On était à la veille de l’Ascension. Un pont de quatre jours allait s’offrir à tous. Mais, auparavant, Dorian avait mille urgences à régler : passer une commande de papier, rappeler une mère d’élève, penser à harceler le rectorat dans l’espoir un peu fou d’obtenir la confirmation qu’un prof remplaçant pour les cours d’Espagnol serait bien là lundi prochain, puisque Véronique partait en congé de maternité, etc. Alors qu’il était concentré sur sa paperasse en mode « efficacité maximale », on frappa à la porte de son bureau. Avec un coup au cœur, il sut qu’il était déjà quinze heures quinze, que la cloche allait bientôt sonner le début de la récréation et que, donc, c’était Raphaël qui se trouvait derrière cette porte. C’était l’heure à laquelle il lui avait dit de passer le voir. Ça faisait des jours que celui-ci attendait qu’il lui accorde une entrevue pour lui donner l’autorisation officielle d’amorcer sur le terrain la réalisation du projet artistique qu’il avait échafaudé avec les élèves de quatrième.

— Oui, entre !

C’était bien lui. C’était bien Raphaël et sa mine hâlée par les premiers beaux jours, Raphaël et son regard brun pétillant, Raphaël et son allure d’éternel ado qui laissait peu paraître ses quarante deux ans… C’était Raphaël.

— Hello, monsieur le principal. Oups, tu as l’air débordé, fit-il en voyant le monceau de papiers sous lequel le bureau de Dorian disparaissait. Tu veux que je repasse plus tard ?

— Non, non, j’ai le temps, s’empressa-t-il de mentir, le cœur battant. Je t’en prie, assieds-toi. Je t’ai préparé la chemise avec tout ce qu’il faut. Zut, je l’ai mise où ? C’est une chemise rouge.

C’est Raphaël qui la trouva sous une pile de dossiers d’inscription, en équilibre au bord du bureau, à la limite de tomber. S’y trouvaient l’épaisse liasse des photocopies promises où figuraient le résumé du projet, la liste du matériel nécessaire – celui fourni par le collège et celui que les élèves devraient se procurer par leurs propres moyens –, les consignes de sécurité et, enfin, le planning de la réalisation de l’œuvre. Les deux classes de quatrième du lycée, soit quarante-cinq élèves, seraient mobilisées deux heures par semaine jusqu’aux grandes vacances pour l’aboutir. Il s’agissait de peindre une fresque sur le thème de l’écologie et de la diversité animale. Sur le papier, l’ambitieuse composition était terminée, restait maintenant à la reproduire en grand sur le mur extérieur du préau, mur qui donnait sur la voie publique et, plus précisément, sur la rue du Général Leclerc. Il faudrait donc que les collégiens travaillent en dehors de l’enceinte de l’établissement. Pour cette raison surtout, il avait été laborieux de mettre ce projet sur pieds. Obtenir les autorisations de la municipalité, des assurances et de l’Éducation Nationale n’avait pas été une mince affaire. Sans compter qu’il avait fallu réaménager les emplois du temps. Ces multiples contraintes avaient donné une surcharge de travail assez considérable à Dorian, mais, comme à son habitude, il avait bataillé ferme. Pour en avoir parlé avec lui maintes fois à la pause de la cantine, moment privilégié où les deux hommes se retrouvaient, Raphaël mesurait très bien le mal qu’il s’était donné. Il lui en était profondément reconnaissant. Pour un peu, il l’aurait embrassé.

— Je ne sais pas quoi dire, monsieur Périllon. Six mois qu’on en parle et voilà, ça va se faire ! Tu es un vrai chef, Dorian, fit-il, ému.

— J’ai bien cru qu’on n’y arriverait pas ! Mais, pour une fois que j’ai un prof motivé qui a de belles idées, je ne vais pas me dégonfler face au monstre « Administration ».

— Franchement, merci. Je connais une bande de loupiots qui vont être contents de s’éclater un peu en dehors de la salle de classe.

— Pas trop, quand même, hein, sourit Dorian. L’Art est une chose sérieuse.

— L’Art est un plaisir sérieux, rectifia Raphaël d’un ton grave en se levant, la main tendue.

Dorian saisit cette main chaude et sèche, énergique. Il s’absorba dans son contact jusqu’à en avoir comme une absence, et oublia de la lâcher.

— Tu me rends ma main ? fit Raph d’une voix timide.

— Oui… Pardon. J’avais la tête ailleurs, balbutia Dorian en le libérant de sa poigne.

Mais, l’un comme l’autre savaient très bien où il l’avait, la tête… La situation était limpide, limpide et brûlante comme le regard prolongé qu’ils échangèrent. Dorian serra les mâchoires, conscient d’avoir sur le visage une expression sans doute aussi éperdue que celle de son interlocuteur. Il était heureux que l’espace entre eux fût encombré d’un bureau, sans quoi, à cet instant précis, l’attirance qu’ils éprouvaient l’un pour l’autre aurait sans aucun doute eu raison de leur volonté.

Raphaël, le premier, baissa les yeux en se raclant la gorge, serra la précieuse pochette contre sa poitrine. Cet air emprunté qu’il prenait, dès que le danger de céder avait été frôlé, le rendait mortellement séduisant à Dorian, et celui-ci n’avait jamais plus envie de l’étreindre que lorsqu’il se montrait ainsi déstabilisé. En neuf mois, ce n’était pas la première fois qu’un instant tel que celui-ci s’imposait à eux, les faisant se tenir l’un en face de l’autre, vibrants d’élans retenus, dans un silence à la fois complice et embarrassé.

Bien que rien encore n’eût été dit, plus le temps passait, plus les choses semblaient inéluctables. Raph avait conquis Dorian en trois mots et deux gestes. Il n’était pourtant pas particulièrement son type d’homme. Mais il respirait la liberté, mais il avait ce sourire lumineux à se damner, mais il était généreux et sans bassesse… Il était irrésistible.

Il possédait un flegme unique qui le situait à mi-chemin entre la noblesse d’un chevalier errant et la décontraction d’un baba-cool. Cheveux blonds coupés très court, toujours en chemise laissée libre sur un jean plus ou moins usé, il dégageait l’aisance naturelle d’un gars tout simplement épanoui. Qu’elle fût bleu électrique, blanche ou jaune poussin, voire même à fleurs, sa chemise lui allait toujours à ravir. Il en retroussait les manches sur ses avant-bras, et n’en boutonnait jamais le col jusqu’en haut. Sur le triangle de peau dénudée où s’ébauchait une pilosité claire, attaché à un épais fil de cuir, brillait un lourd pendentif en argent. Le bijou représentait le nœud sans fin tibétain, l’un des signes de bon augure du bouddhisme. Mille fois on lui en avait demandé la symbolique, mille fois il l’avait expliquée. C’était à chaque fois l’occasion pour lui d’évoquer ses deux années passées au Tibet, puis ses autres longs séjours à l’étranger, puis sa vie entière de nomade. Raphaël n’était jamais avare de se dire aux autres, de partager ses réflexions, ses expériences ou ses souvenirs, et ce pendentif marquait très souvent le point de départ de la conversation. Peut-être était-ce la sagesse infinie du Bouddha qui opérait… Avec Dorian aussi, c’est à partir de ce détail qu’ils avaient noué le dialogue.

La gente féminine également craquait pour ce beau gaillard dynamique et souriant. Adolescentes, mères d’élève, grand-mères et enseignantes, il les rassurait toutes, et les charmait sans le faire exprès. Sa joie de vivre attirait le regard et la confiance comme une ampoule vive les papillons de nuit. Même les âmes les plus farouches venaient spontanément à lui. Il assumait élégamment ce succès : il en avait conscience mais n’en jouait pas. Raph était un être dénué de toute velléité de séduction ou de manipulation.

Raphaël Floriano était revenu s’installer à Vilneuil chez sa mère, Joséphine (que tout le monde appelait Josie), parce que celle-ci venait de perdre René, son compagnon, et qu’elle était d’une santé trop fragile pour vivre seule. Fils unique, il prenait soin d’elle, l’accompagnait à tous ses rendez-vous médicaux, l’emmenait en balade, l’aidait à garder la maison propre et, surtout, la soutenait financièrement, car elle n’avait qu’une minuscule retraite. Encore heureux qu’elle fût propriétaire de sa petite maison de ville, trois pièces achetées avec toutes leurs économies à elle et au père de Raphaël, au début des années quatre-vingts. Cet homme bon, dont Raphaël conservait un tendre souvenir, conducteur de poids lourds, était mort d’un infarctus à l’aube de ses quarante ans, laissant sa femme et son garçon de douze ans éplorés. René était arrivé dans la vie de Josie trois années plus tard et ne s’en était pas trop mal sorti comme beau-père soudain responsable d’un adolescent un peu fou-fou qui avait, déjà à l’époque, constamment la bougeotte. Raph l’avait pleuré comme il avait pleuré son père.

Bien que jamais marié, Raphaël avait aimé souvent, des femmes et des hommes. Il n’avait jamais su se stabiliser dans la vie d’une autre personne, tout comme il n’avait jamais su rester en place géographiquement bien longtemps. Il était ainsi fait et avait dû adapter sa vie à ce tempérament. Pour chaque amour noué, il avait donné le meilleur de lui-même et vivait sans regret, sans blessure inguérissable, léger.
Depuis son arrivée au collège Baudelaire de Vilneuil, il avait évidemment beaucoup réfléchi à ce qui le remuait tant chez Dorian. Celui-ci n'aurait pas dû lui plaire. Cette obsession qu’il avait pour le sport, son physique sévère, son autorité silencieuse à faire trembler les murs eux-mêmes, son âge mûr… Tous ces détails réunis auraient dû le laisser absolument froid. Le fait est pourtant que cet homme le captivait. Il n’y avait pas que le désir, il ressentait l’inexplicable nécessité de vivre quelque chose avec lui, de tout connaître de lui. C’en était oppressant, presque une souffrance.

— Je… Je vais te laisser, dit Raphaël.

— Oui… Je dois m’y remettre.

— Bon courage. Dernière ligne droite avant ce long week-end.

— Oui, merci… Tu fais quoi, toi, ce week-end ?

— Rien de particulier. Comme d’hab’, je vais continuer ma BD. Ah, si, j’ai l’anniversaire de ma mère, dimanche. Je lui ai préparé une surprise. Je fais venir sa meilleure copine et je leur fais le repas. Sinon j’irai sûrement faire un tour à vélo. Ils ont prévu du beau temps. Et toi ? Tu vas chez ta sœur ?

— Non, c’est elle qui vient. On fait ça tous les ans, dès qu’il commence à faire beau, c’est elle qui quitte Paris pour venir « se mettre au vert », comme elle dit. Elle va m’aider à faire le jardin. C’est la forêt vierge, chez moi… Puis je voulais repeindre le portail et tailler les haies. Puis on se baladera.

_____

 

Finalement, à la dernière minute, Flora annula sa venue. Il avait fallu qu’elle attende ces superbes journées de printemps pour attraper une crève carabinée. Dorian n’aurait pas non plus la visite de Délila puisqu’elle avait obtenu la permission de ses médecins de partir en Israël une semaine pour voir son fils. Dorian allait donc se retrouver seul chez lui pendant ces quatre jours chômés. Mais ce n’était pas plus mal. Il allait pouvoir souffler un peu, se reposer, faire quelques menus travaux sur lesquels il avait par trop procrastiné, et il commencerait à s’occuper du jardin sans sa sœur. Et pour le barbecue prévu, dont il s’était fait une joie après ces quarante jours de Carême recueillis et frugaux, tant pis, il ne se voyait pas se faire griller de la viande en plein air pour lui seul. Il mit merguez et cuisses de poulet au congélateur.

Le jeudi midi, après la messe solennelle de l’Ascension, Dorian dut décliner, tour à tour, les invitations à déjeuner de trois couples de paroissiens et celle du Père Rochelet à prendre le thé chez lui en fin d’après-midi. Après cela, Madame Péchu, pharmacienne à la retraite ultra pomponnée qui semblait toujours au bord de l’hystérie, le retint longuement pour le complimenter sur sa superbe allure, suffisamment longuement pour que cela en devînt gênant – il faut dire qu’il s’était vêtu de blanc pour l’occasion, comme le veut la tradition, et que cela lui allait bien – puis Léo Fourquasse, l’adjoint au maire, insista pour qu’il vînt faire une partie de golf à Villedieu avec lui et son fils… Il déclina comme le reste. Qu’avaient-ils donc tous à vouloir s’arracher sa personne ? Avec tout ceci, il ne parvint à quitter la place de l’église qu’une demi-heure après la fin de l’office.

Arrivé chez lui, il ôta ses beaux habits du dimanche, enfila un short et un débardeur et resta pieds nus. Il se confectionna une salade de riz au thon, à l’avocat et aux tomates, bien citronnée comme il aimait, l’agrémenta de basilic cueilli au jardin, et la dégusta assis au bord de la terrasse, au soleil, les pieds dans l’herbe fraîche et caressante. Au café, il s’installa dans une chaise longue, torse nu, et remercia Dieu d’avoir fait la chaleur du soleil de mai aussi délicieuse. L’esprit vagabond, à la limite de s’assoupir, il tenta de s’imaginer ce qu’avaient pu éprouver les disciples de Jésus le jour de son départ au Ciel. La vie du Christ était l’un de ses sujets de méditation favori. Il adorait en faire son propre film, s’imprégner de ce parcours de vie exceptionnel et sacré. Sans transition, et bien que celui-ci n’eût a priori rien de commun avec Jésus, il se mit à penser à Raphaël. Il se remémora la tension entre eux, hier après-midi, dans son bureau. Il avait tellement eu envie de le toucher, de l’embrasser… Et jamais plus clairement il n'avait perçu que la réciproque fût vraie.

Il tenta de se convaincre, une énième fois, qu’il n’y avait pas de place dans sa vie pour cet homme, puis s’avoua, dans la même seconde, que cette idée ne tenait pas la route puisque cette place, de toute façon, il l’occupait déjà… Ce qui les liait ne pourrait rester, dans les faits, de l’ordre de la camaraderie éternellement. Mais, il ne pouvait décemment amorcer une relation sérieuse avec un homme. C’est un bonheur auquel il avait renoncé sans état d’âme, en toute lucidité, lors de sa confirmation, à l’âge de vingt ans. Dorian avait toujours eu la tête sur les épaules et une volonté de fer. Jamais il n’avait perdu le contrôle. Quand il promettait, il promettait, quand il s’engageait, il s’engageait. Le sacrifice d’une vie affective ne lui avait jamais pesé… jusqu’à maintenant. Avec l’aide de Dieu, il s’était toujours suffi à lui-même et n’avait jamais remis en question le choix du célibat fait si tôt dans sa vie. Il menait une existence stable, équilibrée, sereine, agréable qui le satisfaisait pleinement. Il aimait sa région, sa maison, son quotidien. Son temps se partageait entre les responsabilités professionnelles, la spiritualité, son amitié pour Délila, le sport et ses week-ends parisiens chez Flora. Tout était pour le mieux. S’autoriser à vivre sa sexualité de temps à autres constituait sa seule entorse vis-à-vis de l’Église Catholique. L’abstinence, ce n’était pas pour lui. Il avait essayé… Mais, après tout, ce n’était que l’institution ecclésiastique qui condamnait le péché de chair, et a fortiori plus sévèrement encore celui commis avec une personne du même sexe. Dieu, Lui, était au-dessus de ça. Dorian en était convaincu, Il n’y voyait pas à mal. Cela faisait belle lurette qu’il s’était arrangé avec Lui. Il ne faisait de mal à personne, rendait son corps heureux, ce corps que Dieu lui avait offert et dont il prenait soin. Et puis, si le Très Haut avait créé les homosexuels, c’est qu’Il les aimait, comme les autres… Sa sexualité ne l’avait perturbé que durant l’adolescence. Cela faisait donc plus de trente ans qu’il avait réglé cette question, évacué toute forme de culpabilité ou d’angoisse lié à ce point de détail. Malgré tout, malgré qu’il eût la conscience claire à ce sujet, pour rester irréprochable vis-à-vis de l’Église et en respecter les préceptes, il faisait pénitence une fois l'an.

Par contre, vivre une liaison véritable, c’était une toute autre situation, c’était un engagement qui trahirait la ligne de conduite dont il n’avait jamais dévié. Pourtant, songer à Raph le réchauffait aussi sûrement que le soleil sur sa peau, et le besoin de partage qui le tendait vers cet homme depuis neuf mois qu’il le côtoyait quotidiennement, il le savait, était bel et bien, honorable et pur. Il se plaisait parfois à imaginer ce qu’ils auraient pu vivre ensemble. Alors, son bonheur douloureux de le connaître grandissait encore. Il aimait Raphaël, oui. Au moins, cela, il n’en était plus à le nier. Il ne savait que faire.

> Chapitre 3