Assis en tailleur sur le muret de la Promenade Georges Clemenceau, je me berce de l'immensité familière de l'Atlantique en savourant ma pipe. Combien d'heures, adolescent, ai-je passé ainsi perché à songer à mon avenir ou à l'amour ? Le ciel, aujourd'hui, me chavire. Océan renversé au-dessus de nos têtes, il ombre la plage encore mouillée de l'averse matinale en déroulant du Nord au Sud de fabuleux rubans déchirés, dégradés du blanc au gris sombre, qui se succèdent l'un derrière l'autre comme autant de lentes et lourdes vagues spectaculaires. Le soleil filtre parfois entre eux brièvement. La mer montante agitée, argentée, reçoit çà et là les caresses de rayons obliques et, à treize heures, celles d'une giboulée. La température radoucie et le vent affaibli ont encouragé quelques Sablais à tenter une flânerie dominicale.
À cent mètres sur la plage, Élix gambade, et Julie gambade avec lui. De là où je me trouve, j'ai quelque difficulté à déterminer lequel des deux dispute à l'autre le bâton. Quant à savoir qui, de l'humaine ou du labrador, va se lasser du jeu en premier, là non plus je ne m'avancerai pas. Certains moments comme celui-ci me rendent heureux d'avoir retrouvé Julie, Élix et ce bon vieux pays d'Olonne.

— Mais oui, c'est bien Clément. Salut !

Cette voix… Je l'identifie avec un sursaut de plaisir anxieux.

— Hé, Camille. Salut.

— Avec ton duffel-coat et ta pipe, j'ai failli passer à côté de toi sans te reconnaître. Tu fais très loup de mer, comme ça. Et encore plus sans ton extension.

— Mon extension?

— Oui, tu sais, cet objet métallique et plat que tu as greffé au bout des doigts continuellement, ton ordinateur.

Elle est lumineuse, emmitouflée dans sa parka rouge, son bonnet à pompon enfoncé jusqu'aux sourcils, les joues et le bout du nez rosis par le froid. Je m'apprête à me lever pour la saluer plus dignement.

— Non, ne bouge pas. Je peux m'asseoir avec toi ?

— Bien sûr.

Elle s'appuie sur mon épaule pour grimper à mes côtés. On se fait la bise. J'ai honte de piquer. J'aurais dû me raser. Son apparition, ce bel imprévu, confirme mon trouble, cette tendresse folle qui voudrait s'élancer, à la fois douloureuse à contenir et extraordinairement réconfortante. Je ne sais traduire tout cela, tout ce que sa présence lève en moi, pour l'heure, que par un sourire.

— Tu avais peut-être envie de marcher ? s'inquiète-t-elle.

— Non, je suis avec ma sœur. Si je quitte mon poste d'observation elle va se demander où je suis passé.

— Ah, ok. Ça y est, je la vois. Julie, c'est bien ça ? Et je reconnais votre chien. J'ai parlé un peu avec elle, l'autre jour, quand elle est passée au café avec ses amis. Elle est très sympa.

— Quand elle veut, elle sait l'être.

— Elle m'a expliqué qu'elle préparait son examen pour devenir hôtesse de l'air. Je ne pensais pas que c'était si dur. On a aussi parlé de toi.

— Oh.

— Alors comme ça, tu vivais à Paris ? Je ne savais pas. Moi aussi j'y étais avant que Judith ne m'embauche Au Large. Si ça se trouve on s'est déjà croisés là-bas sans le savoir.

— Peut-être, oui… Enfin, c'est grand, Paris.

Je suis certain que non. Je me serais souvenu d'elle, même d'un fugace regard échangé en traversant la rue. Un visage qui me marque, jamais je ne l'oublie, et d'ailleurs, très souvent, je le dessine. Je suis tenté de l'interroger sur ses potentielles origines asiatiques, mais c'est trop indiscret. Non, il faudrait plutôt que je lui demande ce qu'elle faisait comme boulot à Paris, ou alors si elle a des frères et sœurs. Ce n'est pas ça que j'aimerais savoir d'elle mais ça se fait de demander ce genre de choses… Je ne sais pas ce que j'aimerais savoir d'elle… Tout, je crois. Absolument tout.
Ce n'est que lorsqu'elle se détourne, un peu mal à l'aise, que je prends conscience que je la fixe avec bien trop d'insistance en me taisant comme un demeuré. C'est pour éviter ce type de gêne que les gens se parlent. J'ai failli oublier. Je me dépêche de chercher quelques mots légers, voire intelligents, mais je bouillonne et j'ai l'esprit brouillon.

— Elle m'a dit aussi que tu avais fait un dessin de moi.

Je me sens rougir violemment. Je rallume ma pipe en maudissant tour à tour mon manque de réactivité et ma sœur. Comment Julie a-t-elle pu me faire ça ? J'aurais dû m'y attendre. J'ai cru percevoir que jouer les entremetteuses n'était pas pour lui déplaire. Je me suspends à l'horizon en tirant trois bouffées, le temps de me rassembler.

— Elle t'en a dit des choses.

— Oui, elle est plus bavarde que toi.

— …

— Autant vous vous ressemblez physiquement, mêmes yeux gris, mêmes cheveux clairs, autant sur ce plan là, c'est le jour et la nuit. Tu me le montrerais ce dessin ?

— Oui…

— Tu n'es pas obligé.

— Puisque tu veux le voir, tu le verras.

— Quand ?

— Quand tu veux.

Enthousiaste comme une fillette émerveillée, elle joint ses mains gantées de couleurs vives. Elle pétille de malice et de curiosité.

— Maintenant ?

— Je ne l'ai pas sur moi.

— Ça, je me doute.

Son sourire s'accentue, éclaire tout : son visage, l'instant, mon cœur. Elle a compris que je suis dingue d'elle, c'est l'évidence même.

— Quoi ?

— Rien. Tu es un drôle de garçon, Clément.

— Ah oui ? Drôle comment ?

— Drôle comme j'aime, répond-t-elle, laconique.

— Ouf, tout va bien alors.

— Tout va très bien, oui.

Je préviens ma sœur par téléphone que je rentre avec Camille pour lui montrer, et lui donner si elle le veut, le fameux dessin que j'ai fait d'elle. Bondissante, elle nous fait de grands coucous de la main en direct de la plage tout en me donnant sa bénédiction orale. Ismaël doit la rejoindre, de toute façon. Chemin faisant, à peine dix minutes de marche, Camille me parle d'elle. Je l'écoute attentivement alors que nous longeons la Promenade bordée de ses villas et immeubles dépareillés que les aléas de l'Histoire ont plantés là côte à côte, faute de plan d'urbanisme. J'en connais chaque mètre par cœur, chaque commerce, chaque façade, chaque réverbère, chaque banc. Elle me dit son père, avec lequel est s'est brouillée et qu'elle ne voit plus depuis dix ans, me raconte sa mère, qu'elle juge folle mais qu'elle adore, m'explique son célibat désiré après trop de chagrins, d'échecs et de souffrances – nous voilà un point commun –, évoque sa grand-mère indonésienne qu'elle n'a jamais connue, et, sans transition, sa passion pour la couture, son ex petit ami violent, son dégoût soudain pour son travail de serveuse dans un bar branché du Marais – de la "quasi prostitution" s'indigne-t-elle – et, du même coup, pour la capitale. Elle me détaille sa rencontre avec Judith, ma plus ancienne amie d'enfance, et me fait savoir sans ambages qu'elles ont eu une brève aventure, toutes les deux, mais qu'elles sont désormais comme "frère et sœur". Je pense qu'elle voulait dire "comme des sœurs", mais je ne l'interromps pas. Je tombe des nues. Elle me précise que Stéphane l'ignore et doit l'ignorer. Pourquoi me confie-t-elle cela ? Aucune idée. Mais je n'ai pas le temps de m'interroger plus avant, elle est lancée. Tous les sujets qu'elle aborde ne sont que survolés, mais j'en ai le tournis.

Nous habitons l'un de ces immeubles hideux enfantés par les années soixante. Quand nous pénétrons au salon, un vaste rayon de soleil, comme par enchantement, inonde l'espace soigneusement rangé par Julie. On ôte nos épais manteaux, pas supportables une seconde dans cet appartement surchauffé. Comme quasiment toutes les personnes qui sont venues ici, le premier réflex de Camille est d'aller voir la mer à la baie vitrée qui donne sur le balcon.

— Quelle vue ! Vous devez payer un loyer de fou, ici, non ?

— Non, on est propriétaires. Mes grands parents ont acheté ce cinq pièces sur plan en 1960.

— Bel investissement. Autant la façade ne casse pas trois pattes à un canard, autant, c'est très beau à l'intérieur, dit-elle en regardant autour d'elle.

Elle s'approche des trois cadres posés sur le buffet, à côté de la corbeille à fruits.

— Ce sont tes parents ?

Je ne remarque plus ces photos, pas plus que je ne remarque les motifs du papier peint ou la couleur des rideaux – je connais trop cet endroit pour parvenir encore à le voir.  Mais, m'y attarder à travers les yeux de Camille les fait revivre, encore une fois. Le visage des disparus, par le truchement photographique, éternellement se redécouvre.

— Oui. Là c'est l'année de leur mariage. Ils avaient vingt-huit ans tous les deux.

— Ce que vous ressemblez à votre mère Julie et toi. C'est fou.

— Oui. Julie est son portrait craché. Là, c'est nous quatre. Julie avait deux ans. C'est l'année où notre mère s'est tuée dans un accident de la route.

— Oh, je ne savais pas. Désolée.

— Ce sont des choses qui arrivent.

— Oui… La vie ne fait pas de cadeau.

— Va savoir. Si. Peut-être. Parfois… Et celle-ci, c'est papa et nous l'an dernier, quand on a visité New-York ensemble. Il était déjà malade, mais ça allait encore.

— Très belle photo. Il avait l'air adorable.

— Mon père ? C'était une crème.

Comme je déteste l'évoquer au passé. Combien de mois, d'années me faudra-t-il pour m'y faire ? Mon invitée se tourne vers moi, peut-être pour retrouver quelques traits de mon père sur les miens, puis s'émeut un peu, me semble-t-il, de se tenir aussi près de moi. Sans doute est-ce moi qui prends mes désirs pour des réalités (ça ne serait pas la première fois, hélas), mais elle est beaucoup moins à l'aise qu'Au Large, ma belle Camille. Cela ne me déplairait pas que le trouble soit réciproque. Peut-être l'est-il. J'adorerais qu'il le soit.

— Alors ? Tu me le montres ce fameux dessin ? dit-elle.

Je fais un aller-retour à ma chambre et le lui remets sans manières.

— Il est à toi, dis-je.

— Mon dieu… Mais, Clément… Clément…

Elle s'assoit au ralenti sur l'accoudoir du canapé sans plus pouvoir détacher les yeux du portrait crayonné.

— C'est magnifique, s'exclame-t-elle. Et tu m'as fait des seins, ajoute-t-elle d'une voix fragile.

— Heu… Oui… Je… Heu. J'esquisse toujours le haut du buste quand je réalise un portrait… Toujours… Homme, femme, enfant. C'est pour dégager le port de tête, tu vois.

Elle est au bord des larmes et j'en reste pétrifié. J'étais loin de m'attendre à une réaction de cette intensité. Alors qu'elle conserve son attention sur la feuille, dans ma tête les questions s'entrechoquent. Décidément, je ne comprendrai jamais rien aux femmes… Camille se cache toujours dans de grands pulls, et, c'est vrai, je ne sais rien de sa poitrine, si ce n'est qu'elle est sans doute peu opulente. Elle a peut-être des complexes, qui sait ? Même si elle m'affirme l'inverse, il se pourrait que je l'aie blessée.

— Tu sais, j'ai fait ce dessin de tête.

— Je sais, fait-elle en me souriant avec une douceur rassurante. Je peux le garder, alors, tu es sûr ?

— Je te dis : il est à toi. Je te l'offre. Ça va ? Tu as l'air remuée.

— Je le suis. Et oui, ça va. C'est la première fois qu'on me dessine.

— C'est ça qui t'émeut comme ça ?

— Non… C'est la manière dont tu me vois.

Elle y jette encore un coup d'œil avant de me considérer à nouveau avec cet air indescriptible mêlant peine, reconnaissance et, je crois, tendresse.

— Je ne suis pas du tout ce que tu crois.

— Mais, je ne crois rien.

— Si. Regarde, tu crois que j'ai des seins, par exemple.

— Non, mais ça…

— Tu crois que suis quelqu'un que je ne suis pas.

— Camille…

— Mais ce n'est pas grave. Au contraire. Ça me fait plaisir que tu me voies de cette façon.

— Même ma sœur t'a reconnue sur ce dessin. Je te vois telle que tu es là, devant mes yeux.

Je la vois s'assombrir un peu et se reprendre complètement.

— Mais, oui, bien sûr, fait-elle sur le ton d'un adulte qui ne veut pas contrarier l'enfant qui croit avoir aperçu le Père Noël ou la Petite Souris.

Elle vient me faire la bise pour me remercier du cadeau et part remettre sa parka. Les femmes sont réellement incompréhensibles.

 4e épisode