16230665525_eaa924276a_zJe voulais vous parler d'insoumis – de ces humoristes de presse indomptables (qu'on peut ou non apprécier) – massacrés par des fanatiques religieux, ces paumés qui vouent leur vie de paumés à la haine et rien qu'à elle, le cœur vide et le cerveau rempli de merde… Mais j'ai trop de mal à trouver les mots. J'ai trop de peine, et et ça me dépasse trop, au même titre que la façon dont tourne ce monde rongé par l'obsession de l'argent et par la misère. Ça me fait trop mal de parler de tout ça. D'autres le font très bien en plus, et moi je suis trop lâche et inculte pour ça, je préfère rêver.

À mon boulot, ce midi, on a fait la minute de silence. Après, je me suis cachée derrière mon écran d'ordi pour chialer… 

Hier, en apprenant le décès, minutes par minute, des dessinateurs de Charlie Hebdo, de Cabu (notre enfance!), de Charb (responsable des seuls sourires que la lecture de Télérama m'ait jamais arrachés à l'époque où je le lisais), de Wolinsky et de Tignous (à l'instar d'un Reiser ou d'un Franquin, tellement présents dans notre conscience ou inconscience, et ce, que l'on soit ou non, encore une fois, sensible à leur humour), mon cœur s'est renversé. J'ai eu du mal à le croire. Un séisme.

J'ai alors appris un fait dont je n'avais pas véritablement conscience : les gens de ce journal, ces dessinateurs de presse humoristique, étaient continuellement menacés de mort, insultés, Charb en particulier… Je me doutais que leur impertinence, leur irrévérence assumée et leur liberté de ton ne plaisaient pas à tout le monde, je savais qu'elles choquaient certains, et rendaient fous de rage d'autres encore, mais j'étais loin de m'imaginer à quel point ! Ainsi, des dessins d'humour peuvent être considérés comme dangereux par des tarés armés jusqu'aux dents. Cette idée me réjouirait plutôt si ces derniers n'étaient pas aussi fous, meurtriers et organisés.

Nom d'un chien, il en faut du courage pour exprimer ses opinions critiques au grand jour, dans un journal connu de tous, quand celles-ci ne cadrent pas avec la tiédeur bien-pensante mais, bien au contraire, traversent les terrains les plus minées de l'actualité. Quand je pense que moi, j'ai eu la trouille de mettre en ligne mes premiers posts sur ce blog. Je me suis dit que j'aurais peut-être des insultes, des menaces. Je craignais que raconter l'amour d'un ado et d'un quadra heurte certain(e)s. Et, je crois qu'une seule menace ou parole haineuse m'aurait découragée, coupé les ailes. Par bonheur, ça ne s'est jamais produit, et monerrance est resté un lieu de paix discret.

La tuerie d'hier, ces morts tragiques, plus que jamais, me rappellent la valeur de cette fameuse "liberté d'expression" dont on nous rebat les oreilles au point que ces mots finissent par perdre leur sens. Ce sens, aujourd'hui me revient brutalement. C'est précieux cette liberté là. Je suis heureuse, et chanceuse, d'en bénéficier. Mourir pour elle, sans doute, n'est pas mourir pour rien, mais, tout de même, bon sang, comme l'a dit avec sagesse l'imam de Drancy, Hassen Chalghoumi, hier, peu après le massacre, "On n'est pas d'accord avec Charlie Hebdo ? On réplique par le dessin, pas par le sang, pas par les armes. L'art, par l'art, l'écrit, par l'écrit…"

Tout ça pour dire quoi ? Tout ça pour dire un immense merci à ces bonshommes hauts en couleurs, à l'équipe de Charlie Hebdo, aujourd'hui décimée, merci à ces personnes, à celles mortes et à celles qui ont survécu, d'avoir ce courage de ne pas baisser la tête devant la bêtise et la haine, d'oser rire et faire rire des trucs les plus déprimants qui soient comme l'extrémisme, le racisme, la connerie… Merci à eux. Heureusement que leurs dessins restent. Ça les garde en vie. J'espère que la relève est là.

Je laisse le mot de la fin à Pierre Desproges qui lui non plus n'est pas mort :

 

« Ce qu’il nous faudrait, c’est une bonne guerre ! »
Nombreux sont autour de nous les gens qui lâchent cette petite phrase en soupirant. Mais l’instant d’après, ils retournent vaquer à leur petite vie mesquine et n’y pensent plus. Or, si nous voulons vraiment la guerre il ne suffit pas de l’appeler de nos vœux en levant les yeux aux ciel d’un air impuissant.
Ne rêvons pas : la Troisième guerre mondiale n’aura pas lieu ces jours-ci. Alors, pourquoi n’organiserions-nous pas une guerre FRANCAISE, dans laquelle les forces en présence seraient toutes françaises? Et puisque la haine est le moteur de la guerre, apprenons à nous haïr entre nous. Ah ! certes, il est plus facile de haïr les Arabes ou les Anglais dont les mœurs incroyablement primitives ont de quoi révulser.
Mais chaque région de notre pays a ses rites et coutumes qui ne sont pas les mêmes que ceux de la région d’à côté. Ainsi, pour bien, nous haïr entre Français, nous devons tenter d’oublier ce qui nous unit, et mettre l’accent sur ce qui nous sépare.

(Manuel de savoir vivre à l'usage des rustres et des malpolis)