Malgré le bruit du jet de la douche, malgré la vapeur qui nous enveloppe de ses flous, je sais tout de la volupté de Camille. Je fais ma bouche suffisamment généreuse pour la faire planer… Je sens son bonheur et sa confiance.

Depuis quelques jours, Camille et moi vivons cet état de grâce qui fait le lit des délices d’une histoire d’amour débutante. Nous découvrir sur le plan sexuel a parachevé notre rencontre. Et quelle rencontre ! La plus belle, la plus étonnante de toute mon existence.

Mathilde, à travers des jeux érotiques complexes, est parvenue à faire surgir en moi d’étranges et tenaces envies. Entre autres, elle m’a fait découvrir que j’attendais d’une femme qu’elle me possède physiquement, chose impossible sans le truchement d’accessoires ou de jeux sadomasochistes. Les premiers me plaisent peu, quant aux seconds j’ai un mal fou à m’y prêter sans être pris de rire nerveux… La révélation de ce désir illogique m’avait donc laissé frustré et même passablement angoissé. Or, aujourd’hui, avec Camille, l’impossible m’est accessible. Elle m’offre le miracle de cet assouvissement improbable. Elle et moi savons être l’un à l’autre. Elle aime être à moi, j’aime être à elle, et tout est simple. C’est la première fois de ma vie que je m’abandonne à ce point dans les bras de quelqu’un. La force de ce que nous partageons dépasse mes espérances. Ce qui est beau, c’est que l’émerveillement est réciproque, et nous n’en finissons plus de remercier le hasard de nous être trouvés.

Sans tomber dans l’obsession mortifère, j’ai toujours aimé le sexe, plus que de raison sans doute. Je suis ainsi : faire l’amour m’est aussi nécessaire que dormir ou manger. Je ne sais pas m’arranger avec le manque. Quand je ne peux bénéficier régulièrement de la chaleur d’une femme, je me déséquilibre, je ne suis plus bon à rien. Je deviens triste, amer, je me sens comme incomplet, je ne crée plus rien de valable… Je me dessèche. Cette libido exigeante qu’aucun plaisir solitaire n’a jamais su satisfaire m’a poussé à élire systématiquement des partenaires elles aussi portées sur la chose. C’est même un critère tellement prioritaire pour moi que je l’ai souvent privilégié au détriment d’autres qualités autrement plus importantes. Mes échecs amoureux viennent quasiment tous de là et de nulle par ailleurs. Je ne le sais que trop. Ce besoin impérieux de la chair m’a poussé à faire des choix inconsidérés, à m’exposer à des situations plus destructives que constructives. Mon expérience avec Mathilde en est la parfaite illustration…

Ce que je vis avec Camille est nouveau et n’est en rien comparable à mes histoires passées. J’ai tout avec elle. Tout. Pour une fois, le plaisir ne se contente pas de n’être que du plaisir. Il est l’expression de notre curiosité pour l’autre, de notre tendresse, de notre soif d’aimer. Nous sommes en vibration et notre osmose charnelle est le parfait reflet de notre complicité.

Chaque soir nous voit nous jeter dans les bras de l’autre. Je ne sais jamais, alors, quelle tournure va prendre notre plaisir. Mais ce que je sais, c’est qu’il sera au rendez-vous. Nous expérimentons beaucoup, nous découvrons petit à petit. Nous allons de surprise en surprise. Dès nos premières véritables étreintes, après le déclic de Camille, ce matin radieux au pied du petit phare vert et blanc, dès ce jour-là, rien ne s’est déroulé comme nous aurions pu l’imaginer. La première chose que j’ai voulue, lorsque l’on s’est retrouvés nus et enlacés, c’est m’offrir à elle. C’était viscéral, impératif, comme une douleur à soulager, comme une soif à apaiser. J’ai voulu qu’elle m’emplisse de sa fièvre retrouvée. Moi qui n’étais pas certain d’être prêt à vivre cela, en réalité, si, j’étais plus que prêt, je n’attendais que cela. Ce premier matin d’amour en a été la preuve.

Au réveil, plus fort encore que le soir, nos corps se veulent. Camille adore que je la prenne encore ensommeillée. Parfois, j’arrive à la faire jouir ainsi. Dans le cas contraire, si je cède avant elle, je poursuis mes douceurs sous notre douche commune. J’aime la faire abdiquer entre mes lèvres, à genoux dans la baignoire, comme là, maintenant.
Ses soupirs exclamatifs et ses doigts contractés sur mon crâne m’indiquent qu’elle est proche d’atteindre le point d’orgue, l’instant de l’indicible satisfaction. L’y mener me procure une joie exaltée qui me rend léger comme une bulle de savon. Camille jouit toujours avec grâce, sans d’autres démonstrations qu’un vacillement, des lèvres entrouvertes et un cou renversé… On dirait qu’elle s’envole. Je n’en finis pas de m’émouvoir de sa douceur.

Il va bientôt être l’heure qu’elle s’en aille au boulot. On reste encore un peu sous l’eau chaude, enlacés.

— Je n’ai pas envie d’aller bosser, me dit-elle, comme chaque matin.

— Moi non plus je n’ai pas envie que tu ailles bosser…

— Je t’ai dit que tu baisais comme un dieu ?

— Oui, une centaine de fois environ, je crois, dis-je le sourire jusqu’aux oreilles.

— J’aurais dû deviner que quelqu’un d’aussi peu loquace que toi se rattrape en s’exprimant avec son corps.

— Oui… Je suis meilleur en orgasme qu’en poésie…

— Heureusement !

— Quoi, il était si nul que ça mon petit poème de l’autre jour ?

— Franchement ? Il était aussi nul que cette pipe était divine. C’est dire !

En riant, je lisse en arrière les cheveux trempés qui dégoulinent sur son front. Je coupe l’eau. On n’arrive pas à se séparer, alors on s’embrasse, on se contemple tout près, et on s’embrasse encore. On se redit combien on s’aime.

Je me sèche et j’enfile un slip avant de sortir de la salle de bain. Camille doit encore se mettre ses crèmes hydratantes, une pour le corps, une autre pour le visage, qui rendent la peau douce et parfumée, puis elle doit se sécher les cheveux, se les coiffer soigneusement…

Je fais un bond en arrivant au seuil du salon. Julie est là, immobile et pâle, assise sur l’accoudoir du canapé.

— Salut ! La vache, tu m’as fait peur ! J’ai failli avoir un arrêt cardiaque !

— Salut, fait-elle froidement.

— Tu… Que… Qu’est-ce que tu fais là ? Tu ne devais pas arriver demain ? dis-je en venant lui déposer un bisou sur la joue.

— Si, mais j’ai voulu rentrer en même temps qu’Ismaël.

— Ismaël ? Il était à Londres avec toi ?

— Oui. Il me semblait te l’avoir dit… Il m’a rejoint quelques jours. Comme il était obligé de revenir aujourd’hui, j’ai décalé mon billet de train pour le suivre… J’ai dormi chez lui cette nuit. Il est parti bosser, et me voilà.

— Bon retour à la maison, alors, dis-je en enfilant un tee-shirt qui traîne sur le dossier d’une chaise. Ne fais pas attention au bordel, j’avais prévu de tout ranger.

Elle me fixe, bras croisés et lèvres pincées, hostile. Je crains le pire.

— Quoi ? Pourquoi tu me regardes comme ça ?

— Qu’est-ce qui se passe ici, Clément ?

— Comment ça ?

— C’est qui ce mec dans la salle de bain ? J’ai entendu le bruit de la douche, en arrivant. J’ai voulu te faire une surprise, te dire que j’étais rentrée. J’ai ouvert la porte et je t’ai vu. Je vous ai vus, toi et ce gars, en train de faire des trucs.

Elle serre la mâchoire, le regard inquisiteur, et moi je ne sais que dire, maudissant la transparence de ce foutu rideau de douche. Elle se lève. Elle a son air tendu qui précède les crises de nerfs.

— Tu aurais au moins pu m'avertir que tu étais devenu gay. C’est ta vie à Paris qui t’a fait changer de bord ?

— Hein ? Mais enfin non, voyons, je ne…

— Alors comme ça, tu te tapes des mecs ici, chez nous, dans la maison qui nous a vu grandir ?

— Mais…

— C’est ignoble, Clément ! Ça ne se fait pas des trucs comme ça. Moi aussi, je vis là, putain ! Qu’est-ce qu’il en aurait pensé papa ?

Ça y est, elle crie et semble au bord des larmes. Un énorme soupir m’échappe.

— Julie…

— Mais qu’est-ce qui t’est passé par la tête ? continue-t-elle. Sérieux! Tu n’es vraiment qu’un gros dégueulasse !

— Ce n’est pas ce que tu crois.

— Ah oui ? Ce n’est pas ce que je crois ? Tu te fous de moi ? Ose me dire que tu n’étais pas en train de sucer un type, là, à l’instant, dans notre salle de bain ! D’ailleurs, il va m’entendre aussi, ce porc, siffle-telle en s’élançant dans la direction de la pièce en question.

Je lui barre le passage, la retiens.

— Calme-toi, Julie. Je te dis que ce n’est pas ce que tu crois.

On se jauge comme deux chiens de combat prêts à se mordre.

— C’est quoi, alors, si c’est pas ce que je crois? Vas-y. Je t’écoute.

— Oh, salut, Julie, s’exclame joyeusement Camille en apparaissant devant nous, pimpante dans son peignoir rose.

Ma sœur en reste coite de surprise.

— Sa… Salut… Mais, vous êtes combien là-dedans ? Ne me dis pas que vous vous faites un plan à trois.

Entre perplexité et affolement, elle part à la salle de bain d’un pas pressé.

— Qu’est-ce qui lui arrive ? me demande Camille.

— Elle nous a vus en train de faire des cochonneries sous la douche.

— Tu es sérieux?

— Elle a voulu me prévenir qu’elle était là. J’étais en train de te sucer…

— Je l’ai toujours dit : les rideaux de douche transparents sont une hérésie, s’exclame Camille en observant ma sœur qui revient vers nous.

— Bon, c’est quoi l’histoire ? Vous m’expliquez ou j’appelle l’HP ? s'énerve Julie.

— L’HP ? Pourquoi ?

— Parce que s’il n’y a pas d’explication logique, c’est que je suis en train de devenir folle, que j’ai des hallucinations.

— Julie…

— Laisse, m’interrompt Camille, je vais lui expliquer. Tu n’es pas folle, ma belle. Tu as bien vu ce que tu as vu. L’autre mec, c’est moi.

Julie dévisage Camille sans comprendre. Avec au passage un petit regard résigné à mon adresse qui semble vouloir dire "Et voilà, il va encore falloir que j’explique ma nature", cette dernière entraîne ma sœur sur le canapé où elle s’assoit avec elle.

— Je n’en ai peut-être pas l’air, mais je suis un garçon.

— Tu te fous de moi, murmure Julie en fronçant les sourcils.

Calmement, d’un joli mouvement d’épaule, Camille fait glisser le haut de son peignoir de manière à dévoiler son buste. Julie fixe ce buste, cette poitrine indubitablement masculine, puis mon visage, puis le visage de Camille qui se rhabille dignement.

— C’était ça, ce truc, chez toi… Je savais qu’il y avait un truc particulier… Je le sentais.

— Sans vouloir te vexer, ma chérie, la plupart des nanas de ton âge comprennent que je suis un mec au premier coup d’œil. Enfin bref… Voilà, maintenant, tu sais.

— C’est dément, murmure ma sœur en se reportant en elle-même. Mais alors, c’est bien ce que je dis. Tu es devenu gay, fait-elle à mon adresse.

— Non.

— Ben si.

— Non.

— Camille, j’ai raison : il est gay ?

— Non, répond Camille. Clairement, non. Il n’est pas plus gay que moi.

— Je ne comprends rien.

— C’est normal, soupire mon amoureuse.

Elles sont perplexes toutes les deux, l’une perdue dans ses interrogations, l’autre, un doigt sur le menton, cherchant ses mots.

— En fait, on s’en fout qui est quoi, décrète Camille. Ton frère et moi, au-delà des détails de mon anatomie, on s’aime comme des dingues. Voilà.

— Je n’appelle pas ça un détail !

— Ecoute, ma belle, fait fermement Camille, Clément et moi on sort ensemble, c’est comme ça, on est entre adultes consentants et, surtout, on est heureux. Il me semble que ça devrait suffire.

— Je suis sur le cul, fait ma sœur en nous dévisageant à nouveau tour à tour.

— L’androgynie ça fait toujours cet effet aux cisgenres, ne t’inquiète pas. Bientôt, tu n’y penseras plus et tu te rendras vite compte que c’est strictement sans importance.

— Aux six quoi ?

— Aux cisgenres, c-i-s-g-e-n-r-e, par opposition à transgenre… Laisse tomber. Tu regarderas dans le dictionnaire ou ton frère t’expliquera… Là, je n’ai pas le temps, il faut que j’aille bosser. Je vais m’habiller, sinon, je vais être à la bourre. Ravie de te revoir, sinon, jolie fille, lance-telle est lui faisant la bise avant de quitter le salon.

Mais Julie ne saurait en rester là. Elle la poursuit jusque dans la chambre. Je les suis, un peu anxieux de voir comment la conversation va tourner.

— Tout le monde croit que tu es une fille, lance Julie.

— Je sais, répond Camille, laconique, en enfilant un slip.

Elle ôte son peignoir, commence à s’habiller. Julie et moi la regardons faire.

— Hey, je ne vous dérange pas trop ? Ça va, les voyeurs ?

— Mais, comment tu vas faire, cet été ?

— Comment je vais faire quoi ? s’agace Camille en enfilant son pantalon.

— Quand tu seras en maillot, sur la plage, tout le monde va comprendre.

— Qui ça "tout le monde" ?

— Et bien, je ne sais pas. Imagine. Si tu croises des gens du Large ou la boulangère, ou quoi, ils vont bien voir que… que…

— Je m’en fous.

— Tu t’en fous ?

— Complètement.

— Mais… Mais…

— Quoi, Julie ? Tu crois que je me cache, toi aussi ?

— Ce n’est pas le cas ?

Camille ajuste son pull rouge. Elle est maintenant habillée. Les mains sur les hanches, superbe, immobile, elle toise ma sœur.

— Est-ce que j’ai l’air de me cacher ?

— Non, murmure Julie de plus en plus désemparée.

— Bon, alors, où est le problème au juste ? Qu’est-ce qui t’inquiète ? Tu crois quoi ? Tu penses que si Serge ou René, les plus machos des machos du Large, apprennent que j’ai une bite entre les jambes ils vont vouloir me casser la gueule, qu’ils vont devenir enragés, qu’ils vont vouloir m'anéantir, rectifier cette erreur de la Nature que je suis ?

— Mais non… Je ne sais pas.

Mon amoureuse s’approche de ma sœur et lui pose les mains sur les épaules.

— Tu es gentille de t’inquiéter pour moi, mais tu sais, ça fait longtemps que je ne vis plus dans la peur des autres. Il est fort possible que demain ou un autre jour, les clients du Large découvrent que je suis aussi un garçon. Je suis même sûre que plus d’un s’en doute. Et alors ? La terre ne s’arrêtera pas de tourner. S’il y en a que ça gêne, et bien ça les gênera. Ce n’est pas mon problème. Sinon, je répondrai aux questions comme je l’ai toujours fait. Je leur expliquerai que je me sens fille et garçon à la fois. Ça les embrouillera un peu au début, comme avec toi maintenant, puis ça n’ira pas plus loin. Ils se rendront vite compte que je suis la même personne. Fille ou mec, je serai toujours Camille, Camille qui prend les commandes, Camille qui est heureuse de vivre –– ou heureux, comme tu veux – Camille qui aime rigoler et plaisanter avec les gens. Voilà.

Elles se dévisagent, Camille les yeux brillants d’assurance et de bienveillance, Julie départie de colère et de parole.

— Autre chose ?

— Heu… Non… balbutie ma sœur.

— Bon, ben je vous abandonne, les jeunes, dit ma belle en laçant ses bottines à talon plat.

Un baiser sur la bouche, un manteau enfilé, et hop là, elle n’est plus là. Je prends enfin le temps de mettre un jean et je me retrouve en tête à tête avec ma Julie chamboulée.

­— Je sais, dis-je, en écho à son silence étonné, elle n’est pas ordinaire notre Camille.

— Pourquoi tu continues à dire « elle » ?

— Parce que, pour moi, c’est « elle ».

— Mais comment tu peux… Ça ne te gêne pas que…

Elle n’achève pas. Je sais qu’elle nous revoit ensemble sous la douche, nos silhouettes un peu brouillées par le rideau trempé, mais bien visibles, malheureusement. Je sais que cette image n’est pas près de lui sortir de la tête. Ça me contrarie.

— Je l’aime, dis-je. C’est la première fois que j’aime comme ça.

— C’est sérieux, alors, vous deux ?

— Oui, très sérieux.

— Et si un jour tu veux un enfant ?

— Julie ! On n'en est pas là. Je ne sais même pas si j'en veux ni si elle en veut… On n'en a même jamais parlé, c'est pour te dire. Si c'est le cas, on adoptera…

— Tu sais, Clément, moi aussi je l’aime beaucoup Camille. Depuis qu’on la connaît, je trouve que la vie est moins triste.

Ces mots simples et spontanés me font venir un grand sourire qui contamine ma jeune sœur.

 

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