interroge sur ses motivations. Quelles raisons profondes peuvent-elles l'avoir poussé à ainsi rechercher ma compagnie pourtant déprimante ? J’espère pour lui qu’il n’imagine pas pouvoir me protéger de moi-même…

Arrivés à destination, mes deux bras ne sont pas de trop. Je l’aide à entreposer les sacs de granulés dans le local de l’écurie réservé à cet effet. Il en remplit deux seaux destinés aux intéressés qui sont déjà pressés au bord de l’enclos à nous attendre de pied ferme. Ils ont tous la tête tournée vers nous avec gourmandise quand nous revenons au pré pour les servir. Ils savent que c’est l’heure de la pitance et ça va être la cohue autour des mangeoires. Je donne mon seau à Vic et le laisse franchir seul la barrière. Depuis que je les côtoie de plus près, les chevaux m’impressionnent moins, mais en groupe, leur excitation autour de la nourriture me rend méfiant. Exposé à leurs chamailleries, une morsure ou un coup de sabot perdu est vite arrivé. Même le garçon fait attention et ne s’attarde pas.

— Alors, quand est-ce que tu t'installes chez moi ? dis-je à Vic lorsqu’il revient vers moi.

Il a les sourcils froncés, sans doute gêné par le soleil, mais peut-être aussi parce qu’il n’a pas compris ce que je viens de dire. Je répète dès qu’il me rejoint. Il se déride aussitôt. Je le sens à la limite de me sauter au cou comme un gosse, mais il se contient et se contente d’une chaleureuse poignée de mains.

— H’abais peuh que tu nheu sois pas t’acco’.


*

 

Avoir Vic auprès de moi est réconfortant. La semaine qui vient de s’écouler m’oblige à le reconnaître. Il est agréable à vivre, ce qui m'incite à l’être également, et je me sens effectivement moins seul. Avant sa venue, j’ai pris le temps de retapisser de blanc la chambre des parents. J’ai rangé les cadres dans des cartons que j'ai remisés au grenier puis j'ai changé les rideaux… Même si j’ai dû me faire violence pour entreprendre ces menus travaux, modifier cette pièce m’a fait du bien. J’ai senti que c’était un acte sain, une nécessité. C’est une chambre d’amis, maintenant. Et lui, c’est l’ami. Je n'ai pas de regret.

Il se lève tous les matins à cinq heures, et, sans faute, s'en va dessiner dans la nature à pied ou à cheval. Si j'arrive à me lever, je l'accompagne pour profiter moi aussi des splendeurs de l’aube brennoise. Si je n'ai pas retrouvé le désir de peindre, en revanche, je me suis mis à tâtonner… Je crayonne, griffonne, travaille des petits bouts de nature qui confinent à l'abstraction que j'affectionne. La tentation de la couleur m'a rattrapé. Mon carnet se remplit d'ébauches à l'aquarelle que j’ai réalisées sans passion ni pression, comme si c’était sans importance. Je suis d'ailleurs incapable de juger de leur qualité, mais l’admiration silencieuse de Vic pour ces modestes tentatives m’encourage.

Chaque soir, après dîner, il me donne un cours de langage parlé complété. Il est patient et je progresse. Il a le sens de l'humour, une fraîcheur de gamin, ma maladresse de débutant et les quiproquos qu'elle provoque le réjouisse beaucoup. Durant ces séances de mime, je me suis surpris ainsi à piquer des fous-rires avec lui comme je ne pensais pas que cela m'arriverait à nouveau un jour. Vers vingt-deux heures, lorsque chacun est dans son lit, un simple mur entre nous, nous nous accordons une petite discussion via nos ordinateurs portables. On parle surtout d’art et de chevaux, parfois de choses plus personnelles, mais c’est rare – nous sommes apparemment d'une égale pudeur… Nous nous précisons, à ce moment du couché, ce que nous aurions pu mal saisir des messages de l’autre durant le jour, mais, pour l’essentiel, cela s’avère de plus en plus superflu. En plus de répondre à mes questions éventuelles, il complète ses cours d’équitation pratiques par de la théorie et m’indique des liens Internet à étudier. Avant de se dire bonne nuit, à chaque fois, il me réitère ses remerciements pour lui permettre de jouir de mon atelier. Il n’y manque jamais, c’est comme un rituel. Et je lui réponds invariablement la même chose, à savoir que ça ne me coûte pas, que ça me remonte le moral de le voir peindre, bref, que ça me fait plaisir.

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Le Talisman (1888), huile sur bois, 27 x 21,5 cm, musée d'Orsay, Paris.

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