Une fois le taboulé couvert et mis au frais, j'entreprends de nettoyer les cèpes que j'ai cueillis tout à l'heure, de quoi concocter une généreuse poêlée. Debout devant l'évier, face à la fenêtre grande ouverte sur la cour détrempée, je gratte superficiellement la chair des champignons là où la terre s'accroche à l'aide d'un couteau pointu, ôte la mousse de l'hyménophore trop mature pour être consommée, les épines de pins ou les feuilles de chêne collées çà et là sur les chapeaux, supprime un pied véreux et décolle quelques minuscules escargots. Je tamponne ensuite leur surface délicate à l'aide d'un chiffon humecté. Posée immobile comme une faïence devant l'égouttoir, sa queue sombre et touffue d'écureuil soigneusement enroulée autour des pattes, Fauvette me regarde faire. Mes mains la captivent au-delà du possible, tout ce que font mes mains. Que je cuisine, dessine, plie, cueille ou tapote sur mon clavier d'ordinateur, elle en suit chaque infime mouvement comme si c'était des bêtes impossible à identifier, bizarres, voire inquiétantes. Je ne peux d'ailleurs la caresser que lorsqu'elle est parfaitement détendue, prête à s'endormir. Il m'arrive de regretter qu'elle ne puisse me raconter sa vie passée…

Des orages ont déstabilisé le temps redoutablement estival dont nous bénéficiions jusqu'ici, et une pluie drue, que tout le monde trouve fort bienvenue, tombe sans interruption depuis ce matin, ne faiblissant que rarement. Malgré tout, l'atmosphère s'est à peine rafraîchie et l'ambiance est quasi tropicale. Le figuier sature l'air de son parfum suave jusqu'à dominer celui de la paille humide. Ça me rappelle qu'il faut absolument que je cueille des figues pour Gigi. Elle n'en n'a pas chez elle et veut en faire de la confiture et des tartes. Deux merles se répondent, brodant de leurs vocalises en vrilles le bruit de l'interminable averse qui me berce. Il est dix-neuf heures et Vic ne devrait pas tarder. L'idée de le revoir m'emplit la poitrine d'une hâte anxieuse dont l'intensité n'est pas sans m'inquiéter. Il est parti quelques jours dans le Sud chez des amis. Il m'a manqué.

En moins d'un mois de cohabitation, sa présence a su désamorcer ma tristesse la plus poisseuse bien plus efficacement que les antidépresseurs. Bien que je me méfie de cette impression peut-être trompeuse de nous sentir étonnamment proches, je ne peux nier combien j'apprécie sa malice et sa bienveillance, son calme mature et, surtout, l'énergie qu'il sait me transmettre. Et c'est comme s'il avait toujours fait partie de ma vie. Je me demande s'il n'est pas devenu nécessaire à mon équilibre. Cela signifierait que je me trouve à nouveau dans une posture dangereuse. De plus, ce qui s'est passé entre nous dimanche dernier, un dimanche caniculaire, ce regard dont je n'aurais pas dû avoir connaissance, ne cesse de m'obséder. La température était extrême si bien que tous les inscrits aux balades équestres du jour s'étaient désistés. Vic, tout à coup libre de son emploi du temps, donc, m'a invité à l'accompagner à cheval jusqu'à l'étang au Coq, un site sauvage dissimulé de tous côtés par un bois, à quelques kilomètres au nord-ouest de Migné. Au pas sous le cagnard, sur les chemins peu ombragés ou les départementales désertées, quel soulagement ce fut d'atteindre les arbres, de savoir l'eau bientôt à portée de peau. Laissant les chevaux dessellés attachés à l'ombre, heureux de paître l'herbe encore tendre du bord de l'eau, nous sommes allés nous baigner. Ces heures à nager, à nous reposer en maillot de bain et à dessiner au milieu des libellules furent douces comme peut l'être un beau souvenir d'enfance. Ce sont de tels instants, ces instants avec Vic, silencieux mais partagés, qui me font oublier combien sans ma fille et sans la peinture je suis vain, inutile et dérisoire. Un moment, alors que je somnolais en rêvassant, que je me faisais, je crois bien, la réflexion qu'il y a longtemps que je ne m'étais senti aussi apaisé, j'ai ouvert les yeux et j'ai surpris le garçon en pleine contemplation de ma personne. Ce n'était même pas pour me dessiner, non. Il était là, assis près de moi, à littéralement m'adorer des yeux. Sans doute croyait-il que je dormais pour de bon. Pris au dépourvu, il a tenté de cacher sa gêne derrière un demi-sourire, puis a tourné la tête en direction de l'étang. Il est resté quelques instants dans la posture où il se trouvait, c'est-à-dire les bras autour des jambes, puis, comme si de rien n'était, il a déplié son grand corps – ce corps admirable dont je jalouse secrètement les perfections –, pour s'en aller faire quelques brasses rafraîchissantes loin de mon air interrogatif. J'ai bien tenté de me convaincre que je devais avoir mal lu son visage, que cette fraction de seconde où se sont dévoilés des sentiments que je ne soupçonnais pas n'était que mirage. Cependant, tout le reste de la journée, une nouvelle tension entre nous, une sorte de timidité ou d'anxiété sous-tendue par le surgissement de ce non-dit imposant, m'a prouvé l'inverse. S'il n'avait pas coupé le contact visuel aussi promptement, peut-être l'aurais-je interrogé, mais peut-être pas… Eut-il été entendant, il y a fort à parier que j'en fusse resté tout aussi muet de surprise. Les interrogations qui, depuis, n'ont pas manqué de m'assaillir n'ont abouti à rien de clair. Elles auraient plutôt tendance à enfler… Une confusion crispante entrave farouchement toute tentative de réflexion. Plusieurs jours ont passé et le trouble demeure. J'en veux pour preuve mon incapacité présente à démêler l'invraisemblable pelote d'émotions que son retour imminent m'inspire.

Pour le simple plaisir d'admirer leur étrange beauté, j'aligne mes cèpes désormais propres comme des sous neufs sur un torchon. Je les couperai en morceaux au dernier moment. Mon père n'était jamais de meilleure humeur que lorsqu'il ramenait des bois une belle récolte telle que celle-ci. Je me rappelle son visage enthousiaste lorsqu'il m'enseignait le nom et l'aspect des comestibles. Je sursaute violemment au son impérieux du vibreur de mon téléphone posé sur la table : "Je passe chez Gigi et Thierry. Je suis chez toi dans une demi-heure, je pense," me dit un SMS de Vic. Mes battements cardiaques s'emballent. Ma joie trépigne au point que j'en suis déstabilisé. Moi qui me croyais éteint, j'avais tort. La révélation m’effraie autant qu’elle me fouette le sang. Pour ne plus y penser, je m'en vais relire encore une fois la lettre stupéfiante que j'ai reçue aujourd'hui :

"Adrien,

Si ce que m'affirme le jeune homme que tu héberges est vrai, à savoir
que ce n'est pas à ta demande qu'il m'a écrit, tu seras sans doute surpris
par ce courrier. Il m'a expliqué ce que tu traverses, m'a dit que tu ne peignais plus…
Ce Victor a l'air de beaucoup s'inquiéter pour toi. De mon côté, il se trouve
que j'avais déjà réfléchi et pris du recul quand j'ai reçu sa lettre. Je dois
reconnaître que ton silence prolongé m'a soulagée et rassurée. C'est une énorme
pression en moins dans ma vie et, enfin, je respire à nouveau, enfin je retrouve
le goût de vivre. Je te remercie pour cela, d'avoir enfin cessé de me harceler.
Je regrette cependant d'avoir dû m'éloigner autant pour obtenir cette trêve nécessaire
de ta part.

Lilou réclame après toi régulièrement. Sachant qu'elle souffre de ne plus avoir
de tes nouvelles, sachant que toi aussi tu souffres, et sachant que je ne suis pas
un monstre, je t'autorise à lui parler au téléphone à partir de la semaine prochaine,
quand elle sera revenue de son voyage avec son amie Jane. Elles ont été voir les baleines
à Tadoussac avec la famille de cette dernière. Elle a tenu à t'envoyer le dessin joint
et m'a dit de te dire qu'elle t'écrirait à nouveau quand Jane sera partie chez ses grands
parents pour le reste de l'été. Alors, elle aura à nouveau le temps de te préparer
ses jolies lettres.

J'espère que je ne commets pas une erreur en revenant vers toi et en prenant le risque
de confronter à nouveau notre fille à tes névroses. Tu pourras remercier ton ami Victor,
car c'est surtout grâce à lui que j'ai mûri cette décision.

Prends soin de toi.

Diane"

J'ignore quand Vic a écrit à mon ex-femme, ni comment une telle idée a pu germer en lui. En revanche, je me doute que c'est Gigi qui lui a procuré son adresse postale. Voilà deux fois qu'ils complotent à mon insu, ces deux là. Parce que c'est pour mon bien, je leur pardonne. Je n'imaginais pas, en venant m'enterrer ici, qu'on me consacrerait autant d'attention. Chanceux dans ma déchéance, je ne vais pas me plaindre et je serais le dernier des ingrats de ne pas reconnaître combien c'est réconfortant. Grâce à eux, j'ai évité le pire.

De son lieu de vacances, Lilou a envoyé à sa mère le dessin à me transmettre d'une baleine qui saute hors de l'eau. Elle a écrit, en haut à gauche, "Pour mon papa que j'aime". Quand j'ai vu ça, l'amour m'a coupé les jambes. J'ai dû m'asseoir et j'ai pleuré. Cela faisait tant de jours que j'essayais en vain de me résoudre à ne plus rien recevoir de ma puce. Je l'ai affiché triomphalement sur le frigo, à l'aide de ces petits aimants en forme de coccinelle avec lesquels elle était capable de jouer des heures. Je ne me lasse pas de le regarder. Cette lettre, ce dessin, et voilà que la vie revient dans mes veines. Anticiper le bonheur d'entendre à nouveau la voix de ma fille éloigne les ombres qui me cernent.

Le son rythmé et mouillé de pas boueux s'approchant me fait me détourner de la baleine. Vic arrive encapuchonné dans son ciré jaune, courbé sous son sac-à-dos de randonneur et sous la pluie battante. Je lui ouvre alors qu'il n'a pas même encore dépassé le figuier. Il me décerne un sourire étonnamment pâle et se défait de son sac dès le seuil franchi. Je l'en décharge.

— Salut, Vic. Bienvenue à la maison.

On se fait la bise et je remarque qu'il est plus barbu qu'à son départ. Son visage halé d’homme d’extérieur, que mouille un peu de pluie tiède, m'émeut de manière différente. J'y distingue une nouvelle gravité. Il accroche son ciré dégoulinant et crissant désagréablement au porte-manteaux le plus isolé. Ses baskets et ses chaussettes sont trempées également. Il s'en débarrasse avec soulagement. Le bermuda n'est pas mieux, mais il le garde. Seuls son tee-shirt et sa chevelure ont échappé au déluge.

 — Ton séjour s'est bien passé ? lui dis-je lorsqu'il me fait à nouveau face.

De la main, il me fait "couci-couça", la mine décidément tristoune.

— Rien de grave ?

Il soupire, comme si cela lui coûtait de me répondre – et je m'en veux déjà de m'être montré indiscret –, mais, d'une poche humide, il sort son carnet gondolé et un stylo. Il y griffonne un mot et me le tend. Il a noté "rupture amoureuse". L'annonce me surprend, persuadé que j'étais que les chevaux et le dessin le comblaient. Je ne pensais pas qu'il avait quelqu'un dans sa vie. Je me garde de l'interroger là-dessus plus avant. S'il n'a jamais évoqué ce sujet avec moi auparavant c'est qu'il y a sans doute une raison.

Je me suis entraîné au code LPC durant son absence. Je lui fais signe de bien concentrer son attention sur moi et mon exceptionnelle bonne humeur, et, aussi maladroitement que fièrement, je lui dis en murmurant et en codant : "J'ai une excellente nouvelle". Ma lenteur hésitante l'amuse, et l'initiative aussi, sans doute, puisqu'il lit très bien sur mes lèvres sans qu'il y ait le moins du monde besoin de ce code complémentaire, mais j'ai piqué sa curiosité. Tout en lui m'interroge, il veut en savoir plus. J'attrape alors la lettre de Diane laissée près de la corbeille à fruits, la déplie et la lui tends. Il la lit, le sourire grandissant, et me la rend.

— Tès cotent pou' ta.

— C'est grâce à toi. Vraiment. Merci.

Et dans la continuité du mouvement qui me fait la lui reprendre, dans un élan sans calcul, pendant naturel du mot "merci", je l'étreins. J'ai besoin qu'il sache ma reconnaissance et mon affection. Il referme ses bras sur moi, et, comme les deux fois précédentes où ce garçon m'a enlacé, l'abandon me saisit. Sa chaleur me désarme, tant je m'y sens bien. Elle m'attire. J'aimerais qu'il me serre plus fort. L'accolade s'attarde au-delà des convenances, dépassant amplement le simple geste amical, mais je n'en retire que du bonheur. L'embrassade pourrait s'embraser, notre contact voudrait se prolonger, et je sais qu'il pourrait s'approfondir. Je crois que je le souhaite. À la pression croissante de ses mains dans mon dos, il semblerait que lui aussi. Quand nous nous désolidarisons malgré tout nous savons tous les deux qu'un basculement a été frôlé. Chacun le lit sur les traits bouleversés de l'autre. Il me semble même que Vic, juste avant de me lâcher complètement, convoite un baiser que je suis à la limite de lui accorder. Mais il se reprend, et je me reprends. Tout ceci est trop périlleux, et il me manque encore le vertige pour me laisser chuter. Nous discutions de Diane, donc, de ma fille à qui je vais enfin reparler, nous évoquions ce miracle que je lui dois. Disons plutôt que cette étreinte le fêtait… En quelque sorte… Disons cela.

On convient de se retrouver pour manger dans une demi-heure, le temps pour moi de faire revenir les champignons à la perfection dans un peu de beurre et d'ail et, pour lui, de déballer ses affaires, de se doucher et de se changer.

 

Vic_gabrielelpastel

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