Je me passe les mains sur le visage pour achever de me réveiller, ou au moins essayer. Je suis tout ouïe. On est assis l'un en face de l'autre, moi sur le lit, elle en tailleur sur le tapis, à un pas de moi. Son anxiété m'a contaminé.

— C'est toujours aussi difficile, l'entends-je soupirer pour elle-même. Bon, avant de te dire ce que j'ai à te dire, j'aimerais savoir un truc.

Elle hésite, me scrute comme si la réponse à la question qu'elle ne m'a pas encore posée se trouvait au fond de mes prunelles.

— Tu commences à me stresser, dis-je en laissant ma paume sur mon front moite.

— Qu'est-ce qui te plaît chez moi ? lance-t-elle.

— Ce… Ce qui… C'est une question piège ?

— Non, Clément, ce n'est pas une question piège. Réponds spontanément.

— Hé bien, ce qui me plaît chez toi c'est tout un ensemble de choses, je… Heu… La vache, il est trois heures du matin, et je sens que je vais dire des conneries.

— Mais non, ne panique pas. Prends ton temps.

— Ne me regarde pas comme ça, alors. J’ai l'impression d'être devant un jury.

— Désolée, fait-elle en baissant les yeux sur ses mains étroitement jointes.

Je m'accorde donc quelques secondes de réflexion, revis en pensée la première fois que je l'ai vue, puis ce qui m'a touché en elle, tout ce qui, peu a peu, m'a conquis.

— Déjà, je t'ai trouvée très belle, d'une beauté rare et sans artifices. Mais ce qui m'a plu d'emblée, chez toi, c'est ta vitalité, ton sourire, ta pétulance.

— Ma quoi ?

— Ta pétulance.

— Ça veut dire quoi, déjà ?

— Pour le dico, je ne sais plus trop, mais pour moi, ça veut dire beaucoup de charme doublé de beaucoup de bonne humeur.

— Ok.

— Tu es curieuse des autres… Équilibrée, passionnée, joyeuse, attentionnée… Je continue ?

— Pas la peine. C'est bon. Tu penses tout ça sincèrement ?

— Mais, oui enfin, évidemment ! C'est quoi cet interrogatoire ? Où tu veux en venir ?

— J'espère que tu sauras t’en souvenir, dit-elle d'une voix sourde. 

Je commence à m'imaginer des choses atroces, qu'elle s'apprête à me confier un secret inavouable, un crime passé, une maladie incurable, que sais-je encore ? J'en ai des suées.

— Camille, sérieusement, arrête de me balader. Vas-y, parle-moi, je t'écoute, dis-je, le cœur battant.

— Très bien. – Elle prend une grande inspiration – Voilà : je ne suis pas vraiment une fille, dit-elle.

J’attends la suite, entre soulagement et inquiétude.

— Disons que je ne le suis qu'à moitié, ajoute-t-elle.

— Tu… Tu veux parler de ton côté un peu garçon manqué ?

— Non, Clément. Je veux parler de physiologie, d'anatomie…

— Tu es hermaphrodite ? dis-je, de plus en plus perplexe.

— Non, je ne suis pas hermaphrodite. Androgyne, simplement androgyne… Sauf que sur ma carte d'identité, c'est un "M" qu'il y a devant « sexe », pas un « F ». Je ne suis pas une fille androgyne, mais un garçon androgyne. .

Un blanc subit s'installe dans mon cœur et dans ma tête. Ce n'est pas possible, elle va m'annoncer qu'il s'agit d'une blague.

— Ne me fais pas ces yeux là, Clément. Je comprends que ça te fasse un choc, mais ne crains rien, moi aussi je viens de la planète Terre, je ne suis que transgenre, pas un extraterrestre.

— Trans… Transgenre ?

— Oui, transgenre. Rassure-moi, tu connais le sens de ce mot, au moins ?

— Je… Oui… Je crois. Dans les grandes lignes.

— C’est facile, tu as les « vrais » mecs d’un côté et les « vraies » femmes de l’autre, et, entre les deux, tu as des individus qui ne sont ni vraiment d’un camp ni vraiment de l’autre ou, si tu préfères, qui se sentent appartenir plus ou moins aux deux à la fois, m’explique-t-elle avec force gestes. Et bien voilà : tu en as un beau spécimen devant toi. Dans mon corps et dans ma tête, je me sens pile à mi-chemin entre les deux.

— Mais… Tu… Tu es opérée ?

— Opérée ? Ah, ça, non, certainement pas ! Rien que l’idée de me faire percer les oreilles ou de me faire faire un tatouage me rebute, alors ce n’est certainement pas pour aller me faire charcuter les parties intimes. Au secours. Non, merci. En plus, j’ai mis assez de temps comme ça à m’accepter comme je suis. Et puis, ça n’aurait aucun sens. Je ne suis pas transsexuelle, je n’ai pas envie de devenir une femme. J’aime pouvoir être les deux. Je ne sais pas si tu arrives à comprendre… Telle que tu me vois là, je suis comme Dieu m'a faite, et, apparemment Il a beaucoup hésité pour mon sexe. Voilà.

— Pourquoi tu m'as laissé croire…

— Ah, non ! Je t’arrête tout de suite ! Je ne t'ai rien laissé croire du tout ! me coupe-t-elle avec emportement.

— Tu ne m'as pas détrompé, en tout cas.

— Te détromper de quoi ? Tu ne t'es pas trompé puisque je me sens femme autant que je me sens homme. Je sais que c’est complexe à comprendre, moi-même j’ai mis beaucoup de temps, mais essaye de faire un effort…

Je m'assois par terre, comme elle, pour mieux la voir. J'ai le crâne en surchauffe et le cœur renversé. Je détaille ses mains, ses belles grandes mains fines et solides. Elles sont moins menues que pourraient l’être celles d’une femme, mais pas aussi anguleuses et massives que pourraient l’être celles d’un individu de sexe mâle. Ce pourrait être les mains d’un tout jeune homme, ou d’une femme nerveuse… Je ne sais pas… À la lumière de sa révélation, c’est vrai qu’elles me paraissent aussi désespérément féminines que masculines, ces mains… À mi-chemin entre les deux genres, oui, c'est bien cela, juste entre les deux. Je m'attarde sur son torse mince dissimulé sous un ample pull violet, ses épaules larges – mais tant de jeunes femmes, aujourd'hui, ont les épaules aussi larges que celles des garçons –, son cou lisse et gracieux où aucune pomme d'Adam ne se distingue, et son visage, son si doux visage à l'ovale parfait, aux traits volontaires d'une incomparable finesse, à la peau sans défaut, tendue sur une ossature délicate mais charpentée… 

— Tu veux peut-être aussi que je mette à poil ? fait-elle avec dureté. Ou sinon, je peux te montrer ma carte d'identité.

Je ne comprends pas ce ton agressif qu'elle emploie. Pourquoi cette colère ? Et moi, alors ? Que devrais-je dire ! Je me sens dépossédé, floué, trahi.

— Tu aurais dû m'avertir au début.

— Sérieusement, Clément, t'avertir de quoi ? Et à quel moment exactement ? Tu aurais fait quoi, tu aurais dit quoi à ma place? Vas-y, je t'écoute.

— Je ne suis pas à ta place, je n'en sais rien, mais quand tu as compris que tu m'attirais, tu aurais pu… Je ne sais pas… Tu n'aurais pas dû…

— « J'aurais pu » ! « Je n'aurais pas dû » ! Pourquoi ce serait moi la fautive ? Et toi ? Toi aussi tu aurais pu te douter de quelque chose, ou tout simplement me poser la question : « T'es un mec ou une fille? ».

— Mais cette question ne m'a pas effleuré. Pour moi tu es une femme.

— OK, mais moi, comment j’aurais pu savoir que c’était plus mon côté féminin que mon côté masculin que tu remarquais et qui te plaisait ? On se connaissait à peine il y a encore peu, et ce n’est pas écrit sur ta figure si tu est hétéro ou homo !

— D’accord pour ça, mais, au Large, de toute façon, tu es une fille pour tout le monde. Je n’avais pas de raison de douter de ça.

— Et alors ? Tu crois que je maîtrise ce genre de chose ? Depuis que je ne me travestis plus, je ne sais jamais trop comment les gens vont me percevoir. Si les clients du Large ont décidé que j'étais une fille plutôt qu’un mec, j'y peux quoi, moi ? Rien ne m’assurait à cent pour cent que toi tu ne me voyais pas différemment. Ça tient à tellement peu de chose. Regarde, par exemple : si c’est Judith qui m’avait présenté à ses clients, j’aurais été un mec pour tout le monde… Il se trouve que la première personne qui m’a adressé la parole à dû me lancer un « jeune fille ! » devant tout le monde, et voilà, les dés étaient jetés. Il n’en faut pas plus pour que tout le monde se mette d’accord, tu sais.

— C’est fou… À propos de Judith, elle sait donc pour toi ?

— Oui.

— D’accord… Elle n'a pas de tendances homosexuelles, alors ?

— Non. Pas que je sache.

— Ça m’étonnait aussi… Mais comment elle a deviné ?

— Que j'étais aussi un gars ?

— Oui…

— Facile, comme je te le disais, j'étais à demi nu pour bosser quand on s'est rencontrées… Et ne me demande pas de détailler, c'était humiliant et ça me déprime rien que d'y repenser.

Un silence lourd s'installe. Je suis assommé. Je me rends compte avec une sorte d'effroi honteux que toute trace de désir pour elle m'a déserté. Alors c'est ainsi ? Ce bel élan vital s'évapore sous le pouvoir de quelques mots, sur la simple idée que ce corps, le corps que je convoitais, n'est pas comme je l'imaginais. Pourtant, Camille est là devant moi, la même qu'il y a un instant, et si différente pourtant. Je lui prends la main. Elle me la laisse, sa paume contre ma paume, me laisse la garder, la toucher. Je relève un peu sa manche pour voir son poignet. Je m'attends à tout instant à ce qu'elle me la reprenne avec irritation, mais non. Je crois que j'aimerais découvrir le corps qui appartient à cette main, le découvrir complètement… Mais maintenant, je ne pense pas que cela se produise un jour. Par contre, plus que jamais, je veux tout savoir d'elle, comprendre ce qu’implique sa différence, savoir ce qu’elle ressent et ce qu’elle vit dans ce monde qui s’inquiète si vite de ce qui sort de la norme. Oui, si, pour l’heure, l’attirance que j’éprouve pour elle se trouve éteinte par tout ce qu’elle vient de me révéler, en revanche mon désir de mieux la connaître demeure inchangé. Au contraire, mon envie de me rapprocher d’elle est plus forte que jamais. Quand j'ose enfin lever les yeux sur elle, je suis frappé par son expression appaisée. 

— Merci, Clément.

— De quoi ?

— Je savais que tu n'étais pas comme les autres. Tu n'as pas fui comme un lâche.

— Pourquoi j’aurais fui  ? 

Elle me sourit et se tend vers moi pour me déposer un baiser bref sur la bouche. Pour fuir il aurait fallu que j'arrive à imaginer mon existence à nouveau sans elle. Impossible. On a trop de choses à s’apporter elle et moi. Je le sais.

— Ta vie doit être terriblement compliquée, dis-je.

— Pas plus que celle de la plupart de gens, je pense…

— Cette ambiguïté sexuelle, ça doit être difficile à prendre en compte au quotidien, non? La plupart du temps, tu te sens comment ?

— Je me sens bien, merci, se moque-t-elle.

— Non, ce que je veux dire, de manière générale, tu te sens plutôt comme une femme ou plutôt comme un homme ?

— La plupart du temps, je ne pense pas à ça, et je me sens simplement moi… Si les autres n'étaient pas sans arrêt là pour me la rappeler, moi je n’y réfléchirais jamais à cette ambiguïté. Être catalogué mâle ou femelle m'est égal. Je suis comme tout le monde : ce que je veux c'est qu'on m'aime. Dit comme ça, je sais, ça paraît naïf…

— Non, pas du tout. Je comprends.

— Cette idée de se sentir appartenir aux deux sexes en même temps, je sais que ce n'est pas évident à concevoir, surtout quand on n’y a jamais réfléchi avant. Je peux essayer de t’expliquer…

— Si tu t’en sens le courage, franchement ça m’intéresse.

— Toi, en plus, je sais que tu peux comprendre. Je ne compte plus le nombre de fois où j'ai essayé d’expliquer tout ça à des débiles, qu’entre le genre masculin et le genre féminin il y a des tas de variantes, des nuances, etc., soupire-t-elle. Autant te dire qu'il y a des cerveaux obtus ou effarouchés dans lesquels ça ne rentrera jamais. Il faut dire aussi qu’on est tous sévèrement formatés depuis la naissance à penser rose ou bleu, garçon ou fille, « les filles sont comme ci », « les garçons sont comme ça ». Pas évident de sortir de ces clichés qui s’incrustent jusqu’aux tréfonds de l’inconscient. Moi aussi j’ai essayé de raisonner comme ça, au départ, de choisir de n'être que l'un ou que l'autre. Ado, je n’avais qu’une envie : ressembler aux autres. Et j'arrivais très bien à faire illusion. Mettre en berne une part de moi-même c’était une seconde nature. Le truc, c’est que j’ai mis longtemps à me rendre compte que ça me rendait malheureux. Au collège, pour compenser mon physique trop féminin, je jouais les durs. Je faisais très attention à toujours avoir un  look hyper masculin, je séduisais les filles sans difficulté, et je les méprisais à cause de ça, d’ailleurs… Je me battais souvent aussi.

— C'est vrai ?

— Oui. Je rentrais régulièrement à la maison avec des gnons. Ça rendait ma mère folle. Par contre, mon père, lui, ça le rendait fier, ce gros con. C'est pour ne pas perdre son estime que j'agissais comme ça. Je ne me rendais pas compte de la pression qu'il me mettait. Vers seize ans, j'ai commencé à déprimer sec : échec scolaire, petite délinquance, tentatives de suicide… 

— Tentative de suicide ?

— Je passe vite là-dessus, je n'ai pas envie de te déprimer. À dix-sept ans, je me tapais les plus jolies nanas avec tellement de facilité que ça en devenait lassant. Je tombais rarement amoureux, et, si ça arrivait, j’étais toujours vite déçu, et ça ne durait pas longtemps. Un jour, à la même époque, après une soirée bien arrosée, je me suis retrouvée au lit avec un mec pour la première fois de ma vie. Il était passablement bourré, moi non. Là aussi, je t'épargne les détails, mais, à cette occasion, j'ai découvert que j'aimais intensément me sentir comme une fille dans les bras d'un garçon… Dans l'état d'ébriété avancé où il était, on ne peut pas dire qu'il ait fait dans la dentelle avec moi, ce soir là, pourtant ça a été une révélation. Je n'ai jamais su s'il s'est souvenu de ce qui s'était passé entre nous, on n'en a jamais reparlé. Mais en tout cas, à partir de là, j'ai comme eu un déclic. Cette expérience m'a fait renouer avec ma féminité, cette part de moi que j'avais mise en sommeil. Du coup, je me suis mis à aller beaucoup mieux moralement. Quand j'étais seule chez moi, j'ai pris l'habitude de m'habiller en fille, de me maquiller, de bouger différemment. J'appréciais ces moments de tranquillité où je me réconciliais avec moi-même. Mais, un jour – je m'en souviendrai toute ma vie –, alors que je portais une robe de ma mère et que je m'étais maquillée comme pour un mariage, je me suis endormie sur le canapé du salon. C’est mon père qui m’a réveillée en rentrant. Quand j'ai vu la gueule qu'il tirait, je me suis souvenue de quoi j'avais l'air, et j'ai eu peur. J'ai cru qu'il allait me tuer ou faire un infarctus, ou les deux en même temps. Heureusement que j'ai du caractère, parce que ce jour là, si je m'étais laissée impressionner, j'aurais sans doute encore perdu des années et des années avant de me retrouver. Je lui ai tenu tête. On s'est hurlé dessus, insultés – j’en ai profité pour lui dire tout ce que j’avais sur la patate –, on s'est même battus quand il a voulu m'arracher mes fringues. Bref…  À partir de ce jour là, on ne s'est quasiment jamais plus adressé la parole. Il considère ne plus avoir d'enfant, moi je considère ne plus avoir de père. Il n'a pas eu le cran de me foutre à la porte, mais ça a été limite. Après ça, c'est comme si j'avais crevé un énorme abcès. J'ai pris confiance en moi, j'ai même réussi à avoir mon bac (de justesse, mais bon…). Durant cette dernière année de lycée, j'ai arrêté de chercher à plaire aux autres, aux filles, en particulier. Je suis devenu un peu solitaire. J'avais besoin de me recentrer sur moi-même. Pendant l'été qui a suivi, j'ai pris une décision assez dingue : comme on a déménagé dans le Nord, et que personne ne me connaissait à Lille où j’allais rentrer à la fac, j'ai décidé de faire ma rentrée travestie en fille. J'ai bossé d'août à octobre dans un restaurant pour mettre de l'argent de côté et renouveler complètement ma garde-robe. Évidemment, tout le monde n'y a vu que du feu, profs et étudiants. Avec le prénom que j'ai, en plus… Je me mettais souvent en jupe ou en robe, je portais des chaussures à talon, je me suis laissé pousser les cheveux, j'ai adouci ma voix, etc. Je trouvais ça génial d'être une fille. Je trouvais les gens plus attentionnés, plus doux – plus faux-cul aussi, du côté des femmes, parfois, et plus lourdingues du côté des mecs, mais bon, passons –, et surtout, je plaisais aux garçons, et ça, j'adorais. Ma relation à mon propre corps a changé aussi, l'image que j'en avais. Je n'avais plus envie de me faire du mal. J'ai appris à m'aimer un peu mieux.

— Mais quand tu sortais avec un garçon, comment ça se passait ?

— À cette époque je ne sortais avec personne. Savoir que je plaisais et me faire draguer suffisait amplement à mon équilibre. Je te dis, j'étais surtout concentrée sur moi-même. J'avais trop de choses à démêler pour me préoccuper des autres. 

— Je comprends. Et donc, comment se sont déroulées tes années de fac ?

— J'ai décroché au milieu de la deuxième année. J'avais trop besoin de me plonger dans la vie active, de rouler ma bosse. J'avais besoin de sous pour quitter mes parents. C'est pour ça, parce que j'ai arrêté mes études, que je suis restée dans la restauration. Au moins, dans ce milieu, tu trouves toujours du boulot, et c'est vivant, tu fais des rencontres. Ce n'est pas toujours facile, mais je n'ai pas de regret, surtout que je n’ai jamais laissé tomber l’idée de créer ma propre ligne de vêtements et que, depuis mon adolescence, je n’ai jamais cessé de dessiner, d’écouter mes idées naître… Bref. L'année de mes vingt et un ans, je suis tombée amoureuse d'un homme, Jonas, un habitué du restaurant où je bossais, à Lille. Il était veuf depuis peu, un peu perdu, trente cinq ans et des brouettes. Il était séducteur, mais timidement, tu vois. Il a mis des mois à me faire sa déclaration en bonne et due forme : un bouquet de roses et une lettre émouvante livrées à domicile par lui-même. On s'est fait des sorties romantiques, des soirées en tête à tête chez lui. On parlait des heures, et plus on se parlait plus on s’appréciait. Comme j'avais la trouille de lui dire pour moi, je lui demandais d'être patient, je lui répétais que j'avais besoin de temps, je reculais ce moment fatidique. Mais au bout d'un certain temps, forcément, il en a eu marre d'attendre. J'ai dû lui dire que je n'étais pas vraiment qu'une fille, comme avec toi tout à l’heure.

Elle fait une pause dans son récit, l'air soudain lasse.

— Il a très mal réagi. Ça a été horrible. Il m’a dit que j’étais malhonnête, que j’étais une manipulatrice doublée d’un monstre, que personne ne lui avait jamais infligé une trahison pareille, et j’en passe et des meilleures. En plus, pour le coup, c’est vrai qu’à l'époque j'avais totalement l'allure d'une fille (je me mettais même un soutif rembourré pour parfaire l'illusion…). Je n’ai pas trouvé un seul mot à dire pour ma défense. Pendant quelque temps, j’ai espéré qu’il me rappelle, que, la surprise passée, il se souvienne de ses sentiments pour moi. Tu parles, j’attends encore… Tu vois Clément, ça a été très éprouvant cette fois là, mais en fait, ça l'est à chaque fois. Maintenant, je fais attention à ne pas laisser une histoire se développer trop longtemps avant de dire mon secret, pour que ça fasse moins mal, mais malgré tout, ce scénario qui se répète et se répète, je n'en peux plus. Je rêve de ne plus être obligée de me justifier, de ne plus avoir à expliquer ce que je ne suis pas ou ce que je suis. Bon, je ne vais pas non plus faire mon Calimero, androgyne ou pas, j'ai la chance d'avoir un physique agréable, et j'ai eu des tas de super expériences, surtout avec les filles, mais à la longue, c'est vrai qu'on finit par désespérer d'être un jour simplement apprécié pour ce que l'on est en tant que personne et pas pour ce que l'on a ou pas entre les jambes.

— Pourquoi : « surtout avec les filles » ?

— Je n'en sais rien, c'est un constat. Les filles hétéros me perçoivent comme un garçon neuf fois sur dix, et elles aiment l'androgynie, ça les attire grave, c'est dingue. 

— Même quand tu as l'apparence d'une fille ?

— Oh, non. Ça, me déguiser en nana, après cette histoire avec Jonas, j'ai arrêté de jouer à ce petit jeu. Je suis comme tu me vois là, naturelle, mi-homme, mi-femme, depuis dix ans. 

— Et avec les hommes, c'est un échec à chaque fois, alors ?

— J'espère que non, sourit-elle tristement en me faisant ses plus beaux yeux. Avec toi, je ne sais pas comment ça évoluera. Déjà, c'est bon signe, tu n'as as pris tes jambes à ton cou… En règle générale, les hétéros mâles me voient comme une femme désirable, comme toi. Et comme les lesbiennes, en fait. Elles aussi, je les attire pas mal. Mais, exactement comme les mecs, elles me fuient dès qu'elles comprennent que je ne possède pas les organes génitaux adéquats. Voilà… Les gays, eux, je les intéresse moins. Ils se trompent rarement sur mon sexe biologique, eux, mais je n’ai pas une apparence assez virile… 

— J'ai remarqué que tu parles de toi tantôt au féminin, tantôt au masculin.

— Oui, parce que le neutre n'existe pas dans la langue française, et maintenant que tu sais pour moi, je ne suis plus obligée de faire attention. En règle générale, si on me perçoit comme une femme, je parle au féminin, si on me perçoit comme un homme, je parle au masculin. Je laisse aux autres le soin de choisir mon sexe. Moi, je n'ai plus envie de m'amputer de la moitié de moi-même pour faire plaisir à la galerie. J'ai donné. Ça m'a fait trop de mal. Maintenant j'avance à visage découvert, je ne joue pas de rôle, je suis moi. C'est pour ça que ça m'a énervée, tout à l'heure, quand tu as commencé à me reprocher de t'avoir caché des choses. Depuis le départ, je suis complètement moi-même avec toi, ni plus, ni moins.

— Je crois que je commence à comprendre.

— Tu imagines si lors de notre première conversation qui allait au-delà du « bonjour-au revoir » je t'avais fait une parenthèse du style « Au fait, avant que j'oublie, juste une petite chose : je suis une fille avec des organes génitaux de mec, ou un mec avec un visage de nana… » Franchement, il n'y a aucune bonne manière de s'exprimer là-dessus. Dans un monde parfait, je ne devrais même pas avoir à parler de ça.

— Dans un monde parfait…

— Enfin, voilà. Je t'ai un peu raconté ma life…

— Tu as bien fait.

— Pas trop dégoûté, ça va ?

— Dégoûté ? Non. Déstabilisé plutôt.

— Normal… Tout ce que j'espère c'est que tu ne vas pas me voir comme un monstre, maintenant.

— Aucune chance, dis-je en lui souriant.

— Je fais ma chieuse en te disant que ça me fatigue de devoir répéter mon histoire à chaque fois, mais en réalité, ça m'a fait du bien de te raconter tout ça. C'est rare qu'un mec me laisse parler aussi longtemps et, surtout, m’écoute. 

— Ah oui ?

— Oui. Le plus souvent, le dialogue dégénère après la phrase : « Je ne suis pas vraiment une fille », ou parfois même, se stoppe net.

— Et ensuite ?

— Ensuite ? Indignation, insultes parfois, rupture immédiate et irrévocable, presque toujours… Je ne m'étendrai pas, si tu veux bien…

— Je comprends. Mais… Tu veux dire qu’aucun homme à qui tu as plu au départ n’a supporté la vérité ?

— Si, quelques uns. Trois, en tout. Fred, le mec que j’ai connu après Jonas, a essayé de tenter l’expérience. On est restés ensemble quelques mois, mais c’était un peu de la curiosité malsaine de sa part… C’était une relation bizarre. Plus tard, il y a eu Max qui a bien réagi aussi. Lui, il était sincèrement amoureux. Mais physiquement, il n’a pas pu… On a essayé, on s’est laissé le temps, mais… Non… Et vu qu’on n’était pas faits pour une relation platonique ni l’un ni l’autre, ça s’est terminé entre nous. Au final, si je fais le compte, il n'y a que Mickael que la nouvelle a comblé.

— Et comment tu expliques ça ?

— Facile : il n’assumait pas son homosexualité. Il avait donc besoin d'une copine pour sa vie sociale et d'un mec pour sa vie sexuelle… Donc il était super content. – Elle prend soudain un air un peu déjanté. – C'est moi, Camille, le partenaire deux-en-un idéal !

Elle a dit ça sur le ton d'une publicité pour un shampoing. L'éclat de rire qui nous saisit détend sensiblement l'atmosphère, après tout cet éprouvant échange.

— Par contre, avec lui j’ai dû recommencer à me travestir. Il fallait que je sois pour lui soit un mec, soit une nana. Si j’étais moi au naturel, ça le perturbait trop. Avec lui, je ne te dis pas, j’ai frôlé le dédoublement de personnalité !

— Hé ben… Tu as une vie amoureuse mouvementée.

— Oui… Je ne sais pas. Je n’ai pas de point de comparaison, donc je ne me rends pas vraiment compte. L’amour, c’est compliqué pour tout le monde, il me semble.

— Oui… Je ne contredirais pas.

— Je suis célibataire depuis un an maintenant, et je t’assure, même si ce n’est pas drôle d’être seul, j’ai l’impression d’avoir retrouvé mon équilibre.

Un bâillement lui échappe qui me contamine aussitôt.

— Je suis crevée. Ça m’a tuée de te raconter tout ça. On va dormir ? dit-elle. Ou tu préfères peut-être rentrer chez toi ? ajoute-t-elle timidement.

— J'ai envie de rester avec toi.

— Pas par pitié, j'espère?

— Pourquoi ? Non. Quelle idée ! Tu m'inspires beaucoup de choses, mais la pitié n'en fait pas partie, je te rassure.

Elle pousse un profond soupir, me dévisage un instant avec tendresse et espérance. Nous nous recouchons. Je me moule à son dos, mes bras autour d'elle.

— Bonne nuit, Camille.

— Toi aussi Clément, dors bien. Demain, grasse mat’. Merci de m’avoir écoutée.

— Merci de m’avoir parlé.

— À demain.

— Oui. À demain.

Je m'endors le nez dans ses cheveux, pendant que tout ce que nous venons de nous dire me tournoie dans la tête.

6e épisode