En dehors du sommeil, je ne peux tenir en place dans ma chambre. Les fantômes de l'enfance et de l'adolescence, aussi bienveillants soient-ils, me la font fuir. J'ai retapissé les murs, changé les meubles, les rideaux, entrepris un tri draconien des objets, rien n'y a fait. Même le bureau neuf reste inutilisé. Revenir à mon point de départ géographique, à trente-trois ans, est une chose, y demeurer sereinement en est une autre. 

La vue aussi me pose un problème. Où que je me trouve assis entre ces quatre murs, la mer cesse d'être visible. Je n'ai que le ciel sans l'horizon, ce qui suscite dans mon imagination l’impression inconfortable de n’avoir accès qu’à une moitié du monde. À quoi bon habiter sur le front de mer, au huitième étage, si c'est pour ne profiter que des nuages ? Que cela m'ait échappé jusqu'à mes vingt-six ans ne laisse pas de m'étonner. Sans doute l'avancée en âge me rend-t-elle plus sensible.

Au grand dam de ma sœur je m'installe donc au salon pour continuer à vivre comme je vis "Au Large". J'y dessine, y passe mes coups de fil ou surfe sur le Net, mes écouteurs sur les oreilles, puisque ma musique la dérange. Tout dérange Julie, et encore davantage lorsqu'elle révise ses cours. Elle prépare une mise à niveau en anglais et, en parallèle, le certificat de formation à la sécurité pour devenir hôtesse de l'air. Elle s'est attelée à ce nouveau projet professionnel après avoir haï deux années tâtonnantes, la première en droit, à la fac de La Rochelle, et la seconde dans le milieu de la vente, je ne sais plus via quel organisme privé. Depuis le bac, elle se cherche. Mais cette fois-ci, elle est motivée – enragée même, devrais-je dire. Je crois que la mort de papa lui a provoqué un déclic. Elle a su, soudain, qu'elle voulait voyager, voler, bouger, dépenser sa belle énergie de fille sportive ailleurs que dans un bureau. Comme je la comprends ! Elle trépigne d'impatience et se met la pression pour réussir ses examens théoriques et pratiques du premier coup. Entre autres, elle s'inflige (et à moi aussi, au passage) une hygiène de vie qui la garde dans une forme inépuisable autant qu'épuisante. Couchée à vingt-deux heures précises, levée tous les matins à six pour aller courir avec Élix, notre labrador, son emploi du temps est réglé comme une partition. Le dilettantisme qui me caractérise interfère bien évidemment avec son organisation minutée et, en toute logique, l'irrite prodigieusement. Je ne m'en formalise pas, mais le conflit n'est jamais loin, et l'atmosphère ne semble pas vouloir s'apaiser avec le temps. Même le tendre amour d’Ismaël semble l'encombrer… Je le plains. Si l'intransigeance de Julie, en règle générale, glisse sur mon indifférence et ma calme placidité fraternelle, pour lui, c'est une autre affaire. Je lui ai conseillé d'être patient.

— Tu dessines qui ? s'enquiert Julie au-dessus de mon épaule. Attends, je sais. C'est Camille, la nouvelle serveuse du Large. Pas mal.

Je poursuis mon crayonné, satisfait d'avoir su restituer ses traits avec suffisamment de justesse pour que ma sœur la reconnaisse. De mémoire, ainsi, ce n'était pas gagné.

— Tu es amoureux ? se moque-t-elle.

La douceur contemplative de mon trait m'a trahi. Mais, Julie connait ma pudeur, et ne s'attend pas à ce que je lui réponde. Elle s'éloigne en égrainant un petit rire satisfait – car elle sait aussi parfaitement déchiffrer quand mon silence est aveu – et, une fois dans la cuisine, sans transition, m'intime l'ordre de débarrasser la table. Il est vingt heures, l'heure de manger. Bien sûr… Je soupire. Je n'ai pas faim mais le lui tairai, dans l’espoir de m'épargner une pénible confrontation. Elle revient déjà avec assiettes et couverts, les pose exprès à cheval sur ma feuille de papier.

— Si je peux me permettre, vous n'êtes pas du tout assortis.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Tiens, on dirait que le sujet "Camille" te fait sortir de ton mutisme.

— Mon mutisme ?

— Ça oui ! J'ai l'impression de parler dans le vide la plupart du temps. Tu vois ce mur ? Il m’écoute mieux que toi.

— Je me tais parce que tu fais les questions et les réponses, Juju. Tu parles pour deux. C'est tout.

— Très spirituel… Bref… Pour te répondre, déjà, elle est plus grande que toi.

— Non.

— Si.  

— Non, on fait la même taille. Et, regarde, Isa aussi était grande.

— Oui, mais Isa avait des hanches et les cheveux longs. Elle était carrément plus féminine. Mais, c'est vrai, elle aussi c'était une grande perche. On dirait que c'est ton truc les nanas gaulées comme des nageuses olympiques… Donc, tu ne nies pas ? Elle te plaît, hein, cette fille ?

— Je t'en pose des questions ?

Mon frère est amoureux, mon frère est amoureux, chantonne-t-elle comme une gamine de cours élémentaire. Bon, tu peux ranger tes trucs et mettre le couvert, please ? Ça va être cuit.

Ses coquillettes au pesto et sa salade de tomates – des tomates fadasses importées de Hollande, comme il se doit en plein mois de février – me laissent indifférent. Je continue mon portrait à la mine de plomb, à côté de mon assiette dont le contenu refroidit. Je ne peux interrompre un dessin comme ça. Julie lance des soupirs excédés. Elle ne va plus réussir à se contenir longtemps.

— Clément, mange, s'il te plaît. Ça va être froid.

— Pas grave. Il y a un four micro-ondes.

— Tu n'es vraiment pas respectueux. J'en ai marre de cette attitude.

— Je termine ça.

— Je comprends pourquoi tes copines te lâchent au bout d’un an. Tu es invivable.

— Tu radotes, dis-je calmement, sans lever le nez.

— Tu m'énerves !

J'ombre encore légèrement le regard clair de Camille, pour qu’il semble briller davantage, et souligne d’un trait plus appuyé la forme de sa bouche. En travaillant le modelé de son visage, ses pommettes hautes et ses yeux en amande, je m'interroge. Maintenant que j'y songe, je me demande si elle n'a pas quelques origines asiatiques. Demain, Au Large, je la regarderai mieux.

— Clément ! crie Julie.

Son expression, comme le ton de sa voix, n’est plus qu’orage, le gris de ses prunelles s'assombrit et ses cheveux fins semblent comme électriques. Notre cohabitation n’est décidément plus possible. Comme toujours, je reste calme. Même si je suis las de ces tensions incessantes, je ne sais pas être autrement. Quand Isa m'a quitté, un phénomène étrange s'est produit. Elle a emporté avec elle le peu de colère qui m'habitait. Je n'ai plus jamais su m'énerver depuis elle.

— J’en ai ras-le-bol de ton attitude. C’est trop te demander de discuter avec moi pendant une pauvre demi-heure, une fois dans la journée ?

— Discutons si tu veux. Je t'écoute.

— Arrête de rester calme, comme ça ! Réagis ! Tu es en dépression ou quoi ?

— Pourquoi tu dis ça ?

— Tu t’es regardé ? Tu es apathique.

— Non…

— Si ! Tu es mou, passif, inerte !

— Pas du tout. C’est toi qui débordes de colère, plutôt. Demande-toi pourquoi.

— Tu vas bientôt me dire d’aller voir un psy parce que je vire névrosée, c’est ça ?

— Fais ce que tu veux, mais ne t’en prends pas à moi simplement parce que je suis là.

— Je m’en prends à toi parce que, justement, non, tu n’es pas là. Tu es absent. C’est insupportable.

— Julie. C’est toi qui es insupportable. Tu te comportes comme une ménagère aigrie.

— Quoi ? s’étrangle-t-elle, scandalisée.

— Du devrais essayer de te détendre. Sortez un peu Ismaël et toi. Il ne demande que ça.

— Va te faire… Tu n’es qu’un…

Elle pince les lèvres et part s’enfermer dans sa chambre dont elle claque la porte avec rage. Papa n'a pas dû rigoler tous les jours avec elle. Quel caractère ! Je considère mon dessin, les pâtes refroidies, et je l’entends qui se met à pleurer. J’aurais préféré qu’elle casse une assiette pour soulager ses nerfs, comme l’autre jour… J’ai dix ans de plus qu’elle et, ce soir, il est grand temps que je joue un peu mon rôle de grand frère… Je vais frapper à sa porte.

— Juju, je peux entrer ? – Pas de réponse, évidemment. – Bon, je te préviens, j’entre.

Elle renifle en serrant son oreiller sur son ventre, recroquevillée en chien de fusil. Je m’assois près d’elle, veux lui soulever sa frange.

— Laisse-moi, fait-elle, hargneuse, en se dérobant à mon geste de tendresse.

— En ce moment, ce n’est facile ni pour toi ni pour moi. Je ne suis pas venu vivre ici avec toi pour remplacer papa, et encore moins pour qu’on se fasse la guerre.

— N’importe quoi ! Je ne t’ai jamais demandé de remplacer papa, réplique-t-elle.

— Pourquoi tu te défoules sur moi comme ça, alors ?

Elle s’assoit brusquement, m’imposant son joli minois défait. Elle a l’air d’une petite fille.

— Parce que tu ne me respectes pas !

— Je ne respecte pas tes règles psychorigides, c’est différent.

— Manger avec moi le soir ou me dire merci quand je te repasse ton linge, je ne vois pas ce qu’il y a de psychorigide là-dedans.

— Le soir je n’ai pas faim avant vingt-deux heures, j’ai déjà essayé de te le dire, et en ce qui concerne mon linge, et d’une, si, je t’ai dit merci…

— Tu parles ! Du bout des lèvres !

— Je rêve ! Enfin, Juju, je ne vais pas non plus te baiser les pieds ! dis-je en riant. Et de deux, je ne t’ai jamais rien demandé. Mon linge, je sais m’en occuper seul.

— Tu attends que ta panière déborde, c’est dégoûtant.

— Cette panière se trouve dans ma chambre et je ne vois pas bien en quoi le fait qu’elle déborde ou non puisse te déranger.

Elle conserve un air buté. Ma petite sœur, si seule et si fière, elle m’inspire tant de tendresse. Je lui souris.

— Papa nous manque à tous les deux. Plus encore à toi, je le sais bien. Tu vivais ici avec lui. Je sais à quel point c’est difficile. Je comprends que tu sois triste, à cran, en colère, tout ça. Moi aussi j’ai mal, même si je ne le montre pas…

— Je sais, dit-elle d’une toute petite voix.

Elle se décompose à nouveau en soutenant mon regard. Cette fois, se sont des larmes libératrices qui viennent tracer leur sillon sur ses joues roses. Je lui ouvre les bras et elle s’y love. Moi aussi j’aimerais pouvoir pleurer… Nous restons étreints jusqu’à ce qu’Élix saute sur le lit, tout fou. Il tient à participer lui aussi à l’élan réconciliateur. Quand sa belle joie de chien arrache un sourire à Julie, je sais que l’orage est passé.

3e épisode