C’est le tintement de la clochette du portail qui réveilla Dorian. Avant même qu’il n’ouvrît les yeux, avant même qu’il ne l’aperçût en train de lui faire coucou au-dessus de la barrière, il sut que c’était Raphaël. Sans doute parce qu’il venait de rêver de lui. Non pas qu’il crût aux prémonitions, mais tout de même, parfois, il y avait des signes. Il le salua lui aussi d’un geste de la main.

— Bonjour, Raph ! Quelle surprise ! lança-t-il en remettant son débardeur. 

Il se sentait reposé, mais son visage lui chauffait. Il avait dû faire une bonne sieste pour avoir autant cuit. Sa montre, posée dans l’herbe à côté de sa tasse à café vide, le lui confirma : il était plus de quinze heures. Il avait donc dormi une demi-heure.

Ouvrir sa porte à cet homme, il le savait, c’était ouvrir sa vie à un nouvel ordre des choses. Le temps de franchir les quelques pas qui le séparaient de l’entrée du jardin, il accepta cela. Il se surprit même à s’en réjouir. Il avait fallu que Raph vînt frapper chez lui pour qu’il réalise à quel point il le souhaitait. Ce n’était pas faute d’avoir souvent songé à cette éventualité, pourtant, mais aujourd’hui, sa joie déferlante rendait le constat indéniable : il était prêt à l’accueillir. Lui qui s’était persuadé du contraire ! Cette certitude fut d’une telle clarté qu’elle lui fit l’effet d’une illumination.

Sa venue aurait pu se produire plus tôt, mais le fait est que cela n’avait pas été le cas. Qu’elle survînt aujourd’hui n’était pas un hasard. Par quelque étrange et impalpable phénomène, là aussi, il semblait évident que Raphaël avait pressenti sa disponibilité. Ce n’était pas si surprenant si l’on considérait qu’ils avaient appris à se deviner sans se parler. Mais, aujourd’hui, le temps était venu de quitter leur mode de communication tacite pour, peut-être, en nouer un plus franc et précis. En lui ouvrant la barrière, il se demanda anxieusement si les minutes à venir allaient ou non exaucer ce vœu. Raphaël était là, devant lui, souriant, comme toujours, chargé d’un petit paquet de papier blanc.

— Bienvenue à toi, fit Dorian en lui serrant la main.

Comme à chaque fois, ce geste de banale cordialité lui donna la désagréable impression d’installer entre eux une distance hypocrite. Lui et Raph n’étaient pas faits pour échanger des poignées de main. Ce n’était pas eux, ça.

— Je ne te dérange pas ?

— Non, bien sûr que non. Entre.

Raphaël franchit le seuil du jardin. C’était la première fois qu’il posait un pied dans le territoire privé de Dorian. C’était presque solennel.

— Dis-donc, tu as pris une claque.

— Oui, je me suis endormi en plein soleil. Tu viens de me sauver de l’insolation, figure-toi.

— Tiens, dit-il en lui remettant précautionneusement son fardeau. J’ai fait un tour à vélo, ce matin, jusqu’à Preuilly, chez ma tante. Tu sais, c’est la sœur de mon père qui fait du Pouligny-Saint-Pierre. C’est le meilleur des meilleurs, il a reçu une quantité de prix. J’en ai pris un pour toi et un pour ta sœur,

— Merci. Il ne fallait pas, Raph.

— Tu m’as bien dit que tu aimais ça, le fromage de chèvre ?

— Je te confirme, j’adore, et surtout le Pouligny. Je te dois combien ?

— Tu veux rire ? Rien du tout, voyons ! C’est ma tante, elle me les a donnés. Et quand bien même, je t’en aurais fait cadeau.

— C’est gentil d’avoir pensé à moi. 

— Ce n’est rien du tout. Avec tout ce que tu as fait pour moi ces temps-ci ! Enfin, voilà, je me suis permis de passer à l’improviste. Je me suis dit que vous auriez fini de déjeuner à cette heure.

— Je suis seul finalement. Flora ne viendra pas, elle a attrapé la crève.

— Oh…

À cette annonce, Raphaël sentit ses jambes devenir de coton, un frisson lui parcourir la colonne vertébrale et une ébullition bien identifiable s’emparer de chacune de ses cellules. 

— Je vais les mettre au frais. Suis-moi.

— C’est joli chez toi, fit Raphaël en lui emboîtant le pas. 

Le jardin ne ressemblait en rien à la forêt vierge qu'il lui avait sous-entendue la veille. Il était dans une santé exubérante, certes, qui le faisait s’étendre sur la façade de la maison sous forme de rosiers grimpants et de vigne vierge au feuillage vernissé, mais il était aussi et surtout bien entretenu. Ils pénétrèrent dans la demeure. En entrant, on avait la cuisine à gauche, l’escalier en face et le grand salon à droite. Raph resta dans le vestibule dallé de larges carrés de céramique rouges posés en diagonale et, à en croire leur usure, sans doute aussi anciens que la maison elle-même, et observa son cher Dorian dans son habitat naturel. Rien ne l’étonna, ni la chorégraphie de ses gestes, ni la propreté impeccable de cette cuisine, ni l’incroyable foisonnement d’épices, d’aromates et autres condiments qui s’alignaient sur les étagères dans autant de petits bocaux de verre.

— Je me referais bien un café, tu en veux ? proposa le maître des lieux.

— Oui, avec plaisir.

— On va le prendre sur la terrasse.

— OK.

— À cette heure-ci, il faut déplier le parasol.

— Je m’en charge.

Raphaël, non seulement installa comme il faut le parasol, mais il vint lui prendre des mains le plateau chargé des tasses, du sucrier et des cuillères, et servit lui-même le café lorsqu’il fut prêt. À chaque action de Dorian, Raphaël répondait par une autre action complémentaire et spontanée. Tout, même ces gestes anodins, confirmait leur osmose. 
Ils parlèrent de choses et d’autres, de la beauté de la nature en cette saison, de la famille, de Délila, très peu du travail… Mais tous ces mots échangés n’étaient pas importants. Ce qui l’était, en revanche, c’était l’indicible bonheur de se trouver en présence de l’autre, enfin seuls. Découvrir le visage plus détendu et souriant du Dorian côté vie privée se révéla une grande source de joie pour Raphaël. Son envie de le faire sourire davantage, et plus encore, croissait en lui de minute en minute. Alors que l’après-midi s’avançait en douceur, ils quittèrent la terrasse pour le jardin. Dorian sortit deux bières légères du frigo, une seconde chaise longue de l’abri, et ils continuèrent à discuter à l’ombre des arbres.

— On se sent bien chez toi, dit Raphaël, à un moment, en regardant le soleil trembloter entre les branches du cerisier sous lequel ils se trouvaient. 

— Dis-moi, ça te tenterait de rester pour le dîner ? J’avais prévu pour deux…

Intérieurement, Raphaël hurla de joie et de panique. La joie étant largement prédominante, il hésita moins d’une seconde. Adviendrait ce que pourrait.

— Écoute, oui. Ça me ferait très plaisir.

— Tu aimes ça, le barbecue ?

— Qui n’aime pas le barbecue ? rigola Raphaël.

— Morceaux de poulet, merguez, ça te va ?

— Carrément !

— Punaise, j’ai mis à congeler pour rien, se souvint Dorian brusquement. Attends, il est dix-sept heures. Si je sors la viande maintenant, ça sera bon. Tu sais quoi ? Voilà ce que je te propose, je te fais visiter la maison, on va se balader jusqu’au bois d’Hudon, histoire de bien se mettre en appétit, et on festoie. Ça te va ?

— Impeccable.

Pendant que Dorian sortait la viande et la couvrait, Raphaël lava les tasses. Il passa ensuite un coup de téléphone à sa mère pour la prévenir qu’il ne rentrerait que tard, ce soir, qu’elle ne s’inquiète pas, qu’il avait les clés. Puis, comme convenu, l’hôte emmena son invité faire le tour du propriétaire. Ils commencèrent par le salon. L’ambiance de la grande pièce en longueur, pour le coup, surprit Raphaël. Jamais il n’aurait associé un intérieur aussi douillet et chaleureux, presque féminin, à son ami au caractère si intransigeant et directif. Comme quoi, il ne l’avait pas deviné autant qu’il le croyait. L’arbre de Judée en fin de floraison, juste devant les fenêtres, laissait passer le soleil. Ses taches lumineuses dansaient çà et là sur coussins et tapis, sur la table ronde où trônait un gros bouquet de renoncules… Le mur de gauche était recouvert jusqu’au plafond d’une lourde et sombre bibliothèque surchargée de livre anciens. Raphaël approcha son nez du dos patiné de quelques volumes reliés de cuir et gravés d’or. Il ne s’agissait que d’écrits religieux : « Psaumes pénitentiaux en vers héroïques », « Explications des épîtres de Saint Paul », « Méthode pour la direction des âmes », « Vie dévote ». Certains étaient en latin.

— Tu les as lus ?

— Pas tous, pas à proprement parler, mais je les ai tous tenus en main. J’en prends un au hasard, de temps en temps, et je vais y puiser des réflexions, des impressions d’un autre temps, une autre perception du monde ou, tout simplement, de l’inspiration pour méditer… M’asseoir à cette table avec l’un de ces livres, c’est pour moi une forme de prière, un moment de paix hors du temps, quelque soient les mots sur lesquels je tombe. La moitié de cette bibliothèque est un héritage de ma grand-mère. Elle était collectionneuse et m’a transmis le virus, même si je ne suis pas bibliophile comme elle l’était. Pas au même point qu’elle, disons… Derrière la partie vitrée, là, j’ai rangé les pièces les plus anciennes. Tout à droite, par exemple, tu as une bible enluminée qui date de la fin du quinzième siècle. C’est un trésor qu’on se transmet dans la famille depuis cette époque.

— C’est vrai? C’est dingue. Quand je pense que je n’ai réussi à remonter mon arbre généalogique que jusqu’au XVIIIe… – Les mains sagement jointes dans le dos, Raphaël admirait les trésors désignés, alignés derrière cette vitre protectrice. – Ça doit être extrêmement fragile.

— Oui. Il faut de strictes précautions pour manipuler ces merveilles. Je te montrerai ça de plus près un jour, si ça t’intéresse.

— Voir des enluminures authentiques, tu parles si ça m’intéresse ! Si elles sont bien préservées, ça doit être de toute beauté.

— Elles le sont, sourit Dorian.

— Dis-moi, cette grand-mère dont tu parles, c’est celle qui t’a élevé ?

— Oui. C’était aussi sa maison, fit Dorian en désignant l’espace autour de lui.

— Ah, d’accord. En fait, tu vis là où tu as grandi.

— Absolument. Cet endroit est ma coquille, quasiment une seconde peau.

Avant qu’il ne l’entraîne à l’étage pour la suite de la visite guidée, Raphaël eut le temps de noter qu’il n’avait pas la télévision et qu’il devait écouter Maria Callas plus que n’importe qui d’autre, à en croire la place qu’elle prenait dans sa collection de CD audio.

Une fois en haut de l’escalier grinçant et ciré, Dorian ouvrit tout d’abord la porte d’une chambre sobrement décorée, fraîche et plongée dans la semi-pénombre des volets clos. C’était, lui expliqua-t-il, la chambre où sa sœur logeait lorsqu’elle venait. Il lui montra ensuite son bureau, une pièce réduite, cossue et ordonnée.

— C’est là que je continue mes journées de boulot, quand ce ne sont pas mes nuits, soupira-t-il en fixant son ordinateur portable fermé, posé au centre du secrétaire.

— C’est de qui les peintures ? C’est très beau.

Ils entrèrent pour les voir de plus près. Côte à côte, se frôlant dans cet espace exigu, l'un comme l'autre avaient de plus en plus de mal à faire abstraction de l'attraction qui grandissait entre eux.

— Tu aimes ? C’est ma sœur qui peignait ses rêves quand elle était ado.

— Très intéressant. Elle peint toujours ?

— Non, je le saurais.

— Dommage.

— Je lui transmettrai de ta part qu’il faut qu’elle s’y remette, sourit son hôte.

Ils ne s'attardèrent pas davantage. De retour sur le palier, Dorian se dirigea vers la troisième des quatre portes présentes et l'ouvrit de manière à laisser passer son invité en premier. C’était sa chambre, la chambre de Dorian, et, cette fois, Raphaël ne resta pas sur le seuil à se contenter d'un rapide coup d'œil. Il ôta ses baskets pour ne pas salir la moquette bleu pâle, entra et détailla l'endroit comme il l'aurait fait d'un lieu sacré. À droite, flanqué d’une vieille armoire normande dont les battants devaient grincer sur leurs gonds, se trouvait le lit, impeccablement fait et affublé de trois épais oreillers immaculés. Un matou noir y dormait, lové en boule. C’était le fameux Lucifer, dit Lulu, ainsi nommé en hommage à tous les chats noirs massacrés par l’Église durant des siècles. Au-dessus d’une commode massive, à gauche en entrant, il y avait, fixée au mur, une croix chrétienne en bois sculpté de facture apparemment ancienne, surmontée d’un rameau béni de buis. Pas de Christ en croix, pas de crucifix. Il se souvint alors que Dorian lui avait confié sa répulsion pour la représentation du supplice de la crucifixion… En face, la porte-fenêtre, agrémentée de voilages animés par la brise, était ouverte en grand sur le balcon qui surplombait le jardin. Le soleil entrait à flots, les parfums de l’air, des fleurs et de la végétation parvenaient jusqu’à eux. Raphaël, à nouveau envahi par l’enthousiasme crépitant qui l’avait saisi à l’annonce de l’absence de Flora, contourna le lit et sortit sur le balcon pour s’accouder à la balustrade. Dorian, avant de le rejoindre, prit le temps de se faire à sa présence en ces lieux. Il l'observa dans sa découverte silencieuse de sa chambre, s’imprégna de l’image de sa posture contemplative au balcon, de ce qu’elle signifiait, et, enfin, cessa de lutter contre l’excitation fabuleuse qui chargeait ses nerfs.

Raphaël ne s’inquiéta pas de le voir tarder un peu à le rejoindre. Au contraire, il s’en réjouit, car il savait ses raisons et ses aspirations, et, surtout, il savait qu’elles étaient les mêmes que les siennes. Il ne tourna même pas la tête, il l’attendit, anxieux, impatient et heureux. Quand Dorian vint s’accouder, comme lui, qu’il joignit les mains et regarda droit devant, comme lui, chacun sentit se confirmer son désir et la certitude des minutes qui s’annonçaient.

— Je ne pensais pas qu’on voyait le clocher de l’église d’aussi près, d’ici, remarqua Raphaël.

— Hé si…

— Regarde-moi ce ciel ! Il n’y a qu’ici qu’on voit ça, ces cumulus parfaits au ventre plat qui glissent tranquillement sur leur couche d’air. 

— Avec tous tes voyages, pourtant, tu as dû en voir des cieux magnifiques.

— C’est vrai, mais le ciel du Berry est le plus beau à mes yeux. Peut-être parce que c’est celui qui m’a vu grandir.

Dorian n’avait plus la force de parler. Il attendit que son interlocuteur veuille bien se tourner vers lui pour le laisser lire son amour. Ses yeux, il le savait, n’exprimaient plus que cela. Raphaël, alors, s’approcha de lui et, le plus naturellement du monde, alla vérifier sur sa bouche ce que son regard promettait. Il y déposa un baiser appuyé que Dorian accueillit sans faire un geste, en fermant seulement les yeux. Puis ils ressentirent l’impérieuse nécessité de s’enlacer, de découvrir leur chaleur et leurs parfums, enfin. Ils restèrent un long moment ainsi, dans les bras l’un de l’autre, à se tenir serré comme deux personnes bouleversées qui ont du mal à croire qu’elles se retrouvent. Ils ne se désenlacèrent que pour pouvoir s’embrasser. Leurs baisers, timides au départ, entrecoupés de regards, puis de plus en plus suaves et prolongés, puis de plus en plus fervents, finirent par s’approfondir jusqu’à les enflammer pour de bon. Ils durent s’interrompre pour se souvenir où ils se trouvaient. Front contre front, essoufflés de se désirer si fort, chacun tenait le corps de l’autre comme s’il risquait de s’envoler.

Ils quittèrent le balcon pour la chambre. Dorian tira un rideau sur deux pour calmer le soleil. Ils étaient là, face à face, captivés l’un par l’autre, tenaillés par l’envie de s’embrasser de nouveau et par mille autres envies plus intenses encore. Raphaël l’invita à ôter son haut, passa la main sur sa poitrine à la pilosité parsemée et sombre, si douce. Il prit le temps, admira cette mâle nudité dont il rêvait depuis tant de mois, promena ses caresses jusqu’à la ceinture, fatidique obstacle, dérisoire obstacle…

— Ça nous pendait au nez, hein ? dit-il sur un ton à la fois grave et malicieux, en introduisant ses doigts entre l’élastique du short et la peau.

— Oui… Ça nous pendait au nez, répéta Dorian qui était occupé à lui déboutonner sa chemise avec une certaine fébrilité

À peine l’en eût-il débarrassé quil lui reprit la bouche avec feu. Impatient de mieux sentir son corps contre le sien, il le fit basculer en arrière sur le lit et se laissa entraîner dans la chute avec lui. Tant pis, il contemplerait sa beauté après. Il avait trop envie de lui, de le toucher, de l'emporter avec lui dans le plaisir. Subir le poids de ce grand corps ferme sur le sien, affama Raphaël. Short, jean et sous-vêtements volèrent loin d'eux, et la joie de s’étreindre nus, dans ce jour de printemps, occulta tout le reste, et le monde, et le temps.

> Chapitre 4

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