La pluie a cessé enfin. La végétation détrempée tambourinant encore quelques gouttes sur le toit, le hululement d'une chouette et l'agitation feutrée des insectes à la moustiquaire perturbent à peine le silence de cette nuit noire. Malgré les fenêtres laissées grandes ouvertes dans toute la maison pas un souffle n'anime la lourdeur humide de l'atmosphère. À peine sorti de la douche, la sueur me couvre déjà. Je ne supporterai ni drap ni caleçon pour dormir, et même la nudité ne suffira pas pour endurer sereinement cette touffeur. Je sens que la nuit va être longue.

Les mains jointes en prière devant la bouche, je réfléchis en fixant mon écran d’ordinateur. Comme tous les soirs depuis qu’il vit ici, Vic s'est connecté au tchat. Je sais qu'il attend que je le contacte. Un accord tacite dont je ne m'explique pas l'origine veut que ce soit toujours moi qui lance la conversation. En l'occurrence, je cherche par quelle question l'amorcer. J'en ai tant à lui poser des questions, sur lui, sur sa vie… Sur nous… Il est grand temps de mettre des mots sur la teneur de notre attachement, sur la signification de ce regard à l’étang au Coq, sur cet élan réciproque, tout à l’heure, dans la cuisine… Quel choc que l’ardeur difficilement réprimée de cette étreinte ! Je ne m'en remets pas. J'en ai eu l'appétit coupé : les champignons sont passés, mais je n'ai pas touché au taboulé. Vic, lui, n'a vraisemblablement été ému que sur le coup. En tout cas, à table, alors que moi j'étais sens dessus dessous, il s'est montré imperturbable comme à son habitude. J'ai vraiment besoin de lui parler, de connaître le fond de sa pensée. Notre relation s’est confectionnée et consolidée dans un échange par trop silencieux, et moi je n’ai rien vu, engoncé que j'étais dans ma douleur, une douleur à vous rendre myope et négligent. Mais le brouillard se dissipe, et j’aimerais retrouver la parole et l’audace, ce soir, dont ma distraction et sa surdité m’ont jusqu’ici privé. L'envie de dire veut jaillir, autant que le geste. C'est là en moi, comme une lave qui se presse sous la surface d'un sol qui n’aurait du calme que l’apparence. Vic a enrobé mes jours de son silence vivant, de sa patience et de sa sereine assurance, les rendant peu à peu moins durs et moins solitaires. Je voudrais qu'il comprenne qu'il m'a sauvé.

« On parle un peu ? Tu es dispo ? »

Il est bien devant son ordinateur puisqu'il me répond aussitôt.

« Oui, si tu veux. Il est encore tôt. »

« Je voulais encore te remercier d’avoir écrit à Diane. Je n’en reviens pas que tu aies pris cette initiative. »

« Je n’en pouvais plus de te voir malheureux. Je n’ai pas su quoi faire d’autre. »

« Tu es incroyable ! »

« Je me suis dit que c’était peut-être déplacé de me mêler de ta vie privée, que tu pourrais mal le prendre et elle aussi… Mais, en même temps, vu que vous étiez déjà embrouillés elle et toi, je me suis dit qu’il n’y avait pas grand’ chose à perdre. J’ai fait lire ma lettre à Gigi avant de la poster. J’imagine que tu t’en doutes. »

« Oui. En plus, il n’y a qu’elle qui avait l’adresse de Diane. En tout cas, ça a marché. »

« Oui. Ouf :) »

« Je me demande bien ce que tu as pu lui écrire pour réussir à l’émouvoir. »

« Simplement la vérité. Ni plus, ni moins. »

« Et lundi, j’aurais Lilou au téléphone. Rien que d’y penser, j’ai envie de sauter partout, je te jure ! »

« Je sais ! :) »

« Vic ? »

« Oui ? »

« J’aimerais te parler d’une autre chose importante. »

« Oui. De quoi ? »

« De nous. De toi et moi. »

Je perçois une terrible hésitation de l'autre côté du mur. Sa tension envahit même l'espace de ma chambre. Va-t-il accepter le dialogue ? Nom d'un chien, mon cœur est en panique. Les secondes me semblent intenables avant qu’il ne me réponde.

« Je ne sais pas si je suis prêt. J’ai déjà le moral un peu à zéro… »

« De quoi as-tu peur ? »

Nouvelle pause qui me fait supposer qu’il cherche ses mots.

« Ben, ce dont j’ai peur c’est de ça : te dire ce dont j’ai peur. Je ne sais pas si je suis clair, là. »

« Je peux te poser une question, alors ? »

« Heu, ça dépend… Vas-y toujours. »

« C’est un peu direct et je m’en excuse par avance, mais j’ai besoin de savoir : es-tu homosexuel ? »

Il hésite encore, mais moins longtemps cette fois. Je suis en phase avec l'émotion que je lui suppose. C'est physique.

« Oui. »

« J’ai une autre question. Je peux ? »

« Vas-y, oui. »

« Tu n’es pas obligé de me répondre si tu n’en as pas envie, hein ? » 

« Pose-la moi ta question. »

« Je me demandais, c’est moi qui psychote ou il se passe quelque chose entre nous ? »

« Dis-donc, tu es très perspicace :) »

« Moque-toi… Donc tu me confirmes que je ne rêve pas ?

« Non, tu ne rêves pas. »

« Rassure-moi, ce n’est pas à cause de ça que tu as rompu ? »

« Non. »

« Tu me le promets ? »

« Mais oui, ne t’inquiète pas. Si j’ai rompu avec mon mec c’est pour plein de raisons cumulées. »

« Tu veux m’en parler ? »

« Je n’ai pas envie de t’ennuyer avec ça. »

« Si je te pose la question c'est que ça ne m’ennuie pas. Tu ne me parles presque jamais de toi, de ta vie, alors que moi je ne compte plus les soirs où je t’ai soulé avec mes états d'âmes, Diane, Lilou, ma vie à Paris, etc. »

« Non, tu ne me soules jamais. Je ne sais pas trop quoi te dire. Tu connais déjà ce qu’il faut connaître de moi. Elle est ici ma vie. Ma vie c'est les chevaux, c'est Georgette et Thierry, Christelle et toi, c'est le dessin, les étoiles, la nature, tout ça… Tu connais même mes parents. »

« Oui, mais tu ne m’avais jamais dit que tu avais un copain, ni que tu étais homo. »

« Je n’ai pas jugé que c’était important. Évoquer mon orientation sexuelle, je ne vois pas l’intérêt et en général j'évite, et te raconter ma relation moribonde avec Cyprien ça n'aurait pas été pour te remonter le moral… »

« Dommage, j’aurais aimé que tu me parles de lui. »

« Pourquoi ? »

« Je ne sais pas… Pour mieux te connaître. »

Il prend un temps de réflexion. J’en profite pour recaler mes oreillers dans mon dos.

« On se connaît depuis le lycée. On a fait une partie de notre scolarité ensemble à l'Injs de Paris. Il n’est pas sourd de naissance, comme moi, mais il est malentendant. On sort ensemble depuis nos 18 ans. Mais voilà, la vie fait que… Ce n’est plus pareil. L’amour s’en est allé. Ça arrive… Chacun de notre côté on a eu d’autres expériences, rien de mémorable pour le moment, mais bon… On ne se voyait plus très souvent parce qu’on habite loin l’un de l’autre, on n’a pas fait les mêmes choix de vie, et nous deux, ça battait de l’aile depuis un an. On a donc pris la décision de se séparer pour de bon. Voilà. »

« Tu es triste ? »

« Oui. »

« Pardon, ma question est stupide. »

« Un peu, oui :) »

« Et que ressens-tu pour moi, si ce n’est pas trop indiscret ? Pardon d’être aussi direct, encore une fois, mais j’ai vraiment besoin de comprendre ce qui se passe. »

« Je ne pensais pas que tu voudrais en parler. Heu… Je ne sais pas par quoi commencer… »

« Vu qu’on vit sous le même toit, autant se dire les choses franchement, non ? »

« Oui, mais bon… Ce n’est pas facile. »

« Bon, écoute, si tu n'es pas prêt, tant pis, ce n'est pas grave. Je ne veux pas te bousculer. On verra ça un autre jour. »

« Non, non. Il faut qu'on en parle. Tu as raison. Moi aussi j'en ai besoin, je crois… Mais avant, si tu permets, j’aimerais à mon tour te poser une ou deux questions. »

« Bien sûr. Pas de problème. »

« As-tu déjà eu du désir pour un mec ? »

« J’ai toujours été trop obnubilé par les femmes, et j'ai trop eu affaire avec elles, pour me préoccuper de cette question. »

« C’est bien ce que je craignais. »

« Non, mais attends. Ça n’empêche que mon tout premier amour fut un garçon. »

« Tu déconnes ? »

« Non. Ça a été mon unique expérience homosexuelle. »

« Bonne expérience ? »

« Oui. Enfin, jusqu'à ce que ça finisse mal… Et le premier amour, ça ne s’oublie pas. »

« Raconte. »

« J’avais seize ans. Les filles me semblaient inaccessibles. Thomas était mon meilleur ami depuis la sixième. C'était une amitié très exclusive. On faisait nos devoirs ensemble, on passait nos vacances ensemble, on jouait à la console ensemble… Tout naturellement, on a découvert la sexualité ensemble. Sauf que pour lui ce n’était pas que de la curiosité ou un jeu. Un jour, il m'a fait sa déclaration. J'ai accepté de sortir avec lui officiellement. »

« Tu l’aimais aussi ? »

« Je le croyais. »

« Mais tu te sentais homo ? »

« Non. Même pas bi… Les filles m’attiraient et me faisaient fantasmer comme un dingue. Mais avec Thomas les choses étaient simples et faciles. Il était fou de moi. Il faisait tout pour que je n’aille pas voir ailleurs… Avec beaucoup de talent, je dois dire. De la complicité et du sexe, à seize ans, on s'en contente amplement ! Il m'a permis d'endurer l'attente de découvrir les femmes de manière très agréable. En plus, sortir avec un garçon plutôt qu’avec une fille, à l'époque, ne m’avait pas posé de problème, au contraire, ça collait assez bien à mon esprit de révolte. »

« Comment ça ? »

« Et bien je me prétendais contestataire, tu vois ? Je me voulais anticonformiste, je haïssais la norme, les conventions, bref, le monde catho-bourgeois de mes parents. L’idée de m'afficher homo me séduisait. »

« C’est dingue. Quand je pense que moi, toute ma vie, j’ai travaillé à me faire le plus discret possible à ce sujet. »

« C’est vrai que rien ne le laisse deviner, chez toi. C'est bien pour ça que je me suis permis de te poser la question. »

« Oui… Ne pas me trahir est une seconde nature chez moi. On est plus tranquille quand on reste indétectable… »

« Chacun fait comme il le sent et comme il le peut, j'imagine. »

« Oui… Et donc, il s’est passé quoi, ensuite, avec ton Thomas ? »

« J'ai rompu avec lui quand Camille a bien voulu s’intéresser à moi, une belle fille sur qui je lorgnais depuis des mois. Ça a été le drame pour lui. Pourtant il savait que ça arriverait. Enfin… Ça a quand même foutu notre amitié en l’air. »

« Définitivement ? »

« Malheureusement oui. Notre belle et ancienne complicité n'a pas survécu à l'irruption de Camille. Nous étions tout de même sortis ensemble toute la durée d'une année scolaire lui et moi, ce qui est déjà pas mal quand on est ado, et il était vraiment amoureux. Il pensait m'avoir "converti", il croyait à fond en notre couple, alors que moi je ne pensais qu’à m’amuser et au plaisir. Je ne pensais pas aux conséquences, insouciant que j'étais. Affectivement, il était bien plus mûr que moi. Camille aussi a fait les frais de ma légèreté par la suite, d’ailleurs. À cette époque, plus j'ai pris de l'assurance, plus je suis devenu con, l’ado dans toute sa splendeur, arrogant, le feu aux fesses, esclave de son image, prétentieux… Aujourd’hui, tu vois, plus de vingt ans après, quand je repense à Thomas, je culpabilise. J’étais tellement bête à cet âge. Je me voulais décadent, je digérais mal mes lectures, je me prenais pour Rimbaud… J’étais ridicule et cruel. Il n'a pas dû perdre au change, mon pauvre Thom. »

« Tu n’avais que seize ans. »

« Oui, mais tout de même, l’âge n’excuse pas tout. Enfin, l'important c'est que j'ai changé ! Avec tout ça, je ne sais pas si j’ai vraiment répondu à ta question, du coup. Tout ce que je peux te dire, c'est que, adolescent, j’aurais sauté sur tout ce qui bouge. Thomas n’avait pas besoin de faire grand’ chose pour le provoquer mon désir. Mais après lui, c'est vrai que je n'ai plus connu que des femmes et chacune a illuminé ma vie. »

« Thomas et toi, vous n’avez pas dû aller bien loin, tout de même, si jeunes. »

« Sexuellement, tu veux dire ?

« Oui. »

« Détrompe-toi. À ce niveau là, il était aussi déluré que j'étais affamé. Je crois bien qu’on a expérimenté tout ce que deux garçons peuvent faire ensemble… »

« Et donc, ça te plaisait ? »

« Franchement, oui. Cette unique expérience avec un garçon m’a laissé des souvenirs forts et excitants. Même si c’est très loin, maintenant, et que je n'ai jamais renouvelé l'expérience, je n’ai pas oublié. »

« Donc, si je te dis que j’éprouve du désir pour toi ça ne te choque pas ? »

« Non, Vic. Ça ne me choque pas. »

« Ça te fait quoi, alors ? »

« Et bien, déjà, deux choses me surprennent : de découvrir que tu es gay et de savoir que je te plais. Ça me fait du bien aussi, parce que je ne te cache pas que je n'ai pas du tout une bonne image de moi en ce moment… Et »

Je m'accorde une interruption, ne sachant soudain plus trop quoi dire. L'idée de notre possible attraction physique est si récente, si subite même, que j'ai besoin de partir un peu à la recherche de ma sincérité avant de poursuivre.

« Et ? » me presse mon interlocuteur.

« Ça me trouble aussi beaucoup. »

« C’est vrai ? Dans le bon sens, j'espère. »

« Je crois, oui :) Non seulement je me sens bien avec toi, j'admire tes qualités, tu me réconfortes – tout cela je te l'ai déjà dit, tu le sais –  mais aujourd'hui, je me rends compte aussi que je te trouve attirant. C'est un fait. Je suis obligé de l'admettre. »

« Attirant ? Arrête. »

« Si, tu l'es. Vraiment, je te dis ça en toute objectivité. Alors que moi… Je ne comprends pas ce qui peut te séduire chez moi. Surtout ces temps-ci où je ne suis pas au mieux de ma forme, c’est le moins qu’on puisse dire. Et tu m’as vu dans des états… En plus, je suis vieux. »

« Tu n'es pas vieux. N'importe quoi. Mais, tu sais, il n’y a pas que le désir. Tu me bouleverses, aussi, » écrit-il.

Cette dernière remarque me confond. J’en reste comme frappé par la foudre. Dans cette période qui me malmène, je me faisais plutôt l'impression d'être pathétique – et pas qu'un peu – et donc davantage susceptible d'inspirer la pitié que quelque autre sentiment. Le voici le vertige dont j’avais besoin pour ôter l'ultime œillère. Soudain, la perspective de poursuivre cette conversation par ordinateurs interposés, ne serait-ce que d’un mot supplémentaire, me semble intolérable, inhumaine. Ma fenêtre de discussion m’indique que Vic est en train de m’écrire la suite, mais je repousse mon portable et saute au bas du lit. Renouer avec l'expressivité de son visage mobile s'impose comme une absolue nécessité. Je franchis les quelques mètres de couloir qui me séparent de sa chambre. Je me retiens de frapper à la porte en même temps que je me souviens que c’est inutile (les réflexes ont la vie dure), et l’entrebâille doucement. Il est assis en tailleur sur son lit, Fauvette, ma délicate infidèle, endormie en boule contre sa cuisse. Très concentré sur son clavier, les prunelles fiévreuses et sublimes, il pianote à toute vitesse. La lumière bleutée de l’écran éclaire son visage et sa poitrine nue. Lorsque j'entre, il lève le nez, surpris. On se scrute comme si la conversation continuait dans le silence de nos regards réunis. Il est beau, éperdu. Il jette 'un coup d’œil de vérification à ce qu’il vient d'écrire avant de pivoter son ordinateur dans ma direction. Je m'approche, m’assois et lis, le cœur éprouvé.

« Ta peinture, ton visage, tes mains, ta façon d’être avec moi, avec les gens, avec les bêtes, ta gentillesse, ta souffrance, tout me bouleverse chez toi. Tu me captives depuis le premier jour où j’ai posé les yeux sur toi. Et, à force de mieux te connaître, je me suis mis à t’aimer.  Ça a toujours été ma hantise de tomber amoureux d'un hétéro. Tu comprends, maintenant, pourquoi j'ai la trouille de t'avouer tout ça. Je t’aime, Adrien. Voilà. C’est tout. C'est dit. Et ce n'est pas rien. » 

C’est tout, oui. Et, en effet, ce n'est pas rien ! Depuis tout ce temps il garde secrets ses sentiments. Quelle patience et quelle volonté ! Je referme l’ordinateur, le dépose à mes pieds sur le tapis. Ça me ferait mal de le laisser dans l'inquiétude. Et inutile de tergiverser à mûrir une réponse. Elle est là, sous ma peau. Rien ne l’alerte que mon corps qui se tend vers lui, et ma bouche est sur la sienne et ma main dans ses cheveux. Il n'a pas l'air si surpris. Sans doute l'est-il moins que moi… Je ne peux que le constater au bonheur avide, ferme et confiant avec lequel il me réceptionne. Mon élan ne l'a pas même déséquilibré d'un millimètre. Mon baiser, que je ne peux m'empêcher de faire agressif, lui plaît, ou, en tout état de cause, le réconforte suffisamment pour qu'il s'y adonne avec la même allégresse que moi. On en ferme les yeux, on s'enlace, on bascule. L’énergie que ses lèvres déversent entre les miennes, mon envie de l'aimer, et cette chaleur moite qui agace et exacerbe la sensualité, tout concourt au déferlement du désir. En même temps que sa bouche savoureuse, je découvre la vérité. Je mesure enfin combien c’est une tendresse longuement réprimée, jaillissante, qui nous fait nous embrasser. Nos corps en sueur se réclament et se joignent, mais l'urgence de nous contempler supplante la faim qui les aimante. Allongés, nos visages attentifs, proches à se frôler, nous voulons nous redécouvrir. Sa main se fait légère, timide presque, sur mon bras ou sur mon flanc, et moi, je ne peux plus lâcher son visage où la joie se répand.

On s'embrasse une éternité, avec délice. Nous alternons baisers mêlés de rire et baisers brefs, puis, baisers fervents et baisers excitants impliquant nos langues… À force, cette dernière sorte de baisers, immanquablement, nous fait bander l'un contre l'autre – sensation que je trouve fort plaisante. Peu à peu cependant, éreintés que nous sommes par l'émotion, l'envie de consommer le plaisir s’efface derrière l'épuisement nerveux. Genoux et fronts joints aux miens, il s'endort sous mes yeux. Je ne dois pas mettre une minute à lui emboîter le pas.

 

Le petit matin voit enfin le retour d'une température plus raisonnable. Aucun dégrisement ne se fait sentir, bien au contraire. J'émerge dans les mauves de l'heure, un bonheur confirmé au ventre, affermi, saisissant. Je ne m'attarde que peu sur le séduisant tableau que m'offre le jeune homme brun endormi auprès de moi, immédiatement chatouillé que je suis par l'idée de le toucher. J'hésite à baiser ses lèvres détendues, si belles, entrouvertes sur l'émail des incisives, ou ses paupières aux cils immobiles… Je glisse finalement l'extrémité de mes doigts sur le galbe se son sein. Il frémit. J'ajoute un baiser sur sa tempe. Il s'éveille, s'étire, me sourit, et tout naturellement notre phrase amoureuse reprend là où le sommeil l’avait interrompue. Moi qui pensais ma vigueur amoindrie à jamais, l'érection fabuleuse qui me tient me rappelle l'âge d'or de mon amour avec Diane, ce qui n'est pas peu dire. Vic est plus entreprenant qu'hier soir. Une assurance nouvelle l’enflamme, m'enflamme. Ses gestes sont ceux d'un assoiffé un peu gauche, pas encore bien réveillé. C'est touchant et ça m'enchante. Sans lâcher ma bouche, il apprécie mon excitation que le tissu ne suffit plus à dissimuler. Mes soupirs en tremblent. Je désire à mourir le contact direct de sa main. À l'instant où je fais ce vœu – par la grâce du hasard ou de celle de notre complicité naissante – il me libère de mon sous-vêtement. Ses caresses, toutes de passion autoritaire, ont sur moi des conséquences vives diablement délicieuses. Vic rend à mon corps la mémoire. Mes nerfs se gorgent et ma peau se déplie, mon sang s’éveille et veut rattraper le temps. Le rythme qu'il m'inflige me fait jouir vite et fort comme ça ne m'était plus arrivé depuis… je n'ose calculer quand. Il en semble ravi. À mon tour de le déshabiller, de lui offrir l'apothéose. Je contemple son corps d'homme harmonieusement dessiné, y complais mes paumes. Le voir se laisser captiver par mes caresses, constater son impatience, me procure une satisfaction intense qui m'exalte plus encore qu'elle ne m’étonne. Je me souviens que sucer Thomas me plaisait. On va voir si je sais encore m'y prendre. C'est fou, tout de même ce qu'a pu mettre à jour notre innocente accolade d'hier soir, cette faille… Et c'est tout aussi difficilement croyable ce bonheur et cette confiance avec lesquels je m'y suis engouffré. Je ne me presse pas, ému de retrouver une délectation oubliée. Mon dieu, s’il savait comme le son de ses soupirs est beau dans le plaisir ! 

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***

Épilogue

 

Septembre arrive et nous croulons sous les fruits. Je deviens un pro de la confiture. La maison embaume continuellement. Pommes, poires, prunes, pêches, mais aussi mûres, figues, framboises, je ne compte plus le nombre d'heures passées à éplucher, épépiner, couper, sucrer, cuire, touiller… La mise en pot est mon étape préférée. J'adore, ensuite, les aligner et les empiler soigneusement, encore tièdes. On en a produit une telle quantité avec Gigi et Vic, qu'on a dû aller en vendre au marché.

Les vacanciers sont repartis et les chevaux goûtent un repos bien mérité. Je me suis beaucoup attaché à Ithaque, un hongre bai d'une dizaine d'années au caractère calme mais facétieux. Avec Vic on se fait une petite balade en amoureux minimum trois fois par semaine. Nous sommes retournés à l'étang au Coq. On y a fait l'amour au soleil, sous le regard indifférent des canards. Je me suis mis à l'apprentissage de la langue des signes. Je pratique assidûment, et pour cause. Je progresse donc vite. Chaque jour je mémorise de nouveaux mots, de nouvelles phrases. Bizarrement, j'assimile bien plus facilement ce moyen de communication merveilleusement expressif que le LPC. Je ne parle encore que comme un enfant de cinq ans, mais je sais dire l'essentiel : "Je t'aime", "As-tu faim?", "J'ai envie de me promener", et une quantité d'autres choses très importantes, comme, j'en suis sûr, me le confirmerait tout enfant de cinq ans. Communiquer avec Vic de cette manière m'enchante. Lui n'est plus obligé de me parler oralement et s'en trouve soulagé. Je n'entends plus le son de sa voix que lorsque nous prenons du plaisir ensemble. C'est mon privilège. Vic et moi avons rapidement pris conscience que notre relation était déjà complète avant la découverte de notre entente physique. Ne manquait que cette complicité des corps pour la parfaire. Pour le reste nous avons peu changé nos habitudes. 

Des petites-nièces de Georgette ont passé le week-end dernier parmi nous, deux gamines délurées de dix et douze ans. Elles nous ont suivis à la pêche, Thierry, Vic et moi, elles ont cueilli des pommes avec Gigi, fait des gâteaux. Vic leur a fait faire quelques tours à cheval, dans la carrière. Bref, elles ont quitté les Guerlets ravies de leur séjour. Quel bonheur douloureux se fut d'entendre leurs rires d'enfants. Après le dessert, ce samedi soir là, Gigi, remarquant mon excellente humeur, m'a glissé "Je t'avais dit que la présence de ce petit te ferait du bien" en me désignant Vic du menton. Il jouait à chat avec les deux petites dont on devait sans nul doute entendre les hurlements rieurs à un kilomètre à la ronde. Je lui ai répondu que oui, qu'elle avait raison, qu'elle avait toujours raison. Elle n'imagine pas, évidemment, à quel point lui et moi nous sommes rapprochés, ni à quelles délicieuses extrémités il sait effectivement me faire du bien. Nous demeurons discrets, "indétectables", comme dirait Vic. Je vis très bien cet aspect secret des choses, c'est même une inexplicable source de fierté.

Mon envie de peindre semble s'être comme éteinte à jamais, mais, aujourd'hui, je ne perçois plus cela comme un drame ou une perte, plutôt comme un changement. Après tout, il ne tient qu'à nous de nous définir et de nous redéfinir. Le fait est que je n'ai plus le goût de sortir mes pinceaux et de recouvrir le néant d'une toile (autant dire mes angoisses) à grands renforts de couleurs. Mon énergie veut me porter ailleurs. Moi qui n'ai jamais su pourquoi je peignais – mais quel artiste le sait ? – revenir vivre ici m'a apparemment dépourvu de ces raisons obscures, quelles qu'elles soient. Et peut-être n'est-ce pas un mal. D'autres projets naissent. J'aimerais, à plus ou moins long terme, me lancer dans la micro-agriculture bio-intensive. Cette idée m'est venue en suant sang et eau à bichonner mon potager. J'ai pris goût au travail ardu de la terre. Je ne pourrais plus m'en passer. D'ailleurs le désir de retourner vivre à Paris, ou même en ville, m'a totalement déserté. Le simple fait de pénétrer dans un super marché me donne désormais la nausée. Si je ne suis pas encore un agriculteur, je ne suis plus un artiste. Je ne suis plus non plus un citadin. Je ne suis même plus exclusivement hétérosexuel… Je suis en transit entre un ancien moi-même et un nouveau, transformation qui se révèle plus exaltante qu'inconfortable. Mais avant de me lancer dans une telle entreprise, il me faut régler des questions importantes. Je dois achever d'assainir mes finances. Et, je caresse l'idée de partir voir ma fille au Québec. C'est prématuré, bien sûr, pas même encore formulé à haute voix, mais j'y songe. Lilou veut me revoir autant que je veux la revoir. Elle me le redit à chaque fois que nous nous parlons au téléphone, et je commence à être à court d'excuses vaseuses pour éluder ses questions. C'est sa mère qui décidera quand et comment. Si je ne fais pas d'impair qui puisse l'effrayer, je suis persuadé qu'avant la fin de l'hiver je pourrai à nouveau serrer dans mes bras ma petite fille chérie, embrasser ses joues roses, l'écouter me raconter ses journées. Comme il me tarde.

Vic, lui aussi, en dehors de notre histoire qui l'épanouit autant que moi, vit de drôles de remous. Il m'a confié une chose incroyable : il a retrouvé la trace de son père américain récemment. Cela fait des années, depuis sa majorité, qu'il enquête en solitaire sans le dire à personne, pas même à ses parents. Il voulait être sûr, m'a-t-il expliqué, d'aboutir à du concret avant de les en informer. À force de ténacité, il a obtenu une adresse située dans le New-Jersey, l'adresse d'un Jack Williams qui lui a confirmé par écrit avoir bien séjourné à Chateauroux 25 ans plus tôt. Vic aussi traversera bientôt l'Atlantique pour renouer avec une part importante de son histoire personnelle. Il met de l'argent de côté depuis qu'il travaille en prévision d'une année sabbatique consacrée à cette tentative de retrouvailles. Qui sait ? Peut-être irons-nous ensemble sur le continent américain.