Était-ce mai et la tiédeur de la nuit, cette douceur presque estivale, ou était-ce les parfums du jardin, ceux mêlés de la pelouse fraîchement tondue, du muguet et des glycines ? Dorian n’avait pas ressenti un tel foisonnement d’émotions depuis environ trente-cinq ans. Il ne parvenait plus à déterminer s’il se trouvait dans un état euphorique ou bien proche du désespoir. Il avait beau se centrer attentivement sur les remous qui agitaient sa poitrine, c’était ainsi : il n’aurait su dire s’il souffrait ou s’il exultait. Il était redoutable de constater comme certains sentiments vous rendaient aux turbulences adolescentes… Redoutable… Ce soir, sous les étoiles, sur cette terrasse embaumant le printemps, dans cette atmosphère intime auprès de Délila, tout ce qu’il tentait de contenir depuis des mois s’exacerbait et le brûlait. 
Immobile dans sa chaise longue, à la lumière délicate de la lanterne de jardin et de la cuisine éclairée dans leur dos, son amie le couvait de la chaleur de son incomparable regard sombre. Depuis qu’elle se savait tirée d’affaire, qu’elle était passée de l’état de malade à celui de convalescente, elle irradiait d’une sérénité nouvelle. Échapper aux griffes du cancer l’avait changée. La mort s’était détournée d’elle, finalement, et avait comme emporté dans son sillage ses peurs et ses regrets, la laissant plus légère à la Vie. Malgré la fatigue qui pâlissait son visage, Délila n’avait jamais paru plus belle à Dorian.

— Tu es particulièrement silencieux, ce soir, lui fit-elle remarquer.

C’était elle, en effet, qui avait largement alimenté la conversation durant le repas. Lui l’avait écoutée, parfois distraitement. Il était comme son frère, et elle savait, ce soir, qu’il n’était pas dans son état normal.

Délila Lewall, professeur d’anglais actuellement en congé de longue maladie, le connaissait depuis qu’il avait pris sa fonction de proviseur quinze ans plus tôt à Charles Baudelaire, le collège public de Vilneuil. Quinze ans, déjà… Forte de sa position de plus ancienne enseignante dans l’établissement, mais surtout de sa nature extravertie, elle avait été l’unique membre de l’équipe pédagogique à ne pas s’être laissé intimider par son attitude peu chaleureuse et son allure fière. Il est vrai que sa haute stature et sa carrure d’athlète, sa physionomie impénétrable d’empereur romain et son autorité naturelle, d’emblée, attiraient peu la sympathie. Personne, en le voyant, n’aurait eu l’idée saugrenue de vouloir en faire son meilleur pote. Qui plus est, Dorian Périllon, âme farouche s’il en est, n’était pas homme à se lier facilement. Pourtant Délila était parvenue à se rapprocher de lui suffisamment pour l’apprivoiser et devenir une amie chère. Elle était la seule à l’appeler par son prénom, avec une délicate prononciation anglo-saxonne. Pour tous les autres, il était « Périllon » ou « Monsieur Périllon ». Dorian en imposait, et sa façon d’exercer son métier renforçait encore son image d’homme inflexible et peu commode. Bien que reconnu par tous comme quelqu’un de juste et d’avisé, il dirigeait son établissement scolaire avec une fermeté pas vraiment « tendance » de nos jours… Il n’était pas homme à qui l’on impose quoi que ce soit. Il agissait à sa façon, autrement dit il n’en faisait qu’à sa tête. Par exemple, lorsqu’une nouvelle directive gouvernementale lui déplaisait, il ne craignait pas de le dire à haute voix, et omettait de l’appliquer, purement et simplement. Pour le moment, sans doute parce que l’établissement dont il avait la responsabilité présentait un excellent bilan chaque année, il n’avait jamais été pénalisé par sa hiérarchie pour cette insoumission. Bien que cela fût officieux, son professionnalisme, son implication et son discernement lui autorisaient apparemment une certaine liberté de mouvement.
Même auprès des parents d’élève les plus problématiques sa réputation le précédait. Ceux imbus d’eux-mêmes, ceux irresponsables ou, pire encore, ceux procéduriers se pliaient sans sourcilier à ses décisions et suivaient ses conseils à la lettre. Quant aux collégiens, même les plus indisciplinés, pas un n’aurait été effleuré par la tentation de lui tenir tête ou de le provoquer. D’ailleurs, les jeunes n’étaient amenés à se retrouver en face de lui qu’en cas de problème sérieux, et, alors, le but de ce tête-à-tête exceptionnel entre l’élève et le proviseur se résumait à trouver la solution la plus intelligente pour le régler. Dorian Périllon ne savait pas agir autrement que de manière constructive, et il possédait un don naturel pour responsabiliser les gamins les plus agités et aider les plus perturbés. Très souvent, un pacte se scellait entre lui et l’adolescent(e) sans même que l’intervention des parents ait été nécessaire. Il savait trouver les mots pour tirer son interlocuteur vers le haut et n’aurait jamais abandonné à son sort un jeune en détresse, qu’il fût perturbateur ou non, ni, d’ailleurs, des parents inquiets ou dépassés.

Également conseiller municipal pour ce qui concernait la jeunesse et les sports, Dorian offrait sans compter son énergie à ses concitoyens. Les femmes le trouvaient captivant, les hommes l’admiraient, son célibat demeurant l’unique point qui fît encore jaser quelques irréductibles langues de vipère. En dehors de ce détail, il inspirait confiance à tous, unanimement. Bien des Vilnoliens le jugeaient d’ailleurs d’envergure à devenir maire, et regrettaient que ce rôle ne l’intéressât pas. De plus, qu’il fût de tous les triathlons, marathons et autres courses de la région, et qu’il se trouvât systématiquement classé dans le peloton de tête malgré ses cinquante ans tout rond, consolidait encore son image d’homme fort et volontaire. Enfin, sa foi catholique fervente – Dorian, en effet très pratiquant, n’aurait raté pour rien au monde la messe du dimanche ou la séance de lecture de la Bible, le vendredi soir, chez monsieur le Curé Rochelet – avait achevé de conquérir la population, jusqu’aux petites vieilles les plus persifleuses et méfiantes.

Victime de cette popularité, il ne pouvait faire dix pas hors de chez lui sans se faire aborder par une mère ou un père d’élève, un retraité actif à la marie, un sportif bavard ou une bigote en mal de confidences. Tout le monde lui demandait conseil, avait toujours un sujet crucial ou une opinion à lui soumettre. Combien de fois s’était-il vu mis en retard dans son programme de la journée à cause de cela ? Taciturne, mais sachant se montrer disponible, dénué de langue de bois, il répondait patiemment à ses interlocuteurs. Dorian avait trouvé sa place dans cette calme ville du Centre. Notable parmi les notables, tous le respectaient sans qu’il n’ait rien eu à faire d’autre qu’être absolument lui-même.


Dorian partageait son temps libre entre ses fréquentes soirées avec Délila, qui vivait à deux rues de chez lui, ses heures de course en solitaire dans la campagne environnante – des heures de précieuse solitude et d’exquises montées d’endorphines – et ses virées mensuelles à Paris pour voir sa sœur jumelle adorée, Flora, et, accessoirement, s’encanailler dans les saunas de la capitale ou dans les bras de quelques amis sensuels. Il aimait également lire, jardiner et, nécessité absolue, prenait chaque jour le temps de méditer et de prier. Ainsi, sa vie privée, tout comme sa vie publique, avait toujours été réglée comme du papier à musique, du moins, jusqu’à septembre dernier. Alors, un grain de sable nommé Raphaël, dès le jour de la rentrée, s’était immiscé dans cette belle mécanique, et en avait fait vaciller l’équilibre.
Depuis Raph, plus rien n’avait le même goût. Lorsqu’il faisait l’amour il pensait à lui, lorsqu’il courait il pensait à lui, dès qu’il était seul ou qu’il avait l’esprit libre, il pensait à lui. C’était infernal. Son visage et sa voix, son sourire et son rire, sans cesse s’imposaient. Il n’y a guère que lorsqu’il travaillait, enfermé dans son bureau, qu’il retrouvait un semblant de paix. Bref, il l’avait dans la peau.

Avant ce soir tiède en compagnie de Délila, il avait déjà failli parler de lui à Flora, puis à Sébastien, volontiers son confident, et même à Justin qui, continuellement amoureux, en connaissait un rayon sur ce type de bouleversement sentimental. Il s’était retenu à chaque fois, mais ce soir, en face de son amie, le besoin de s’exprimer lui oppressait le plexus.

Il fixait Délila en cherchant ses mots anxieusement. Elle attendait, confiante. Elle savait qu’il allait parler. Délila savait tout de lui : sa dévotion pour Notre Seigneur Jésus Christ et sa fascination pour les Saintes Écritures, son amour sans borne pour Flora, que d’ailleurs elle connaissait bien, son homosexualité, ses manies, ses contradictions, ses préoccupations, ses passions, absolument tout… Elle aussi l’admirait. Elle l’aimait. Jamais avant lui elle n’avait rencontré de personne plus mature et équilibrée. Dorian était un roc, un homme exemplaire qui avait su composer avec tous les aspects de sa personnalité sans avoir à en sacrifier aucun. C’était un être fier, complet et profond dont, sans doute, elle ne ferait jamais le tour. Ce soir, il débordait d’émotion. C’était par trop inhabituel.

Il prit une profonde inspiration pour se donner du courage et mesura mieux son état d’agitation intérieure en sentant ses paumes devenir subitement moites.

— J’essaie d’enfouir tout ça depuis le début l’année scolaire… Je pensais que ça se tasserait.

Il serra les mâchoires, considéra un bref instant ses mains et, de nouveau, affronta le beau et calme visage de Délila.

— C’est Raphaël, dit-il.

La seule énonciation de ce prénom le fit s’interrompre, et les phrases suivantes s’étranglèrent si loin en amont de ses lèvres qu’elles ne purent les franchir. Délila fronça les sourcils.

— Raphaël ? Tu parles de Floriano, le nouveau prof d’arts plastiques ? – Dorian acquiesça – Je ne le connais que de vue. Tu as un souci avec lui ?

Délila croisa les jambes, les bras, attendit qu’il se rassemblât. Il était inutile de le presser. Tout ce qu’elle savait de Raphaël Floriano c’est que c’était un grand blond au look décontracté et au visage agréable qui devait avoir entre trente et quarante ans, sans plus. Il faut dire que le cancer ne lui avait pas laissé le loisir de faire connaissance avec les quelques nouveaux enseignants de cette année.

— Il se passe quelque chose avec lui… Je… J’ai… J’ai des sentiments très forts pour lui, souffla-t-il.

C’était dit, c’était admis. Il s’était entendu prononcer ces foutus mots. C’est que c’était donc vrai. Il en ressentit comme un étrange soulagement catastrophé. En quinze ans d’amitié, c’était la première fois que Délila entendait son pudique ami parler d’amour. Elle n’en revenait pas. Elle en savait peu, mais suffisamment, sur ses aventures parisiennes et ses « potes de couette », comme il disait malicieusement, pour en avoir déduit chez lui un désintérêt marqué pour tout ce qui concernait de près ou de loin la relation amoureuse exclusive, l’engagement, le couple, la fidélité, la famille et tutti quanti.

— Ça ne m’arrange pas du tout, ajouta-il, soucieux. Pas du tout…

— Tu as l’air perdu, mon pauvre Dorian.

— Je le suis. Oui…

— Raconte-moi.

Il se passa les mains sur le visage, se réinstalla mieux dans son transat et regarda les étoiles.

— Dès qu’on se retrouve en présence l’un de l’autre, lui et moi… Je ne sais pas comment te dire. Il y a une attraction… Une attraction…

Délila attendit la suite qui ne vint pas. Dorian avait l'air parti loin dans ses pensées.

— Tu as déjà connu ça ? tenta-t-elle pour le ramener à elle.

— Quelque chose de fort, comme ça? Je ne sais pas… Peut-être quand j’étais très jeune, que je découvrais les choses du sexe. Mais à ce point-là, je ne crois pas.

— C’est réciproque ? 

— Oui. Enfin, je crois. Il y a des signes qui ne trompent pas, des regards, des silences, des évitements… Je ne sais pas… En fait, je crois que je préfère ne pas le savoir.

Il joignit les mains sur son ventre et se tourna vers son interlocutrice. 

— Si c’est réciproque, je suis mal. Je suis très très mal, fit-il d’une voix lasse.

— Pourquoi ?

— Ça compliquerait tout. Et c’est trop tard pour moi. En plus, je ne me vois pas gérer ça. Pas du tout.

— Voyons, Dorian, l’amour ne se « gère » pas, fit-elle avec une douceur réprobatrice.

­— Tout le problème est là justement…

— Qu’est-ce qui te plaît chez lui ? Je ne le connais pas, moi. Je ne l’ai croisé qu’en début d’année, avant de me mettre en arrêt. Parle-moi de lui.

Dorian se recueillit, douloureusement ébloui par la force de l’amour qui montait en lui, comme à chaque fois qu’il concentrait ses pensées sur Raphaël.

— Tu l’adorerais, murmura-t-il, le regard perdu au loin, dans les bosquets noyés de nuit, au fond du jardin. C’est une belle personne, un voyageur, un artiste, un idéaliste… Tout le contraire de moi, en fait.

 

 

Le pays de ton âme (2) 

On était à la veille de l'Ascension. Un pont de quatre jours allait s'offrir à tous. Mais, auparavant, Dorian avait mille urgences à régler : passer une commande de papier, rappeler une mère d'élève, penser à harceler le rectorat dans l'espoir un peu fou d'obtenir la confirmation qu'un prof remplaçant pour les cours d'Espagnol serait bien là lundi prochain, puisque Véronique partait en congé de maternité, etc.