Inutile de tourner la tête pour le vérifier, je le sais, je le sens, Mathilde m'observe. C'était la dernière fois que nos corps s’épousaient. Je suis las de jouer pour elle les amants dévoués. Ce rôle me pèse jusqu'à me sembler avilissant. C'est indigne d'elle, de moi, de nous. Assis à côté d'elle, dans le lit, je réfléchis à la manière de lui annoncer notre rupture. J'attendais d'être sûr de moi, de ne plus pouvoir me défendre de mon impression de solitude et de honte, mais c'est un fait, je ressors de chez elle systématiquement démoralisé, et plus encore depuis que je connais Camille. Aussi captivante soit Mathilde, aussi intense soit le plaisir, en aucun cas une relation exclusivement charnelle ne saurait me suffire. J'aurais essayé. Six mois de ce petit jeu c'est bien suffisant. Je suis soulagé d'avoir pris ma décision. De toute façon, elle m'aura vite remplacé. 

— Qu'y a-t-il ? 

Pour qu’elle condescende à me poser une question, c’est que je dois faire une figure peu ordinaire.

— J’ai honte, dis-je.

Surprise, elle lève ses gracieux sourcils qui mettent si bien en valeur ses yeux de velours noir. Elle attend que je poursuive, le menton dans la main, toujours langoureusement étendue sur ses draps couleur crème. Mais je n’ajoute rien.

C'est à l'enterrement de papa, le 25 août dernier, que j'ai rencontré Mathilde. En tant qu'ancienne élève, elle était venue honorer la mémoire de l'enseignant qui, deux décennies plus tôt, lui avait ouvert les yeux sur ses talents pour l'écriture, lui faisant ainsi découvrir sa vocation. Chose que j'ignorais et qu'elle m'a apprise récemment : elle et lui se retrouvaient de loin en loin, autour d'un café, pour parler de leur amour de la langue et de littérature. 

Ce jour de deuil qui nous a donc vu faire connaissance elle et moi, je lui ai plu. Sous prétexte d'obtenir quelques conseils professionnels elle s'est rapprochée de moi. Nous avons parlé mise en page, nous nous sommes revus, puis nous avons flirté… Elle m'a envoûté avec ce raffinement qui est le sien. Créature racée issue de la haute bourgeoisie vendéenne, fille et petite fille d'industriels, Mathilde est non seulement une très belle femme, mais elle est aussi extrêmement cultivée, secrète, sûre d'elle, fascinante à tous points de vue. Quelque part, je crois qu'elle m'est apparue comme la quintessence de la femme inaccessible, ce genre de femmes à qui, même en rêve, je n'aurais osé adresser la parole. Elle m'intimidait tellement qu'elle a eu du mal à m'apprivoiser. Je me suis cru amoureux. Pas longtemps, cependant. Elle vient d'un autre monde que le mien, et nous n’avons aucun point commun. Pourtant, voilà, elle m'a voulu. Aussi, a-t-elle décidé de faire de moi son amant, et est-elle parvenue à ses fins avec sa délicatesse entêtée et irrésistible. Elle n'est pas le genre de personne à qui l'on se refuse… 

Nous nous fréquentons à raison d'une ou deux fois par semaine, et davantage si son mari est en déplacement, cet époux richissime et continuellement absent qu'elle dit aimer. Grand bien lui fasse… Plus j'ai voulu la connaître, plus j'ai découvert que j'avais affaire à un être verrouillé. Mathilde me tient fermés son âme et son cœur avec la même détermination farouche qu'elle m'offre son corps. Il m'a fallu admettre que mon coup de rein est le seul de mes talents qui a su retenir son attention… Que l'on est naïf, parfois ! J'étais si flatté de l'intéresser (croyais-je) que j'ai mis du temps à réaliser que je ne serais jamais qu'une distraction pour elle. Même la dessiner, elle me l'a refusé. Quant à lui parler de moi, moi qui pourtant parle si peu, elle m'a fait taire de ses baisers pressés à chaque tentative de dialogue. Je ne suis décidément pas fait pour tant d'indifférence. Pourquoi m'a-t-elle choisi moi ? Je ne me l'explique pas. Elle peut avoir qui elle veut. Quand je l'ai interrogée à ce sujet, elle m'a répondu que le gris de mes yeux la captivait… Même pas mes yeux eux-mêmes, non, leur couleur… Qui se contenterait d'une réponse aussi absurde ? Je sais bien, aujourd'hui, que je ne suis que son caprice libertin du moment. Quelqu'un comme moi, correctement performant au lit et d'un tempérament paisible, était juste ce qui lui fallait pour pimenter son quotidien sans courir le risque de se le compliquer. Arrive un moment, où il faut être lucide.

Quand je me suis résolu à la conclusion que rien de constructif ne sortirait jamais de cette relation, j'ai commencé à mal la vivre. Sans doute me juge-t-elle indigne de confiance ou trop inculte pour discuter. Quoi qu’il en soit, je ne peux rester attaché à quelqu'un dont j'ignore tout sinon le goût pour la luxure. Qu'espérer d'une personne qui se garde de toute complicité affective et de tout partage intellectuel ? Je n’aime pas perdre mon énergie, et, en conséquence, je ne cherche plus à atteindre avec elle d’autre but que l’orgasme. Ces dernières semaines, seule l'animale satisfaction d'assouvir mes besoins d'homme m'a poussé à la retrouver. Triste motivation quand elle n'est même plus enrobée d'un cocon de tendresse… 

Si Mathilde s’était intéressée à ma personne un tant soit peu, au moins autant qu'à mon anatomie, peut-être nous serions-nous aimés ou, sans aller jusque là, peut-être aurions-nous au moins vécu une belle histoire. Malheureusement, je crois que le monde de luxe et de privilèges qui l'a vue grandir lui a volé l’audace des sentiments ou la simple curiosité pour autrui. Dans la sphère où elle gravite c'est ainsi : tout est fonctionnel, les gens comme les choses. Pour une romancière je trouve cela désolant. Enfin, peut-être que l'essentiel m'échappe à son sujet, qu'elle a besoin de vivre dans une sorte de fiction dont elle maîtrise tous les aspects… Qui sait ? Ou alors, peut-être ne suis-je qu'un rustre qui ne comprend rien à rien. Je l'espère pour elle…

— Et, si ce n'est pas trop indiscret, de quoi as-tu honte exactement ?

— Je pense à quelqu’un d’autre quand je suis avec toi.

— Ah. Et alors ? C'est un problème ?

— Oui. Pour moi, ça l'est. Je ne reviendrai plus, Mathilde.

— Oh… Je vois…

Une certaine contrariété semble l'effleurer. Madame l’insensible ne l’est peut-être pas autant qu'il y paraît. Il ne me déplairait pas de découvrir qu’elle s’est un peu attachée à moi, malgré tout. Voilà qui compenserait un peu les effets indésirables de son affable mépris sur mon moral.

— Alors comme ça, tu veux une histoire sérieuse ?

— Oui. Le sexe pour le sexe, à la longue, ça me déprime.

— Pourtant, entre nous, c'est du grand art, non ?

— Moi, je trouve que ça manque de cœur…

— Quel sentimental tu fais, Clément. Dommage… Tu as une nature à rester libre, pourtant.

— Libre pour toi, surtout, hein ? Éternellement à ta disposition.

— Non. Libre tout court. Je ne t'imagine pas avec femme et enfants, coincé dans une vie domestique banale, comme tous les autres. Tu vaux mieux que ça. Tu es un artiste.

— Tu parles. Un artiste uniquement bon à baiser, c'est ça ?

— Je te sens amer.

— Je commence à l'être, en effet, et c'est pour ça que nos chemins doivent se séparer. J’ai besoin d'être aimé.

Elle garde le silence, la moue un peu penaude, me semble-t-il, indisposée par mon regard qui pèse sur elle et qui attend. Inutile de m'attarder. Aucun miracle ne se produira plus. Je vais à la salle de bain pour une douche rapide, me rhabille. Elle ne se lève pour enfiler son mince peignoir que lorsque je reviens dans la chambre pour lui dire au revoir. J'ai hâte de m'en aller, de quitter cette présence opaque, cette villa, ce vide. Je caresse sa joue délicatement veloutée.

— Merci pour ces beaux moments. Au revoir.

Elle m'accompagne jusqu'à la porte de sa chambre, me dépose un baiser sur les lèvres. 

— Adieu, mon cher Clément.

"Adieu" ? Elle a donc parfaitement saisi la situation et n'y voit rien à redire. Va-t-elle exprimer quelque émotion, pour une fois ? Ça serait le moment ou jamais. Mais, non, elle se contente d'un sourire mitigé, indéchiffrable. Jusqu'au bout, elle aura refusé de se dévoiler. Cette froideur m'aidera à ne cultiver aucun regret. Je prends congé d'elle, triste, mais allégé d'un poids.

En approchant de chez moi, l’idée de retrouver ma sœur et son sale caractère achève de me réconforter. La nuit est sans nuage. Au-dessus des toits, un croissant de lune brille d'un éclat insensé. Pour le simple plaisir d'en voir le reflet dans l'océan, je fais un détour par le front de mer malgré le vent glacial. La joie de vive refleurit dans ma poitrine. Non seulement j'ai eu la force de quitter Mathilde, de me libérer de son corps addictif, mais j'ai aussi une belle fille androgyne à conquérir, une fille qui, elle, m'aimera peut-être. J'en souris pour moi seul.

Arrivé à la maison, la porte à peine entrouverte, des éclats de voix m’indiquent que Julie n’est pas seule. Elle est en effet en pleine conversation avec Ismaël et Camille. Camille… En voilà une charmante surprise.

— On t’attendait pour manger, s’exclame Julie. Tu étais où ? Ça m'énerve quand tu éteins ton portable, comme ça. Encore chez ta maîtresse ?

— N'importe quoi, dis-je, impassible, en ôtant écharpe et manteau.

J'ai toujours caché à ma sœur ma relation avec Mathilde. Elle ne se doute pas combien son intuition la fait plaisanter avec justesse. Je leur fais la bise à chacun.

— Tiens, me fait Camille en me collant une carte mémoire d'appareil-photo au creux de la main. On t'attendait impatiemment également pour ça.

— On a fait un super shooting sur la plage, cette après-midi, m'informe Ismaël. Après la pluie, il a fait un soleil de malade ! Tu vas voir. Julie a fait le modèle pour Camille. Sérieux, mec, je crois que je n'ai jamais fait d'aussi bonnes photos de toute ma vie. J'ai hâte d'avoir ton avis.

— Ta sœur a eu la gentillesse de bien vouloir porter mes créations, m'explique Camille. Je voudrais faire une sorte de book qui présenterait mon travail… Ça fait longtemps que j'y pense sans concrétiser. J'en ai parlé par hasard à Julie, et voilà, on a monté une équipe du tonnerre. Ça s'est fait comme ça, paf, en totale impro !

— Le résultat a l'air génial, renchérit Julie. J'ai hâte de voir ça sur ton super écran super bien calibré.

— Pourquoi tu ne les as pas copiées toi-même ?

— Je préfère que tu le fasses, tu sais que je suis PC. Je n'y comprends rien à ton Mac.

Je m'installe donc à mon poste fixe, dans ma chambre, entouré de mes trois artistes frémissants comme des enfants impatients, et je télécharge la cinquantaine de photos réalisées par IsmaëlC'est en effet un beau travail. Les prise de vues sont dynamiques, l'éclatante lumière hivernale maîtrisée, le modèle charmant – normal, c'est ma sœur – et les vêtements originaux et colorés.

— Tu as loupé ta vocation de modèle, ma Juju, dis-je en riant devant un cliché où elle fait le clown.

— Moque-toi. En tout cas, on s'est bien marrés ! Je ne te dis pas la galère pour me changer sur la plage ! Camille et Ismaël me faisaient une cabine improvisée avec deux draps de plage. Je n'étais pas réchauffée, mais on a piqué de ces fous-rires.

— Oui, ce n'était pas triste, sourit Camille. Heureusement qu'il n'y avait presque personne, on aurait fini par provoquer un attroupement.

— T'en penses quoi, de mes shoots ? Pas mal, hein ?

— Oui, tu es doué.

— Doué ? Carrément ? Arrête ! s'exclame Ismaël.

On les regarde toutes. Certaines nous font rire, d'autres nous font pousser des sifflements d'admiration, pour la grâce photogénique de Julie, pour la beauté du cadrage ou celle du stylisme. 

— Tu es contente, Camille ? demande ma sœur.

— Ça oui ! Si seulement j'avais le temps de concevoir plus de modèles… J'en ai plein en tête, et surtout des variantes de coloris.

— S'il n'y a que ça, les coloris on peut les modifier à l'ordinateur, dis-je.

— Bof, ça se verra, non ?

— Ah non, si c'est bien fait, pas du tout.

— Tu veux dire, par exemple, que les empiècements rouges, là – elle approche son index de l'écran mais, à mon soulagement, ne le touche pas – peuvent devenir bleus ou jaunes ?

— Oui.

— Je demande à voir.

— Je peux te faire une démo, si tu as le temps.

Ismaël, qui connaît déjà le sujet par cœur, et Julie, que ça n'intéresse pas, nous laissent à nos échanges techniques. Camille, captivée, suit ma démonstration sur Photoshop. Commentant brièvement chacune de mes actions, je sélectionne donc la zone à modifier et en corrige la couleur à l'aide des outils adéquats.

— C'est génial, murmure Camille

— Tu vois, le plus long finalement, c'est de sélectionner soigneusement la zone sur laquelle tu vas travailler. Après, c'est tout simple, tu as vu ?

— C'est peut-être simple pour toi, mais tu as enchaîné un tas de trucs que je serais incapable de refaire.

— Si tu es motivée, je peux t'apprendre.

— Ça serait génial, sauf que je n'ai ni l'ordi, ni le logiciel, me répond-t-elle, dépitée.

— Je peux toujours te donner quelques cours et, une fois que tu maîtriseras suffisamment, te laisser mon poste le temps nécessaire pour faire tes retouches chromie.

— C'est gentil, Clément, mais c'est ton outil de travail.

— Je suis plus souvent sur mon portable, comme tu sais.

— Vous êtes vraiment tous adorables avec moi. Ça m'encourage tellement, tu n'imagines pas.

Elle me dit cela avec un sourire d'une tendresse qui m'atteint et me contamine aussitôt. Je fais pivoter ma chaise de quelques degrés et mon genou touche le sien. Je me perds dans la clarté liquide de ses prunelles pâles, et j'ai très envie d'embrasser sa belle bouche que l'hiver a gercée. On ne pense plus à parler. Je crois qu'elle m'attend. Ce n'est que l'espoir qu'elle me précède dans l'action qui me retient. Il me semble qu'elle amorce une imperceptible approche. À sentir comme ça palpite dans ma poitrine, c'est bien que je ne rêve pas.

Hey, les jeunes, je ne vais pas faire réchauffer la bouffe une deuxième fois pour vos beaux yeux ! Allez, hop, à table ! Oups, j'interromps quelque chose ?

Tous les deux terriblement muets, nous dévisageons ma sœur. Elle a l'air encore plus gênée que nous.

— Désolée. J'aurais dû frapper avant d'entrer. Je m'efface.

— Non, non, mais on avait fini. Hein, Clément ? On a fini ? dit Camille en se levant, légèrement affolée.

— Oui, oui, on a fini pour aujourd'hui, dis-je en l'imitant. On continuera plus tard.

— Il faut y aller doucement. C'est nouveau pour moi tout ça.

— Vous… Vous parlez toujours de Photoshop, là ?

— Oui, de quoi d'autre ? rigole Camille d'un rire un peu forcé en tirant sur son pull pour le réajuster, comme elle fait toujours quand quelque chose la préoccupe.

Julie nous jauge tour à tour. Elle a déjà parfaitement évalué la situation. Moi, je m'étire, baille, me gratte la tête, mais ce ne sont pas ces gestes de contenance dérisoires qui détourneront son attention. Quand je suis ému, je suis pour elle aussi transparent qu'un gosse qui ment mal. Pour finir, comme je ne sais plus quelle contenance affecter, je range mes mains dans mes poches. Contrarié d'avoir été dépossédé de ce premier élan réciproque, de cet instant qui devait nous appartenir à Camille et moi, je suis également très ému et réjoui de l'avoir frôlé. Plus de doute, quelque chose s'ébauche entre nous deux. 

Julie continue à nous scruter de son air d'aigle quelques secondes supplémentaires, mais n'insiste pas. Elle sait se montrer délicate, quand il le faut. Nous la suivons au salon où Ismael achève de dresser le couvert. Pendant tout le repas, j'observe Camille aussi discrètement que possible. Elle a beau rire et plaisanter avec les deux autres, je la sens à fleur de peau. À chaque fois que nos regard se croisent, j'ai la confirmation que nous partageons quelque chose de fort, déjà. Ça me rend heureux.

 

Camille_tim-cavadini_nb

Photo : ©Cavadini - Modèle : I.Hettel

5e épisode