Il tombe un chagrin serré dans les bleus du crépuscule. Voilà que mes mots pensés fourchent. Un crachin… Il tombe un crachin dense, mêlé d'embruns, fouetté de vent. J'en sentirai bientôt le sel sur mes lèvres. Je n'ai pas envie de sortir, mais il est l'heure. "Au Large", mon havre de paix, ferme ses portes jusqu'à demain. C'est bien ici, face à l'océan, dans le chaleureux bar-restaurant de Judith et Stef, mes amis d'enfance, dans le brouhaha convivial de la clientèle, que je me sens le mieux. Mais il me faut me résoudre à rentrer, à quitter l'angle boisé derrière la vitre, l'ardoise des plats du jour et les portraits alignés en quinconce de Lino Ventura au-dessus de ma tête. Je ferme mon ordinateur et, à contre-cœur, libère ma place, autant dire mon bureau, mon refuge, mon autre chez-moi où je me restaure, lis, travaille, discute… Il ne reste que Stef, au bar, qui rince les derniers verres, et Camille, armée d'un torchon à carreaux, qui virevolte entre les tables pour les nettoyer. Elle passe près de moi au moment où je coiffe ma capuche. Nous échangeons un sourire. La présence de cette grande fille brune me déconcentre, me déconcerte, et pire encore. Il est d'ailleurs admirable de constater comme je stagne dans mon travail depuis trois semaines, c'est-à-dire depuis son embauche.


Comme chaque jour depuis mon retour en ma bonne ville des Sables d'Olonne, je redoute la soirée qui s'annonce en tête-à-tête avec Julie. Elle va encore me reprocher d'avoir passé ma journée "Au Large". C'est toujours ainsi qu'elle amorce les hostilités. "Retourne à Paris, Clément ! Puisque tu ne me supportes pas, dégage et laisse-moi dans ma merde !"… Et c'est ainsi qu'elle les achèvera. C'est presque devenu un rituel. Comment aurais-je pu prévoir que cohabiter avec ma petite sœur se révélerait une épreuve? J'ai quitté une adolescente pétillante, je retrouve un tyran domestique de vingt-deux ans, une étrangère rancunière, tendue d'exigences absurdes. La mort de papa et notre lien fraternel relâché par six années à se voir si peu l'ont métamorphosée. Si notre père me manque à moi aussi cruellement, le chagrin ne m'a pas changé comme elle. Et heureusement ! Chacun a sa manière d'accuser le choc de la perte. Moi je me tais, j'intériorise, elle cultive la colère et l'exprime. J'entends bien sa souffrance, mais tolère mal l'outrance de son comportement, et je crains de ne pas lui être davantage un soutien qu'elle ne l'est pour moi. Que ne puisse-t-elle comprendre que nous devrions nous serrer les coudes plutôt que de nous aigrir ! Ne sommes-nous pas pour l'autre tout ce qu'il reste de notre famille? Je regrette d'avoir quitté Paris pour elle – enfin, moins maintenant que Camille est là.


Camille… Camille. Observer cette fille, au départ, me plongeait dans un état contemplatif proche de l'absence à soi, comme le ferait la beauté du ciel ou de l'horizon marin certains jours de lumière ineffable. J'ai mis un certain temps à remarquer qu'elle n'était pas maquillée. Mais qu'est-ce que du maquillage pourrait bien ajouter à ses traits nets et gracieux ? Ses longs cils noirs et courbés sur ses iris d'aigue marine font déjà de ses yeux en amande de pures merveilles qui ne gagneraient rien à être soulignés d'un trait de crayon, pas plus que sa bouche sanguine et sensuelle ne serait rendue plus attirante par du rouge à lèvres. Quant à son visage radieux aux joues souvent empourprées, la santé lui donne un teint idéal. Elle a des cheveux noirs très lisses, coupés courts derrière de manière à dégager la nuque – ô, sa nuque… – et laissés libres en frange sur le front. Parfois, en plein boum de treize heures, alors qu'elle ne cesse de courir dans tous les sens et que la sueur se met à perler, elle se l'attache vite-fait avec une barrette. Ça lui donne un air déluré adorable et, à moi, l'envie de couvrir de bisous son beau front lisse soudain dégagé… Jusqu'à maintenant, je n'ai jamais vu Camille en jupe ou en talons hauts. En matière de look, elle mise tout sur l'originalité des couleurs et sur le confort. Chaussée de ballerines à bride ou de baskets, apparemment elle apprécie de pouvoir galoper à son aise. Si pour le haut elle aime les pulls amples, pour le bas, en revanche, elle se met en valeur avec des pantalons moulants. Leur coupe souligne ses longues cuisses sportives à la perfection. Elle choisit toujours des couleurs vives ou du noir, jamais de gris, de beige ou d'autres demi-teintes timides. Si par malheur elle se penche, que mon attention s'accroche à la forme de ses fesses, je perds pour de bon le fil de ce que je fais. Parfois même, un seul coup d'œil suffit à me plonger dans un état d'émotion physique plus qu'inapproprié et inconfortable dans le contexte… Camille est incontestablement l'une des filles les plus fascinantes que j'ai vues de ma vie. Sa beauté naturelle, à mes yeux, pulvérise tous les canons. Quand nos regards se croisent, ça m'ensoleille. Si elle me sourit, comme tout à l'heure, le coup d'accélérateur à mon cœur met du temps à se calmer. Elle a un je-ne-sais-quoi de fort et de charmant, une vitalité qui me fait un effet terrible. Je désire la connaître et me rapprocher d'elle.


Hier, elle s'est montrée curieuse des recherches de logotypes que je peaufine à l'ordinateur. Je lui ai donc expliqué ma profession. J'étais content. Je suis toujours content quand je peux parler de graphisme, surtout à un profane, et surtout ici où le sujet n'intéresse personne. C'était le répit de quinze heures, après l'activité intense du midi, il n'y avait plus de clients à servir ni à desservir. Elle s'est assise à côté de moi, alors j'ai bien cru que ses yeux bleu pâle, dans sa peau mate, allaient me noyer. Il ne fait pas le moindre doute que m'y attarder m'aurait à nouveau mené aux confins de ce vertige où certaines perfections, musiques, paysages, parfums, me plongent… Je me suis donc concentré sur l'écran, et je crois n'avoir rien laissé filtrer de mon trouble. Je sais y faire pour ne rien laisser filtrer. C'est plutôt l'inverse qui me pose problème… Elle s'est montrée fort captivée par ma modeste démo de dessin vectoriel, un visage de profil, et m'a dit que ça avait l'air facile quand on me voyait faire. Puis, elle m'a parlé d'elle. Elle aussi est créative. Elle conçoit la plupart de ses vêtements, du stylisme à la confection, et rêve d'ouvrir un jour sa boutique avec sa propre ligne. Je lui ai proposé de lui faire son logo, alors, dans un rire élancé, elle m'a dit que je m'emballais, qu'elle n'avait pas un sou ni pour la boutique, ni pour le logo. Elle a poursuivi, sans amertume aucune, d'une voix plus grave et plus feutrée qui m'a fait frissonner, m'a expliqué que, pour le moment, ce projet n'était qu'un rêve lointain, voire même improbable. J'ai achevé de tomber amoureux à cet instant précis. En soi, je ne crois pas qu'il s'agisse d'une excellente nouvelle pour moi, considérant la difficulté assez dramatique à laquelle je me suis toujours heurté à conquérir les femmes qui m'attirent. Mais, tout bien considéré, ressentir ces frémissements redonne quelque lustre à ma terne trentaine. Depuis que je côtoie Camille, l'hiver me semble moins venteux, moins glacé, la mer moins grise… Et cela fait un peu trop longtemps que je désespère d'aimer à nouveau.
 


2e épisode