Un rêve agité me réveille. Je suis seul dans le lit, ce qui m'étonne peu, hélas. Il est à peine six heures et il fait encore sombre. Je me passe les mains sur la figure et m’étire pour me défaire plus vite des songes et du sommeil. J'appelle Camille, à tout hasard. Ne me répond que le silence. Je ne serais pas surpris qu'elle soit rentrée chez elle en pleine nuit. Mais Élix non plus ne donne pas signe de vie. D'habitude, dès qu'il m'entend me lever, il vient me saluer. Elle a dû sortir le promener pour s'aérer la tête. Un frisson parcourt mon dos nu. Je vais fermer la fenêtre que je garde toujours entrebâillée pour dormir. Dehors, du brouillard efface l'océan, efface le monde. On ne distingue que la ponctuation des réverbères encore allumés à cette heure, le long de la promenade, et une portion de trottoir, au pied de l'immeuble. Pas un être, pas une voiture n'est visible. Tout semble figé dans ce néant bleu marine dénué d'horizon. L'impression d'être seul au monde me serre la gorge. Je trouve heureusement un petit mot sur la table de la cuisine : "Insomnie. Je serai au phare avec Élix jusqu'à sept heures. Rejoins-nous si tu es levé." Me voilà rassuré. Je vais faire ma toilette pendant que le café coule. J'en remplirai la thermos.

Sous la douche, je me remémore notre triste fin de soirée. Une peur inexpliquée empêche Camille de faire l'amour. Elle le souhaite pourtant autant que moi, mais il n'y a rien à faire, elle ne parvient pas à se détendre. Son corps crispé refuse d'écouter son cœur, et je souffre avec elle. Elle ne comprend pas les causes de cette panne physique jamais vécue auparavant, m'a-t-elle affirmé. Pas plus que moi, elle ne sait comment triompher de ce blocage qui, parce qu'il dure, commence à nous inquiéter. En désespoir de cause, elle a prévu d'aller consulter un sexologue. Depuis dix jours qu'elle se sent suffisamment en confiance pour dormir nue avec moi, nous répétons nos tendres tentatives sans nous décourager. On a encore essayé, hier soir… La journée avait été belle, la soirée joyeuse – Judith et Stéphane sont venus manger à la maison –, et la nuit s'annonçait parfaite. Sous la couette, dans le noir, on s'est enlacés, on a pris notre temps – nos formes commencent à bien se connaître et nos bouches s'adorent – mais, encore une fois, nos préliminaires n'ont excité que moi et les larmes de dépit de Camille y ont mis un terme. Ses nerfs ont lâché. "Pourtant, j'ai tellement, tellement envie de toi", m'a-t-elle redit, avec cette sincérité déchirante qui me laisse démuni. 

Notre quotidien complice tissé de multiples joies nous redonne chaque jour l'espoir. Chaque nuit nous le reprend. Après la déception, juste avant le sommeil, elle m'offre l'une de ses douces fellations dont elle a le secret, d'une générosité qui promet tant. Si ce don qu'elle me prodigue avec ferveur apaise en partie ma frustration, il ne saurait compenser le bonheur du partage et de l'étreinte accomplie. Et je vis mal d'être le seul de nous deux à prendre du plaisir. Quand je lui ai fait part de ce malaise, elle m'a prié de lui laisser cette consolation : la satisfaction de me faire jouir… Si au moins, je pouvais lui en faire autant. Je lui dis de ne pas culpabiliser, qu'il faut garder confiance. Pour ma part, je sais qu'elle ne restera pas éternellement sans réaction à mes douceurs, que l'amour et la patience auront raison des verrous mystérieux dont elle ne sait plus les clés.


Dans la brume immobile et iodée, je m'en vais donc au phare retrouver mon amour. Nous sommes lundi, les commerces sont fermés, les travailleurs et les écoliers, à cette heure, en train de prendre leur petit déjeuner ou de s'affairer dans leur salle de bain. Le long de la promenade, je ne croise que quelques âmes, fantômes furtifs jaillis de la vapeur d'eau et aussitôt engloutis de nouveau par sa densité. Le bruit de la mer invisible me semble différent. Tout est un peu irréel dans cette opacité. Chemin faisant, je réfléchis à ce qui change en moi depuis ma rencontre avec Camille. La côtoyer me procure un bonheur bouleversant et complexe, jamais vécu encore. Ses charmes, ses passions, ses mille enthousiasmes me sortent de ma torpeur, celle du désenchantement et des pesanteurs du deuil. Je ne pourrais plus me passer d'elle. Plus je la découvre, plus j'aime sa vision du monde et de l'existence. Elle s'intéresse à tout, envisage d'étonnants projets comme, par exemple, celui d'aller s'installer un jour en Équateur, là où "le peuple a cessé d'être à la botte du Fonds monétaire international", m'a-t-elle expliqué. Il faut la voir, tour à tour sombre, emballée ou révoltée, me dire sa perception de notre monde malade de l'argent. Elle s'échine à dénicher l'espérance dans les médias les plus indépendants, les paroles intelligentes, les faits qui indiquent la possibilité d'un changement, les signes de sagesse. Lucide pourtant, elle veut croire aux lendemains meilleurs. À ce titre, elle possède la foi qui me fait défaut, un optimisme humaniste que pour ma part je n'ai jamais réussi à échafauder. Volubile, elle m'en transmet peu à peu l'énergie. En face d'elle, je me fais l'effet de n'avoir jamais été qu'un ours retranché dans sa caverne. Camille me réconcilie avec le monde des vivants. Hier, par la bouche de Judith, j'ai appris, que lorsqu'elle vivait à Paris, malgré son quotidien difficile, Camille faisait une permanence téléphonique dans une association pour jeunes gays et trans en rupture familiale, et participait à leurs activités autant qu'elle le pouvait. Je lui ai reproché, plus tard, de ne jamais m’avoir parlé de cela, elle m’a répondu, indifférente, « J’ai oublié… ». Plus encore que je ne croyais, tout ce qui la fait agir répond à son besoin vital d'être au milieu des autres, active, à l'écoute, tout l'inverse de moi qui ne sais qu'observer les gens et les choses loin derrière, en retrait. Plus je la connais, plus j’ai la conviction que nous nous complétons idéalement. Je lui apprends à se préserver, à s'écouter elle-même, à moins disperser son énergie dans trop de directions, et elle, de son côté, me fait découvrir que le monde extérieur est aussi captivant que mes refuges intérieurs.

Une phrase qu'elle m'a dite me revient sans arrêt. Je n'ai pas fini d'y réfléchir. Alors que je lui confiais que je trouvais souvent ses réactions aussi spontanées et fraîches que celle d'un enfant, que j'adorais cela en elle, elle s'est assombrie – et, soudain, je n'ai plus vu qu'un jeune homme devant moi, comme cela arrive parfois, lorsque sa candeur s'absente – et Camille m'a répondu ceci : « J'étais usé, à quinze ans, aigri, blasé. Je me détestais. J'ai dû tout reconstruire. Ce que je suis aujourd'hui, ce sont les gens qui m'ont aimé et ma volonté de vivre qui l'ont permis. Trouver cet équilibre, ça ne s’est pas fait en un jour, crois-moi ». Alors, à ces mots, j'ai réalisé combien j'étais loin de concevoir ses épreuves passées, combien, à côté d'elle, j'avais été préservé par l'amour et la stabilité des miens. Si la mort de ma mère a plombé mon adolescence et m'a fait mûrir peut-être plus vite que d'autres, mon amour propre ne s'en est pas trouvé altéré. Au contraire de Camille, je n'ai pas eu à prouver ma valeur ni à subir quelque dénigrement que ce soit. Il me faudra encore beaucoup de temps pour la comprendre.


Progressivement le monde flou, autour de moi, vire au bleu outremer. La nuit se meurt. Après quinze bonnes minutes de marche, j’atteins la Jetée des Sables. Je n'y ai pas fait vingt pas que mon chien jaillit du brouillard à ma rencontre. Il repart, revient, une fois, dix fois, me fait la fête, frétillant et bondissant, toujours silencieux. Élix n’aboie jamais. Il est la joie incarnée, mais une joie muette. Je trouve Camille pensive, assise au pied du phare, emmitouflée dans son long manteau noir et le visage à demi caché derrière son écharpe angora. Je m’installe à côté d'elle, sème un bisou sur le bout de son nez froid.

— Ça va ?

— Oui, me répond-elle sur un ton mitigé.

Je sors la thermos de café, dépose les deux gobelets entre nous et les remplis aux deux tiers chacun. J’ai prévu les sucres et la petite cuillère.

— Tu penses à tout, sourit Camille en prenant le sien.

On sirote le breuvage chaud au parfum réconfortant en observant le ballet aléatoire de notre infatigable Élix qui ne se lasse pas d'effrayer les goélands aux ailes immenses.

— Ça fait longtemps que tu es là ? Tu as l’air gelée.

— Non, ça va. Il ne fait pas froid. Et, j’ai bien joué avec le chien, ça m’a donné chaud. On est là depuis une demi-heure environ.

— Drôle d’idée de sortir en pleine nuit dans le brouillard…

— J’avais besoin de réfléchir. Et je réfléchis mieux en marchant. Et c’est beau le brouillard, non ?

— Oui, c’est vrai. C’est beau. Ça n’arrive pas souvent, ici, en plus. Il faut qu’il n’y ait pas un brin de vent et c’est plutôt rare sur la côte.

Alors que le jour pointe, le brouillard, justement, s’allège et s'effiloche. La naissance des roses de l'aube, sur l’océan caché, annonce une beauté ineffable. Camille laisse aller sa tête sur mon épaule, je passe un bras autour d'elle.

— Je suis désolée pour hier soir.

— Il ne faut pas.

— Je n’aurais pas dû craquer comme ça. Je ne sais pas ce qui ne tourne pas rond chez moi, pourquoi je dysfonctionne.

— Comment ça « pourquoi tu dysfonctionnes » ? Tu n’es pas une machine !

— La mécanique du désir a un peu quelque chose d’une machine, si. Et chez moi, apparemment, ça déconne sec, déplore-t-elle.

— Tu finiras bien par trouver pourquoi. Patience.

— Ça fait deux heures que je médite là-dessus non-stop. Je crois que je sais d'où vient mon problème.

Elle se tait. Malgré mon impatience anxieuse de connaître le fruit de ses réflexions, je retiens mes questions. Je veux la laisser s’exprimer à son rythme. D’autant que c’est la première fois que je la sens prête à aborder le sujet ouvertement. Et c’est heureux ! Car, pour ce genre de chose, il ne faut pas compter sur moi. J’ai bien trop peur de faire plus de mal que de bien en raisonnant à tort et à travers. Les sujets intimes de la sorte me privent de parole. Je sais reconnaître quand je suis dépassé. En même temps qu’une brise franche se lève, le soleil déploie sa splendeur rougeoyante entre les derniers lambeaux de brume qui se disloquent à vue d’œil, et, bientôt, les flots scintillant de cuivre, d'améthyste et de corail paraissent, vibrionnant de mouettes et de goélands. Et l'horizon, à son tour, enfin, se dévoile.

— Si seulement j'arrivais à mémoriser des couleurs pareilles, murmure Camille.

Moi, je suis trop préoccupé pour me laisser captiver par ces somptueux coloris. C’est dans la contemplation du visage aimé que je préfère m’absorber. De profil, dans la lumière ambrée des premiers rayons solaires, elle a l'air si sérieuse. Je l’embrasse sur la tempe. Le vent agite sur son front ses mèches brunes. Des éclats de soleil traversent le cristallin de ses iris limpides, caressent le velouté de sa joue, la courbe de ses cils, embellissent encore le modelé de ses lèvres. Camille est plus captivante que l'océan tout entier. Elle est mon évasion. Fixée sur la splendeur du jour naissant, elle en soutient l'éclat, sourcils froncés. Ou plutôt devrais-je dire « il »… Car, le garçon, celui que je n’oublie pas qu'elle est aussi, se révèle à l’instant, dans sa grâce virile. Je ne suis jamais tant troublé par elle que lorsque son ambiguïté s'impose ainsi à mon regard. Mais, pour l'heure, je n'ai pas le loisir de m'attarder sur ce mystère, pas plus que sur le désir qui me fleurit au milieu du corps, comme vingt fois par jour. Malgré ma sourde angoisse, j’espère ardemment qu’elle poursuive. Mais, que va-t-elle m'annoncer ? L'idée de la perdre, la seule idée de notre possible éloignement, me rend malade.

— Il faut que je te dise, Clément… Tu es la première personne à m'accepter comme je suis, déclare-elle enfin, en se tournant vers moi, et je ne sais pas quoi faire. Ça me déstabilise.

— Ah ? C'est moi, donc, qui…

— Non. C'est moi le problème. Pas toi. Toi, tu es hors de cause. Je te l'ai dit et je te le redis.

Elle me regarde avec un amour incommensurable. Mon dieu, j'ai envie de l'aimer. J'en meurs.

— Tu es trop parfait.

En entendant cela, un éclat de rire jaillit brusquement hors de moi.

— Moi ? Parfait ? Ha, ha ! J'aurais voulu que ma sœur soit là pour t'entendre! Elle t'aurait rappelé vite-fait la liste longue comme ça de mes dix mille tares !

— Non, insiste Camille, toujours calme et grave. Tu es le mec le plus gentil, le plus attentionné, le plus équilibré que j'ai rencontré. Et le plus beau, aussi.

Se disant, elle continue à me dévorer des yeux. Puisse son corps me parler bientôt le même langage !

— C’est nouveau pour moi d’être avec quelqu’un qui ne me demande pas de choisir un camp, tu comprends ? Jusqu'ici, je me suis toujours confortée au désir de mes partenaires. J'ai toujours été soit une fille, soit un mec, dans les bras des autres. Sexuellement, jamais je n'ai pu être moi complètement. Avec toi, je sais que c'est possible. Du coup… Je me dis que… Je me dis… – Elle pousse un soupir. – C'est tellement trop beau… Je suis sûre que je vais tout faire foirer.

— Mais non, voyons. Pourquoi tu ferais tout foirer ? Et, au contraire, ça devrait te mettre une pression en moins de pouvoir être toi-même.

— Non, justement, parce que finalement je ne sais pas vraiment ce que tu attends de moi.

— Ce que j’attends de toi ? Heu… C’est-à-dire ? À quel niveau, tu veux dire ?

— Et bien, sexuellement.

— Je ne sais pas… Je veux ce que tu veux.

— Mais moi, je ne peux pas savoir ce que je veux si je ne sais pas ce que tu attends de moi. Tu vois le souci ?

— Je crois, oui… On tourne en rond… Le problème, c’est que moi, tu sais, en matière de sexe, j’aime tout faire. Je n’ai pas de tabou.

— Oui, avec les femmes. Mais avec moi ?

— Pareil avec toi. J’ai envie de tout. Peu importe la manière, je veux simplement qu’on se fasse du bien, qu’on se sente à l’aise ensemble. C’est la seule chose qui m’importe.

— Tu ne comprends pas, soupire-t-elle. Ce que j’essaie de te dire, c’est que j'ai peur de bander devant toi.

Un peu surpris par la crudité et la précision de l’annonce, je m’accorde une seconde de réflexion, mais, en réalité, elle a raison : je ne comprends pas.

— Pourquoi ? dis-je.

— Tu n'as jamais couché qu’avec des femmes. Tu aimes les femmes… Je me dis que si je me laisse aller, tout à coup, tu ne vas plus voir qu'un mec en érection, là, devant toi.

— Et alors ? Je l'aime aussi ce "mec".

— C’est là, le problème : je n’en suis pas sûre. Tu es hétéro. Je sens que ça ne va pas le faire. Je suis tellement dingue de toi que je n'arrive pas à prendre ce risque. Je n'ai que ça en tête…

— Camille… Est-ce que tu ne viens pas de me dire, il y a deux minutes, que tu sens qu'être enfin complètement toi-même te semble possible avec moi ?

— Si.

— Alors, tu vois. Écoute ton intuition. Il faut que tu aies confiance en moi. Te voir excitée, te voir prendre du plaisir, je ne rêve que de ça.

— Je sais, fait-elle d'une toute petite voix, mais…

Parce que j’en ai soudain trop envie, je m’empare de sa bouche baignée de soleil orange. Dans mon baiser je mets le feu de mon impatience, de mon amour et de mon désir. Elle se laisse enivrer volontiers. C'est peut-être une erreur de ma part, mais je prends le risque : je guide sa main jusqu'à mon sexe. Elle l'y laisse, et même s'y complaît. Ses joues plus rouges, son souffle plus vif et son regard voilé trahissent un émoi qui me plaît fort.

— Tu le sais, tu le vois bien, que tu me fais bander. Je ne peux pas être plus clair.

— Quand je ne suis pas morte de trouille, à poil, au lit avec toi, toi aussi tu me fais bander.

— C’est vrai ?

— Oui, comme là, maintenant, par exemple.

Incrédule, je la touche, comme son sourire à la fois timide et mutin m’y invite. Pour la toute première fois, en effet, je sens sous mes doigts son désir ferme et concret. Tâtonnant sous son manteau, illuminé d’un bonheur scintillant, je dézippe son pantalon pour m’y immiscer, qu’elle sente mieux mes caresses. Elle s'accroche à mon cou et accueille mes attouchements délicats avec le même enthousiasme que mes lèvres sur les siennes. L'obstacle des vêtements rend la chose peu aisée, mais au son de sa respiration en émoi et à l'incroyable fermeté de son érection, je sais qu'il va m'être enfin possible de lui donner du plaisir. L’endroit n’est pas le plus confortable ni le plus discret, certes, et le moment sans doute pas le mieux choisi, mais je ne peux pas laisser passer cette providence. Toute aux sensations qui la submergent, elle se met à haleter doucement dans mon cou, puis entre mes lèvres qui veulent continuellement les siennes. Je fais ce qu’il faut pour que le plaisir grimpe vite, pour ne pas laisser à la moindre angoisse ou à tout autre imprévu l’opportunité d’altérer cet instant de grâce inespéré. Camille, par bonheur, se laisse emporter avec délice. Elle vibre, se tend, se détend, s’abandonne, puis finit par expirer avec une intonation surprise un "Je viens" fragile qui se perd un peu dans le cri des mouettes rieuses excitées par le retour du jour. Moi, j'ai le cœur qui caracole. La chaleur, alors, qui mouille ma paume et le son intense d’un soupir de satisfaction concourent à me plonger dans une plénitude rarement ressentie. Mon propre désir décuplé est à la limite de me faire souffrir, mais ça m’est complètement égal. Un sentiment de victoire fabuleux me monte à la tête. Je retiens difficilement la tentation de lancer un "hourra" triomphal au ciel chatoyant. Le visage épanoui, belle à mourir, Camille efface la trace de son plaisir sur ma main à l'aide d'un mouchoir en papier.

— C'est fou ce que ça paraît simple quand ça fonctionne, dit-elle, émue.

— Je suis tellement heureux.

— Moi aussi.

On a du mal à cesser de s’embrasser. Je la sens désireuse de continuer, ce qui me comblerait, car mon sang ne va pas tarder à entrer en fusion avec mes nerfs…

— Je te fais pareil ? me chuchote-t-elle, la prunelle pétillante.

Mon Dieu, j’aimerais bien, mais un bateau de pêche s'approche, sur le chenal. Deux autres suivent non loin derrière. La marée montante a atteint le bon niveau pour que les travailleurs prennent la mer. Le défilé ne va plus cesser. N’étant pas suffisamment exhibitionniste pour céder à la tentation dans ces conditions, je fais la moue en avisant les trouble-fête naviguant. Camille a retrouvé l'humeur la plus éclatante qui soit, et ma mine dépitée la fait beaucoup rire.

— De toute façon, j'imagine que tu as envie de plus, ajoute-telle, mi inquiète, mi curieuse.

— J'ai envie de toi, dis-je, plein d'espoir.

— Tu n’as que ces mots-là à la bouche, rit-elle. Moi, ce que j’aimerais savoir, c’est de quelle manière tu as envie de moi.

— Mais je te l’ai dit ! De toutes les manières.

— J’en doute.

— Je suis prêt à te faire tout ce que tu souhaites. Laisse-moi te montrer, et tu verras.

— Et moi ? Est-ce que je pourrai te faire tout ce que je veux ?

— Mais oui. Absolument.

— Mm, mm, fait-elle en faisant mine de me scruter d’un air suspicieux. Tout ce que je veux ? Vraiment ?

— Bon, dans les limites du raisonnable, évidemment.

— Ah, nous y voilà. Et elles consistent en quoi tes « limites du raisonnable » ?

— Je n’aime pas parler de sexe. Je trouve que ça brise la magie. On a vraiment besoin de rentrer dans les détails ?

— Toi peut-être pas, mais moi, oui. Désolée.

— OK. C’est bien parce que c’est toi. Bon, pose-moi des questions, alors.

— Je viens de t’en poser une : quelles sont tes « limites du raisonnable » ?

— Ah oui, c’est vrai… Bon… Le mieux, c’est que je te parle de Mathilde.

— Mathilde ?

— Oui. C’est une femme mariée avec qui je suis sorti ces six derniers mois.

— Oh… Premières nouvelles. Pourquoi tu m’as dit que tu étais célibataire, alors ?

— Parce que, je l’étais. Entre Mathilde et moi, il ne s’est rien passé sur le plan sentimental.

— Ce n’était donc qu’une histoire de cul ?

— Oui.

— Alors ?

— Alors, elle m’a appris pas mal de choses. Et les limites du raisonnable, du moins les miennes, je les ai atteintes avec elle. – Je soupire, me gratte le cou, un peu gêné de devoir mettre des mots sur tout ceci. – Par exemple, elle m’a fait découvrir que j’aimais assez me soumettre.

— Te soumettre ?

— Oui… Moralement je ne suis jamais ressorti très fier de ces séances, mais physiquement, la vache… Elle m’a appris à me laisser faire, à aimer me retrouver à sa merci, passif. Elle m’a fait découvrir que c’était très excitant d’inverser un peu les rôles… En quelque sorte…

— C’est un peu confus… Est-ce que tu es en train d’essayer de me dire que cette femme t’a fait découvrir et apprécier le plaisir anal ?

— Je… On peut dire aussi ça comme ça, oui, dis-je en rougissant.

Un sourire tendre et malicieux illumine le visage de Camille plus efficacement que le soleil matinal. Mon manque d’aisance pour évoquer ces choses a l’air de l’enchanter.

— Alors c’est vrai, tu n’aimes vraiment pas parler de sexe… Je te torture, là, hein ?

— Je n’ai pas l’habitude, c’est tout… Je préfère pratiquer.

— Mm, mm.

Son regard amoureux insiste dans le mien. J’ai l’impression d’être nu devant elle. Cette conversation commence à me plonger dans des affres physiques compliquées à maîtriser. Ma stupide pudeur issue des vieux relents de mon inconscient judéo-chrétien m’empêche de développer le propos, et je prie le ciel que mon interlocutrice s’en tienne là avec ses questions.

— Tu sais quoi ? Je crois qu’on aurait dû avoir cette conversation dès notre première nuit. Ça m’aurait beaucoup, beaucoup aidée à ne pas stresser autant. Ça m’aurait aidée à comprendre que tu es prêt à coucher avec un spécimen de mon genre…

— Je pensais que la confiance suffirait.

— La confiance ne suffit pas toujours.

Elle me caresse le visage avec une grande douceur, puis m’embrasse. Le baiser s’attarde, s’emballe, devient sexuel à souhait. Jamais je n’ai senti un tel désir me brûler. Je n’en peux plus. Je voudrais nous téléporter dans mon lit et la prendre comme un sauvage… ou l’inverse… Peu m’importe, du moment qu’on s’aime enfin.

— On rentre ? suggère-t-elle pour mon plus grand bonheur.

Elle est déjà debout. Je range vite-fait gobelets et thermos dans mon petit sac-à-dos et saisis la main qu'elle me tend. Bras-dessus, bras-dessous, nous nous en retournons dans la lumière pure de sept heures du matin, suivis sagement du chien calmé par ses deux heures de courses en tous sens.


Une fois au chaud, nous semons derrière nous un à un nos vêtements en traversant le salon jusqu'à ma chambre, sous le regard perplexe d'Élix. Nos corps excités s'aimantent dans la ferveur plutôt que dans la hâte, doucement s’imbriquent, s’envolent. Plus aucune trace de peur chez Camille qui semble disposée à m'autoriser tout ce qui l'effrayait encore hier. Heureusement que le flot de l’émotion perturbe mon impatience. Jamais chaleur d'un corps ne m'a semblé plus exquise.

On fait l'amour toute la matinée, ne nous interrompant que pour prendre un solide petit-déjeuner.

 

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