Il est minuit lorsque Camille décide de prendre congé. Je lui propose de la raccompagner chez elle. Elle accepte. Elle loge dans un studio prêté par Stéphane et Judith, juste au-dessus du Large, soit à moins de dix minutes à pied. Après avoir quitté Julie, Ismaël et Élix, nous cheminons d'un même pas vif dans les rues froides et désertées de la nuit hivernale. Comme à chaque fois que nous nous sommes retrouvés seuls, Camille met entre elle et moi un flot de paroles. Elle trouve ma sœur et son copain adorables, me redit combien elle s'est amusée, cet après-midi, pendant la séance de photos sur la plage. Sans transition, elle se réjouit de la grasse matinée qui l'attend demain, lundi, unique jour de la semaine où elle ne travaille ni le midi, ni le soir. Je l'écoute, bercé par le timbre feutré de sa voix grave.

— Tiens, au fait, je ne t'ai pas encore raconté comment j'ai connu ta copine Judith, enchaîne-t-elle. À moins qu’elle t’en ait parlé ?

— Oui, mais brièvement. Elle m'a seulement dit que vous vous étiez rencontrées à Paris et qu'elle t'avait débauchée de ton ancien boulot où tu ne te plaisais pas.

— Oui, voilà. La toute première fois qu’on s’est vues, c’était il y a pile un an. Elle passait quelques jours à Paris à l'occasion d'un salon dédié à la restauration. Comme tu sais, Steph' et elle n'arrivent pas à avoir d'enfant et, à cette période, c'était tendu entre eux à cause de ça. Du coup, comme elle était sans lui, elle en a profité pour se changer les idées en sortant faire un peu la fête. Voilà comment elle a atterri dans le bar où je bossais. C'est un couple de mecs avec qui elle avait sympathisé au salon, des clients que je connaissais, des habitués plutôt sympas d'ailleurs, qui lui ont fait découvrir l'établissement. Ce soir là, c'était l'enfer, j'étais crevée, c'était un samedi, au plus fort de l'affluence et, comme tous les samedis soir, il fallait servir les clients à moitié à poil, en souriant comme des débiles… Bonne humeur obligatoire. Tu vois le genre… C'était une période où j'arrivais à saturation. J'en avais marre de mon boulot, de Paris, de mon mec. J'en avais marre de tout. Ce soir là en particulier, j'avais le moral dans les chaussettes. On n'aurait pas pu faire connaissance à un pire moment. Plus tard dans la soirée, je l'ai croisée à l'entrée des toilettes. Comme c'est moi qui m'occupais de leur table à elle et à ses potes, elle m’a saluée. En me voyant, elle a compris que je venais de pleurer. Tu la connais, hyper attentionnée, le cœur sur la main. Elle s'est inquiétée pour moi. Ça m'a émue. Tu sais comment c'est, à Paris, jamais un inconnu ne s'inquiète pour un autre inconnu… On a commencé à discuter, à sympathiser. Finalement, on a eu envie de se retrouver le lendemain pour continuer à parler. On a pris le petit déjeuner ensemble dans un café. On s'est raconté nos vies : elle, son angoisse de ne pas réussir à tomber enceinte, son mari, son restaurant, sa Vendée, et moi, mes emmerdes, les problèmes de violence de mon copain, Mickael, et mes conditions de travail merdiques. Elle m'a écoutée. C'est tout ce dont j'avais besoin à ce moment là, qu'on m'écoute. Ça m'a fait un bien de lui parler, je ne te dis pas ! Après ça, on est restées en contact, et, de fil en aiguille, on est devenues amies. On s'appelait souvent, et dès qu'elle le pouvait elle montait à Paris. Puis, plus ça a été mal avec Mickael, plus je me suis rapprochée de Judith. C'est comme ça qu'on a fini par sortir ensemble. Ouais, carrément… Mais ça n'a pas duré. On s'est vite rendu compte que ce n'était pas bon pour notre amitié. En fait, on essayait de se consoler, ce qui n'était ni très glorieux, ni très sain. Et elle et Steph' sont trop bien ensemble malgré leurs difficultés. Aujourd'hui, les choses sont claires entre nous : c'est une amie chère sur qui je peux compter, et elle sait que l'inverse est vrai. Sans l'accueil de Steph’ et de Judith, sans cette place providentielle au Large qui m’a permis de rebondir, je serais encore en train de me débattre avec ma peur de quitter mon ex. Je me sens libre ici. J'ai repris goût à la vie.

Elle interroge mon silence attentif.

— Je parle beaucoup, désolée. Mais, tu commences à me connaître.

— Pas de problème. 

— Tu as le droit de me couper la parole, hein ? Je me soule moi-même là ! rit-elle.

— Non, ça me permet de te découvrir. Et ton ex, il n'a pas trop mal réagi à ton départ ?

— Non, il a compris, heureusement. On peut avoir des problèmes d’alcoolisme et ne pas être borné pour autant. De toutes façons, ce n'était plus vivable ni pour lui, ni pour moi. C'est bien simple, on passait notre temps à se déchirer, jusqu’à parfois en venir aux mains. Non, ce n’était plus possible, on se faisait trop de mal. Il est retourné vivre chez sa sœur. On a pleuré en se quittant. On tenait vraiment l’un à l'autre, c'est ça, le pire… Enfin voilà, deux années de vie commune – ma relation la plus longue, soit dit en passant – pour en arriver là… Je m'en suis voulu de ne pas avoir su le soutenir mieux pour l'aider à s'en sortir, mais j'avais présumé de mes forces. Aujourd'hui, je sais que je suis trop fragile, que je n'ai pas les épaules pour aider quelqu'un qui va plus mal que moi. Non pas que j'aille plus mal que la plupart des gens, mais j'ai déjà assez affaire avec mes propres problèmes.

— Il ne faut pas culpabiliser. Dis-toi que tu as fait ce que tu as pu et voilà tout. On a tous nos limites.

— Oui… Finalement, c'est aussi ça que nos expériences amoureuses nous apprennent : nos limites. Je pense souvent à lui. C'était vraiment un mec adorable, mais il avait bien trop de trucs à régler, et il attendait trop de moi. C'est dur de décevoir quelqu'un, surtout quelqu’un qu’on aime.           

— On dirait que tu as encore des sentiments.

— Non, c’est bien fini, et je ne ferai pas machine arrière ! Ce n'est pas mon style. En plus, je n'ai plus de nouvelles de lui. Il a fait comme moi : il a tourné la page. C'est de t’en parler, ça remue des choses.

Arrivés à destination, elle sort ses clés nerveusement, les laisse échapper, les ramasse. On se fait face devant la porte. Je n'arrive pas à lui dire au revoir, et, apparemment elle non plus. C'est que j'aimerais tant rester avec elle, ce soir. Nos souffles lancent dans l’air froid des panaches de buée. La lumière du réverbère les teinte d’orangé, cet orangé qui pare la ville endormie d’un doux mystère. Le visage de Camille est d’une beauté surnaturelle sous cet éclairage. L'envie de l'embrasser, à nouveau, me tourmente, mais l’anxiété qui aiguise son regard place entre nous un obstacle que je ne me sens pas le droit de contourner. Elle se met à grelotter.

— Tu as froid. Rentre vite au chaud, dis-je.

— Ça te tente de monter prendre un verre ?

— Avec plaisir. J'espérais que tu me le proposes.

Elle répond d’un bref sourire au mien, sourire, cependant, qui n'atténue pas son inquiétude manifeste. Je me demande ce qui lui fait peur. Puisqu’elle m’invite chez elle, je veux croire que ce n’est pas moi…

Nous montons un escalier de quelques marches grinçant, étroit et raide. Chez elle, c'est tout petit : une pièce rectangulaire de vingt mètres carrés environ, agrémentée d'une unique fenêtre. C'est si petit qu'un seul coup d'œil circulaire permet de faire le tour du propriétaire. Ça me rappelle mon premier logement à Paris, avant mon emménagement avec Isa. Un parfum fleuri flotte dans l'air. Je comprends d'où il provient en avisant un stéphanotis en fleurs, près de la fenêtre. La guirlande de loupiotes roses pendue dans un angle contribue à l’ambiance chaleureuse du lieu. Il y a de la couleur partout, coussins et rideaux vert tendre, tapis pourpre, cadres jaunes…  Trois cartons empilés dans un coin indiquent qu'elle est installée depuis peu de temps.

— Désolée pour le désordre.

— Tu rigoles ? Tu appelles ça du désordre ? Trois fringues qui trainent et un bouquin ouvert ?

— Je manque de place et de meubles de rangement, fait-elle en ôtant du clic-clac les quelques vêtements jetés là. Et, pourtant, ce n'est pas faute d'avoir fait du tri avant de déménager. Et encore, regarde ça, je n'ai même pas tout déballé. Tiens, mets-toi à l'aise, assieds-toi. J'ai du vieux pineau blanc des Charentes, de la bière légère ou du jus de pamplemousse. Tu préfères quoi ?

— Je vais prendre la même chose que toi.

— Un petit pineau, alors, sourit-elle. Il est excellent. C'est Serge qui m'a offert la bouteille pour mon anniversaire. C'est son frère qui le fait.

— Ah, tiens, Serge. Tu sais qu'il était sur les bancs de l'école avec mon père, ce vieux bougre?

— Non, j'ignorais. Il n'a pas le temps de me raconter ce genre de chose, il est trop occupé à me draguer.

— Oui, j'ai vu ça. Et il n’y a pas que lui et son humour graveleux… Ça me démange de les faire taire, parfois. Le moins qu’on puisse dire c’est que tu ne laisses pas indifférents les mâles hétéros qui viennent au Large. Ma pauvre, ça doit être pesant à la longue. C'est l'inconvénient de plaire.

— Oh, tu sais, ce n'est rien à côté de ce que j'ai connu à Paris, mains au cul, propositions obscènes et autres grossièretés que je n'oserais même pas te répéter… Comparé à la clientèle branchée de Paris, Serge et les habitués du Large, c'est la grande classe ! Même s’ils sont un peu lourds, parfois, eux, ils sont sympas, au moins. Ce ne sont pas des pervers. Et puis quand on travaille dans la restauration, il faut bien jouer le jeu.

Le coin cuisine étant à deux pas du clic-clac, elle n'en a que quatre à faire pour nous ramener nos verres généreusement servis. Nous trinquons.

— Il est très bon, en effet. À ne sortir que dans les grandes occasions, non ?

— Mais t’avoir ici est une grande occasion, sourit-elle.

— Très touché.

— Parle-moi un peu de toi, Clément. Pour une fois.

— De moi ? Heu, oui… Si tu veux.

De quoi pourrais-je lui parler sinon de ce qu'elle m'inspire ? Me voilà pris de court. Je cherche quoi dire d’intéressant en la fixant, mais rien ne me vient. Je suis sous son charme, et rien d’autre ne m’inspire dans l’instant, surtout pas une évocation de ma petite vie banale. Mon silence devient gênant. Plutôt que des mots, c'est un élan de tendresse qui s'impose. Du bout des doigts, je lui frôle la joue. Mais, je suppose que mon geste est prématuré, voire déplacé… Elle semble au bord de la panique. Je ne bousculerai rien. Je me jure de ne rien contraindre entre nous. Je ne referai pas les erreurs du passé. Je la laisserai simplement venir à moi, et rien ne sera faussé. Séduire est trop aisé et trop vain. J'ai suffisamment fait mes preuves de ce côté. De plus, je sais déjà que je lui plais et que je n'aurais aucun mal à obtenir d'elle l'abandon dont je rêve. Mais ce que je veux avant tout, c'est lui inspirer confiance, une totale confiance. Je voudrais être certain d'inspirer à Camille des sentiments purs et véritables. L'attraction physique entre nous est évidente, pas besoin de démonstration ou de preuves. Je m’en vais donc sagement ranger ma main trop impatiente autour de mon verre de pineau. Mon hôte se détend.

— Je sèche un peu. Pose-moi des questions.

— C’est tout toi ça ! Sécher parce qu’on te demande de parler de toi-même… Et bien, je connais maintenant ta famille, je connais ton job. Parle-moi de tes amours, tiens.

— Mes amours… On en aura vite fait le tour. Il y a eu Nathalie, entre mes dix-sept et mes vingt-deux ans, mon premier amour et premier chagrin d'amour. J'ai mis un an à m'en remettre. Ensuite j'ai papillonné de flirt en flirt sans jamais que ça n’aboutisse à une histoire qui dure… C’était de ma faute à chaque fois. J’étais incapable de tomber amoureux. Je me croyais trop désillusionné pour aimer à nouveau.

— La perte du premier amour, ça démolit bien. Moi aussi j'ai connu ça.

— Plus tard, je suis parti à Paris rejoindre un atelier de graphistes et d'illustrateurs indépendants pour développer mon activité et mes revenus. Là, j'ai rencontré Isabelle, la petite amie de l'un des mecs de l'atelier… Un coup de foudre fatal, mais à sens unique. Je n'ai jamais de chance avec les femmes qui me plaisent.

— Pauvre chéri, se moque gentiment Camille.

— Tout en ayant Isa constamment en tête, je me suis mis en ménage avec une autre femme complètement à son opposé, mais pour qui j’avais vraiment des sentiments : une petite blonde de dix ans mon aînée, trop gentille et trop douce, Sabine. Comme tu peux l’imaginer ça n’a pas fonctionné…  En plus, elle avait un môme préado insupportable avec qui je ne m'entendais pas du tout. Ça n'a pas aidé. Par la suite, Isabelle a rompu avec son mec. Je peux te dire que je n'ai pas laissé passer ma chance. Je l'ai courtisée comme un enragé jusqu'à ce qu'elle craque, et on s'est installés ensemble. Quand j'ai appris la maladie de papa, je suis devenu moins attentionné, plus préoccupé, forcément. Elle m’a plaqué. C’est te dire combien notre relation était fragile… Voilà. C’est tout.

— Tu es avare de détails. Raconte-moi comment tu l'as séduite, Isabelle.

— Tu vas trouver ça nul.

— Pourquoi ? Non.

— Je te préviens, c’est affligeant de manque d’imagination… Je lui ai fait le numéro classique : cadeaux, restaurants chics, fleurs, alors que je n'avais même pas les moyens… Elle se moquait de moi, au départ, m'accusait de me croire dans une comédie romantique hollywoodienne, mais finalement, à l’usure, elle s'est laissée convaincre.

— Elle a vu que tu étais sincère.

— Oui, peut-être que j’ai fini par lui faire pitié, dis-je en prenant un air exagérément attristé.

— Ha, mais ce n’est pas ce que je voulais dire ! s’exclame Camille en riant de ma mine.

— Non, c’est surtout qu’elle sortait d’une rupture. Je lui ai apporté le réconfort dont elle avait besoin à ce moment là, c’est tout. Et bon, je ne lui déplaisais pas non plus.

— Je ne vois pas à quelle femme tu pourrais déplaire, entre nous.

— Ni toi, à quel homme.

La remarque la fait rougir et plonger les yeux dans son verre. Cette fille me fait définitivement fondre.

— Quoiqu'il en soit, le mal que je me suis donné pour la conquérir ne l'a pas rendue amoureuse de moi pour autant. J'ai obtenu ce que je voulais, certes, mais entre elle et moi ça n'a jamais évolué vers la relation véritable.

— Qu'est-ce que tu appelles une " relation véritable" ?

— Et bien, une relation solide, basée sur des sentiments spontanés et sincères plutôt que sur le jeu de la séduction.

— Et donc, depuis elle…

— Ce que j'ai vécu depuis Isa ne vaut pas la peine d'être raconté. Trop déprimant.

Je me remémore l’insondable indifférence de Mathilde, cette rupture fade et sans bruit que j’ai vécu il n’y a que quelques heures. Ce n’était même pas une rupture, en réalité…  Je savoure la dernière gorgée du breuvage sucré qui me chauffe le ventre. Voyant mon verre vide, Camille va chercher la bouteille et nous ressert, puis elle va farfouiller dans une étagère et en sort un épais classeur. L'air toute réjouie, elle me le dépose sur les genoux.

— Clément, parlons peu, mais parlons bien. Depuis que tu m’as montré ce que peut faire un ordinateur, tout à l’heure, chez toi, j'ai réfléchi. J’ai absolument besoin que tu me donnes des cours de mise en page. C’est plus urgent pour moi que d’apprendre à changer les couleurs sur Photoshop. Tu vois, ça fait des années que j’accumule des idées, des créations, et j’ai une envie folle d’avoir un book de professionnel. Vas-y, regarde. Tu vas comprendre.

Je m'exécute, ouvre le classeur rempli à craquer de chemises transparentes perforées. Chacune contient une fiche dédiée à une création de Camille. S’y articulent avec simplicité un titre, une photo collée, une esquisse au feutre et un descriptif manuscrit du vêtement concerné. Je lui explique alors qu'il serait en effet tout à fait envisageable de mettre ses fiches en page, mais qu’il faudrait auparavant numériser dessins et photos, et saisir tous les textes, ce qui représenterait un travail passablement colossal en terme de temps.

— Pour les photos, c'est du numérique, pas besoin de les scanner, me dit-elle. Je n'ai plus mon appareil, je l'ai cassé, mais j'ai pu conserver mes images dans une carte USB.

— Très bien. Ça fera ça en moins, alors. Je te montrerai comment fonctionne mon scanner pour que tu numérises tes dessins. En parallèle, je t'initierais à la mise en page simple. On verra sur quel logiciel. Le plus délicat sera de bien choisir les polices de caractères, mais je t’y aiderai.

— Choisir les quoi ?

— Les typos, si tu préfères. Et avec tout ça, tu pourras te faire un beau book.

— Mais, tu auras le temps ?

— Oui, bien sûr, il suffit de s’organiser.

— Et, il faudra qu’on convienne d’une rémunération.

— Non, non, pas question. Ça me fait plaisir de t’apprendre tout ça.

— Au moins, laisse-moi t’offrir une veste ou un pantalon. Toutes les fringues que je dessine sont unisexes, tu trouveras bien ton bonheur sur la quantité de modèles.

— C’est clair. Du peu que j’ai pu en voir, il y a beaucoup de belles choses susceptibles de me plaire.

— Alors, on fait comme ça ?

— Ça marche. Bien que je trouve qu’une création de toi vaut bien plus que quelques cours.

— Tu es trop cool, fait-elle en m'étreignant soudain à m'étouffer.

Elle reste contre moi, pelotonnée. J'en suis tellement surpris que je n'ai même pas la présence d'esprit de refermer de suite mes bras sur elle. On reste ainsi à apprécier la chaleur de l'autre. Cette étreinte confiante, c'est encore mieux qu'un baiser. Je m'autorise à lui caresser les cheveux délicatement, puis je ferme les yeux pour mieux écouter mon souffle qui se délie et sentir naître une érection. Je me connais, le désir ne va plus me lâcher jusqu'à ce que je fasse ce qu'il faut… Mais, ce soir, je vais garder cela pour moi. Camille a replié plus confortablement les jambes sur le canapé et mieux calé sa tête contre ma poitrine.

— Clément ?

— Oui ?

— Je suis claquée. Je crois que je ne vais pas tarder à m'endormir.

— Moi aussi, je tombe de sommeil. Je vais y aller, dis-je sans remuer un doigt.

— Non, reste. Reste avec moi cette nuit. On n'est pas bien, comme ça, tous les deux ?

— Si, on est très bien, dis-je, dans un état effectivement peu éloigné de la béatitude.

— Si j'étais un chat je ronronnerais, soupire-t-elle.

— Moi aussi.

Elle lève le visage vers moi pour me sourire, et elle me baise les lèvres. J'accueille le cadeau presque comme si je m'y attendais, avec une sérénité étonnante, et sans rien réclamer de plus. L'envie me brûle, pourtant, de la renverser là, dans un baiser fou, entre les coussins, de la déshabiller, de la toucher… Mais ce n'est pas ce qu'elle veut de moi, cette nuit, je le sais. Elle teste ma douceur, et je suis convaincu qu'elle devine tout de mon désir. Fort de ces certitudes, je saurais être patient. Attendre le bon moment sera même un plaisir supplémentaire. Même le fait qu'elle poursuive le baiser, et invite ma langue contre la sienne, ne me fera pas perdre mon calme. Camille, à mon grand bonheur, embrasse avec autant de sensualité que la beauté de ses lèvres le laissait présager. En dehors du désir qui me vrille le bas-ventre, rien ne s'emballe, tout est parfait.

— Tu embrasses aussi bien que tu es charmant.

— Merci, je te retourne le compliment.

— Ça ne te fait rien de rester dormir ici ?

— Si.

Elle fronce les sourcils, sans comprendre. Alors, j’approche tout près ma bouche de son oreille et je lui chuchote : « Ça me fait plein de bonnes choses ».

— Très drôle, rigole-t-elle. Non, mais sérieusement.

— Non, ça ne me pose aucun problème. Je n’ai rien de prévu demain matin qui ne puisse attendre un peu.

— Ta sœur ne va pas s’inquiéter ?

— Non. Ma sœur va simplement se dire que toi et moi avons passé la nuit ensemble, voilà tout.

Cette fois, c’est moi qui lui dépose un baiser sur les lèvres.

— Je me sens bien avec toi, dis-je.

— Moi aussi, je me sens bien avec toi, me répond-t-elle avec une gravité peu en phase avec le propos.

Décidément, je ne m’explique pas cette manière surprenante qu’elle a de passer de l’insouciance à l’anxiété, sans arrêt. Encore une bonne raison d’y aller aussi doucement que possible avec elle… Nous déplions le clic-clac et, sans en avoir enlevé la housse, nous nous y allongeons tout habillés,  face à face, genoux contre genoux. On se couvre d’un plaid et on éteint la lumière. On parle encore longuement dans le noir, en s’embrassant de temps en temps, comme des adolescents qui se découvrent. Je ne croyais pas revivre un jour d’instants aussi sereins et heureux. La dernière fois, c’était il y a plus de dix ans, avec Nath. C’est si bon de retrouver des sensations proches de celles que je croyais perdues. Camille s’endort avant moi, entre un baiser et un silence.

 

Je me réveille assoiffé, comme cela m’arrive parfois. J’ai bu trop d’alcool, et c’est un peu surchauffé dans le studio de Camille. Je sens aussitôt qu’elle n’est plus à côté de moi. Dans la pénombre, je la distingue de dos, assise au bord du matelas.

— Camille ? murmuré-je, inquiet de la voir ainsi prostrée. Tu vas bien ?

Elle se tourne vers moi, muette, et me fait « non » de la tête. Je m’installe à côté d’elle, lui pose une main tendre sur la nuque.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

— Je… Je n’arrive pas à dormir.

— C’est à cause de moi ? Je ronfle ?

— Non. Ce n’est pas à cause de toi.

— Un cauchemar ?

— Non.

Elle prend une grande inspiration, se lève dans un élan décidé, et va allumer la guirlande de loupiotes. Je vais me servir un verre d’eau au robinet, et quand à nouveau nous nous faisons face, je suis frappé de voir comme elle est grave.

— Clément, commence-t-elle.

— Oui, Camille ? dis-je afin de lui montrer qu’elle a toute mon attention et pour l'encourager à poursuivre.

— Il faut que je te dise quelque chose…

— Ça ne peut pas attendre demain ?

— Non. Demain, je n’aurais peut-être plus le courage de te parler, et il faut que tu saches… Que tu saches avant qu’on aille plus loin toi et moi.

— Très bien. Que… Que je sache quoi ? Je t’écoute, dis-je, sentant sourdre en moi une drôle d’angoisse.

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