Malgré la fièvre de se découvrir, Raphaël et Dorian prirent leur temps. Oscillant entre langueur et fougue, leur danse dura jusqu’à les mener au partage d’un vertige éclatant. Lucifer, affolé, avait évidemment fui dès les premiers signes d’agitation de ces humains prêts à s’ébattre. Et ça, oui, ils s’étaient ébattus. Il n’y avait eu aucune glace à briser, aucune gêne, pas une hésitation. Les deux hommes s’en étaient donné à cœur joie et avaient pu constater la réalité de leur harmonie dans le moindre de leurs élans. Deux oreillers sur trois avaient rejoint leurs vêtements par terre, et le lit, dans lequel ils n’avaient pas pris la peine de se glisser, ressemblait maintenant à un champ de bataille.

Allongés sur le dos, écoutant leur souffle et leur cœur se calmer, ils se remettaient de leur chevauchée en se souriant. Une brise légère coulait ses courants d’air entre les pans des rideaux et sur leur peau, les rafraîchissant là où la sueur la mouillait. Le vieux rosier jaune enraciné au pied du perron, dont les ramifications les plus vigoureuses atteignaient le balcon, embaumait la chambre comme chaque jour à cette heure et à cette période de l’année. Les hirondelles qui avaient élu domicile dans l’abri du jardin allaient et venaient devant la maison, animant le calme de leur chant vif.

 — Je savais que ça serait grand, nous deux. Je le savais… soupira Raphaël.

Mais en réalité, l’intensité de leur étreinte avait largement dépassé ses espérances. Ils s’étaient fondus comme si chacun connaissait le corps de l’autre depuis longtemps. Peut-être était-ce d’avoir mille fois rêvé ces instants… En revanche, il n’aurait pas soupçonné que l’action se déroule dans cet ordre. Dorian venait de s’abandonner à lui avec passion, se révélant à l’exact opposé de ce qu’il était dans sa vie publique. Il s’était montré tendre et délicat, étonnamment communicatif, et très volontiers malléable. Il avait plongé dans ses bras comme on s’élance dans l’océan un jour de canicule, s’était plié à sa force et avait subi son emprise avec un enthousiasme qui frôlait l’urgence. Raphaël sentait encore ses mains sur lui et son corps l’appeler, il entendait encore ses murmures l’inviter à tout oser. Leur échange avait été si prolongé et si fort que l’excitation perdurait malgré l’accalmie, et, ni l’un ni l’autre n’avait le corps au repos.

Dorian, n’étant pas dans l’état d’esprit adéquat pour parler, se suréleva sur le coude et se pencha sur lui pour l’embrasser. Il prolongea le baiser, l’approfondit et, pour finir, s’allongea sur lui. Raphaël l’enlaça et laissa renaître les puissances de l’envie. La perfection du plaisir qu’ils venaient de trouver ensemble méritait d’être répétée. S’être vu concrétiser tant d’intuitions et d’espoirs – leur complicité, la beauté de leur corps, leur sensualité égale, l’ampleur de leur désir pour l’autre – réclamait de refaire l’amour. Dorian resta à cheval sur lui. C’était à son tour de faire le plus d’efforts physiques. Raphaël s’en trouva bien aise, car le premier round l’avait éreinté. Abandonné sur le dos, il laissa Dorian jouir de lui à sa guise. C’était beau de le voir prendre son plaisir sous cet angle. La volupté retendit leurs nerfs, s’installa, dura. La crue de la jouissance – amplifiée encore par la joie de donner à qui savait si bien recevoir – leur fit la grâce de surgir en eux au même instant. Elle arracha à Dorian une clameur si fabuleusement indécente qu’ils en piquèrent un fou-rire dans la foulée.

L'un comme l'autre furent cette fois comblés, anéantis, les sens assouvis jusqu’au dernier atome de la dernière cellule. S’endormir après le plaisir était dans les habitudes de Raph, et plus encore quand l’amour avait duré deux fois, mais il faisait grand jour. Il était bien trop tôt. De plus, il ne voulait pas louper une seule des secondes vécues dans cette nouvelle intimité avec Dorian. Ce dernier, immobile, reposait sur lui, la joue sur sa poitrine, encore accroché à son corps. Il lui caressa les cheveux, ses cheveux poivre et sel, épais et soyeux.

— Tu t’endors ?

— Non.

Dorian se souleva pour venir lui semer quelques baisers émus sur le visage, puis il se mit sur son séant. Il était tout décoiffé, pour une fois, et son expression un peu égarée le rendait touchant. Son corps musclé à la peau encore luisante, ses traits détendus, son teint rose, tout en lui respirait l’épanouissement. Il était magnifique, et Raphaël subjugué.

— J’ai l’impression qu’on vient de faire en deux heures tout l’amour qu’on se retient de faire depuis qu’on se tourne autour. Je suis mort. Pas toi ?

­— Ça va.

— Tu tiens une sacrée forme. Ça sert de faire du sport, hein ? sourit Raph en passant un index sur son biceps rebondi.

— Oui. Ça conserve, ça maintient en forme et ça défoule. Ça n’a que des avantages.

— Comme le sexe.

— Comme le sexe, oui.

— C’était bon, hein ?

Dorian s’étonna de son expression soudain grave. Il se rallongea à demi auprès de lui, le coude sur le matelas et la tête dans la main, glissa une caresse sur son ventre, ce ventre blond et soyeux qui venait de connaître les spasmes d’un incroyable plaisir.

— Je n’ai pas de mots, Raph… J’ai rarement ressenti quelque chose d’aussi fort.

— Tu dis ça pour me rassurer ?

— Absolument pas, non. Pourquoi ? Tu as besoin d’être rassuré ?

— C’est que tu… Tu es très impressionnant…

— Pas tant que toi ! s’exclama Dorian, de plus en plus surpris.

— C’est clair que j’ai moins de pratique que toi.

— Je ne vois pas ce qui te fait dire ça.

— Tout ! Ta façon de t’y prendre, de faire durer, ton aisance… Jusqu'à ta façon de manipuler une capote ! 

Dorian se mit à rire.

— Ça ne veut pas forcément dire que j’ai plus de pratique. Tu me connais, j’aime faire les choses bien.

­— Ça, c’est clair que tu les fais bien les choses, murmura Raphaël en l’attirant à lui pour un baiser.

­— J’ai souvent entendu dire que le plaisir sexuel peut atteindre des sommets mystiques, dit Dorian. Je ne l’avais encore jamais expérimenté… Jusqu’à aujourd’hui.

— Tu… Tu es sincère ?

— Mais oui, je suis sincère ! Évidemment que je suis sincère !

Son sérieux ne laissait effectivement place à aucun doute. Raphaël savoura l’aveu et le sentiment de bonheur qui l’accompagna. Non pas qu’il doutât de lui-même ou de la sincérité du plaisir de Dorian, mais ce dernier venait de se révéler un amant si magnifiquement doué qu’il y avait de quoi en ressentir quelques complexes.

Situation quil n’aurait pas envisagé possible deux heures plus tôt, c’est nu que Raphaël visita la salle de bain, quatrième pièce donnant sur le palier du premier. Spacieuse, comme le sont les salles de bain d’anciennes maisons bourgeoises, la pièce blanche, traversée des rayons dorés de vingt heures, étincelait de propreté. Parce qu’il était trop tard maintenant pour se rendre au bois d’Hudon – de plus, le projet de se dépenser physiquement pour se mettre en appétit avait largement été accompli d’une autre manière –, et aussi parce que c’était un excellent moyen de prolonger la douceur des moments exceptionnels qu’ils étaient en train de vivre, Dorian et Raphaël décidèrent de prendre un bain ensemble. Pendant que la baignoire d’époque en fonte et à pieds de lion se remplissait, ils rangèrent la chambre à coucher. Ils réordonnèrent le lit, ramassèrent leurs vêtements. Raphaël remit son pendentif qu’il avait dû ôter pour ne pas être gêné pendant l’amour. Une fois l’un en face de l’autre, dans le bain brûlant couronné de mousse, chacun goûta en silence le même bonheur d’être là, tous les deux ensemble, d’avoir atteint l’intimité de l’autre et d’avoir pu s’offrir un plaisir à la hauteur des sentiments. Ils ressentaient la même profonde satisfaction d’avoir franchi le pas.

— Tiens, donne-moi ton pied, fit Raphaël en plongeant sa main sous l’eau pour lui attraper sa cheville droite. J’ai une copine chinoise qui m’a appris les rudiments du massage plantaire traditionnel. Tu vas voir, tu vas m’en dire des nouvelles.

Dorian, docilement, laissa son pied aux bons soins de son amant, un pied soigné et solide, superbe, comme sculpté dans le roc, à l’image de sa personne. Il fit aller sa tête en arrière, sur le rebord de la baignoire, et ferma les yeux. Raphaël, tout en lui massant voûte plantaire et orteils, en profita pour l’admirer et tenter de mieux évaluer l’amour qu’il ressentait pour lui. C’était la première fois qu’il sortait avec quelqu’un de plus âgé que lui, et il se demandait si c’était pour cette raison qu’il se sentait aussi impressionné. Dorian lui faisait l’effet d’un fauve magnifique, d’un grand mâle alpha qu’il aurait réussi à approcher, à apprivoiser et peut-être même à dompter. L’idée le fit sourire.

— Ça te plaît ?

— C’est divin.

— Passe-moi le gauche, maintenant.

Le grand fauve en question s’exécuta et se mit à grogner de contentement sous l’action des doigts habiles. C’était encore meilleur sur le pied gauche. Il planait. Ce lâcher prise avec Raphaël avait tenu ses promesses et davantage. S’il s’était allé à céder à l’envie de s’offrir à lui avec une telle aisance, c’est qu’il tenait à lui plus encore qu’il ne l’aurait cru. Pour cette première fois ensemble, il n’en revenait pas d’avoir eu envie d’aller aussi loin. Il se redressa quand Raph lui rendit son pied.

­— Merci, tu es un très bon masseur.

­— Dire que je ne t’ai pas aimé la première fois que je t’ai vu, dit Raph. C’est fou.

Dorian haussa les épaules, résigné.

— Je fais toujours cet effet.

— Regard de glace, air impérial…

— Que veux-tu, c’est l’image que je renvoie. Comme elle me sert dans ma profession, je ne vais pas en changer.

— Je sais.

— Toi, par contre, tu m’as fait une excellente première impression.

— C’est vrai ?

— Oui… Enthousiaste, vif, à l’écoute… Et beau comme tout, en plus.

— Je suis ton genre, alors ?

— Non, pourtant. Je suis attiré par les mecs de mon âge, et plutôt de type méditerranéen.

— Des virils comme toi, quoi.

— On va dire ça…

­— Je peux te poser une question indiscrète ?

— Je crois qu’on en n’est plus là, toi et moi. Pose-moi toutes les questions que tu veux !

— Quand est-ce que tu t’es mis à avoir envie de moi ?

— C’est quand tu m’as expliqué le sens de ton pendentif.

— Oui, je me souviens, fit Raph, rêveur. J’ai remarqué que je t’avais un peu troublé.

— Pas qu’un peu. Toucher ta peau… Avoir ton visage tout près, et tes yeux… Sentir ton parfum… Ton charme démoniaque m’a tourné la tête, dit Dorian avec un grand sourire. Et ce qui est fort, et qui ne m’arrive jamais d’habitude, c’est qu’au fil des semaines, plus j’ai appris à te connaître, plus je me suis senti amoureux.

— Pourquoi tu dis que ça ne t’arrive jamais ? Tu ne tombes jamais amoureux ?

— Non… Je me l’interdis. Pour plein de raisons complexes… Entre autre, pour éviter de me compliquer la vie.

— Dorian ! Sérieusement ! C’est la pire raison que j’ai jamais entendue !

— Hé, mais j’ai des côtés très nuls, je l’admets ! Mais regarde ce qui m’arrive avec toi. La preuve que, parfois, on ne peut pas lutter. Et toi ? Quand est-ce que tu as su que je te plaisais ?

— C’est le jeudi 28 octobre.

— Mince, c’est précis !

— Je peux même te dire l’heure : c’était à midi trente. C’est le moment où tu as aidé Marion Sonelier à descendre les escaliers de la cantine. En te voyant venir au secours de cette gamine dans le plâtre que ses copines n’avaient même pas attendue, j’ai compris qui tu étais vraiment. Tu t’es trahi, ce jour là, mon cher Périllon !

Dorian rigola et considéra son interlocuteur avec une grande tendresse.

— Je passais à côté d’elle, je n’allais pas la laisser comme ça, la pauvre.

— Tu aurais pu rappeler ses copines, je ne sais pas, ou faire venir une dame de la cantine. Ça m’a rassuré de voir que tu savais sortir de ton rôle de principal. J’ai compris que tu étais un gentil, ce jour là, et beaucoup d’autres choses, par exemple, que tu avais suffisamment confiance en toi pour ne pas avoir peur d’écorner ton image de chef psychorigide en agissant spontanément, selon ton cœur. Après ça, crois-moi, je t’ai observé de près.

— Voyez-vous ça.

— Et plus je t’ai observé, plus j’ai apprécié ce que je découvrais.

— Mais ça aurait pu rester de l’estime ou de l’amitié.

— Non. Quand je me mets à aimer à ce point quelqu’un, homme ou femme, je finis pas avoir envie de lui faire l’amour.

— Ah ? Homme ou femme, donc… Je m’en doutais. Plus l’un ou plus l’autre ?

— On rentre dans le vif des confidences, là, mm ?

— N’hésite pas à me dire si tu me trouves indiscret.

— Bien sûr que non. Toi et moi, il faut qu’on se dise tout, maintenant.

— Je suis d’accord avec ça.

— Mais, avant que je te raconte ma vie, ça ne te dirait pas qu’on sorte de cette baignoire et qu’on mange ? Je meurs de faim.

­— Moi aussi ! s’exclama Dorian en se levant, superbe et ruisselant.

Pendant que Raphaël lui racontait ses deux dernières années passées au Chili et sa vie de couple plutôt mouvementée avec une jeune chilienne nommée Mélina, ils préparèrent tout ensemble. Sans avoir à se consulter, il firent la salade composée, mirent le feu en route, dans le barbecue de briques construit près de la remise, et se relayèrent pour l'attiser, puis ils dressèrent la table pendant que la viande grillait. Quand ils se mirent à table la nuit tombait. Dorian alluma la bougie de la lanterne de jardin et ils commencèrent à festoyer en dégustant une bouteille de Saumur Rouge.

— Comme tu le sais, j’ai pas mal bougé géographiquement dans ma vie, poursuivit Raphaël en attaquant une cuisse de poulet cuite à point. C’est l’un des aspects du métier d’enseignant dont j’ai profité au maximum. J’aimais ça me sentir dépaysé, avoir la sensation de démarrer une nouvelle vie, dans un nouveau cadre…

— Ça doit te faire bizarre d’être revenu ici, non ?

— Hé bien pas tant que ça, non. Depuis quelques années, je n’arrive plus à ressentir ce frisson du nouveau départ, justement. Où que j’aille, où que je me trouve, je me sens exactement le même. Du coup, que je vive ici ou ailleurs, c’est pareil pour moi. On dirait que la maturité m’a « soigné » de la bougeotte. En plus, pour ma mère, autant que je sois là plutôt qu’à l’autre bout du monde.

— Ça n’a pas dû être simple d’entretenir des relations amoureuses stables avec ces déménagements constants.

— En fait, c’est dans l’autre sens qu’il faut prendre les choses… Je change de pays quand la relation amoureuse que je vis se termine. Et, pour répondre à ta question de tout à l’heure, je suis attiré par les hommes et par les femmes indifféremment, mais j’ai plus souvent vécu avec les secondes. C’est plus serein de vivre l’amour au grand jour avec quelqu’un du sexe opposé, dans ce monde-là… C’est « normal », donc plus facile… Pourtant, je n’ai pas toujours choisi la facilité puisque ma plus longue relation c’était avec un garçon, et c’était au Maroc. Il s’appelait Jahid… Il avait vingt-cinq ans et moi trente. On est restés ensemble quatre ans. Si on avait pu vivre notre vie sans être obligés de raser les murs en permanence, je pense que je serais resté là-bas et quon serait encore ensemble à l’heure qu’il est. Mais, bon, l’absence de liberté ça fout tout en l’air à la longue, même le plus beau. Trop de pression, trop d’angoisse, être obligé de mentir constamment… Je suis encore en contact avec lui, de loin en loin. Il est marié, il a deux fils… Il me dit qu’il souffre, qu’il vit une vie qui n’est pas la sienne…

— Beaucoup de gens en sont là, malheureusement. Et pas que des homos… Et toi, tu n’as jamais été tenté de fonder une famille ?

— Ça dépend de ce que tu entends par « fonder une famille ».

— Et bien, je l'entends de manière très catholique : te marier et avoir des enfants.

— Me marier oui, ça m’a tenté, mais avoir des enfants, non.

— Ah bon ?

— J’ai toujours trouvé plus cohérent, dans ce monde de fous, de m’occuper d’enfants déjà existants plutôt que d’en fabriquer de nouveaux.

— Hé bien ça, ce n’est pas quelque chose que j’ai souvent entendu, fit Dorian, surpris.

— Je sais, peu de gens raisonnent de cette manière. Si ça avait fonctionné avec l’une des femmes avec qui j’ai vécu, j’aurais peut-être fini par adopter, à la rigueur, mais me reproduire, ça non, très peu pour moi. Et je te laisse deviner pourquoi les femmes qui m’ont aimé n’ont pas voulu m’épouser, quand elles ne m'ont pas carrément envoyer paître, comme Mélina récemment…

— Parce que tu ne voulais pas d’enfant.

— Exactement. Quand une femme veut tomber enceinte, rien au monde n’est plus important à ses yeux. Je peux comprendre, mais ça me désole, tu sais… Les gens se reproduisent comme des lapins, sans réfléchir une minute… Ça prouve bien que nous ne sommes rien de plus que des animaux, au fond.

— Faire des enfants est l’une des dernières libertés qu’ont encore les gens, tu ne vas pas leur retirer ça.

— Pondre de futurs consommateurs-travailleurs-esclaves en masse, tu parles d’une liberté !

— Quelle vision noire et cynique !

— J’ai vu des choses en vingt ans et huit pays, tu sais… Il faut voir comme on les traite, les enfants, en ce bas-monde.

­— Je sais bien, Raph, je sais bien. Et ici comme ailleurs… Je suis bien placé pour le savoir.

— On sait les faire les enfants, ça oui, mais les accueillir et les aimer, c’est autre chose ! Quand j’affirme qu’il faudrait que l’humanité calme sa natalité, je t’assure, c’est une conclusion que j’ai bien mûrie. Je te déçois ?

— Non, pas du tout. Ta vision se défend et je la respecte.

Les senteurs de la végétation, montaient dans l’air humide et immobile, celle des rosiers, plus discrète à cette heure qu’en plein soleil, celle, citronnée, du seringua et celle, sucrée, de la glycine blanche. Ils traînèrent à table dans la fraîcheur de la nuit naissante.

— Bon, à ton tour. Parle-moi de toi. D’où te vient ce fabuleux talent pour faire l’amour alors que je pensais, comme tout le monde ici, que tu vivais la vie d’un prêtre.

— Hé, hé, je sais bien comment les gens me perçoivent, ici. Et, d’ailleurs, ils n’ont pas complètement tort. Figure-toi que j’ai été très tenté par la prêtrise étant jeune.

— C’est vrai ? Tu voulais rentrer dans les ordres ?

— Mais oui.

— Qu’est-ce qui t’en a empêché ?

— Trop de choses me déplaisent dans l’institution religieuse, entre autre la manière dont le sujet de la sexualité est abordé, a fortiori celui de l’homosexualité.

— Tu m’étonnes !

— J’ai beaucoup souffert de ces bêtises, adolescent. J’ai beaucoup prié, beaucoup pris sur moi pour me détacher de mes désirs, mais évidemment, il n’y a rien eu à faire. Autour de la vingtaine, je me suis fait une raison. J’ai appris à réfléchir par moi-même, à m’émanciper des dogmes les plus rancis de l’Église Catholique… Je me suis dit que si Dieu m’avait fait ainsi, il fallait que je l’accepte.

— Tu n’as pas de regret ?

— Franchement, non. Aucun. J’ai suivi ma voie et j’ai bien fait. J'ai laissé tomber la théologie pour l'enseignement.

— Français et latin, oui, je sais. Et, de concours en concours, te voilà principal.

— Et oui.

— Qu’est-ce qui t’a empêché de nouer une vraie relation avec un homme ?

— Je ne plaisantais qu’à moitié, tout à l’heure, quand je te disais que c’était pour conserver une vie tranquille et sans complication… Mais il n’y a pas que ça. L’autre raison, la véritable raison, c’est tout simplement que je ne suis jamais tombé suffisamment amoureux pour sacrifier cette tranquillité qui m’est si chère, pour laisser une place à l’autre dans ma vie déjà bien remplie. Puis, il y a aussi qu’à mon âge, on se dit qu’il est trop tard.

— La preuve que non, dit Raphaël avec un sourire tendre.

— Oui. La force de ce qui se passe entre nous, c’est vraiment quelque chose d’inespéré pour moi. Il est peut-être prématuré de parler d’avenir, mais si toi et moi on décide de continuer ensemble, il va falloir que je change certaines habitudes.

— Pour ma part, j’ai très envie de continuer avec toi, l’interrompit Raphaël avec une vive émotion.­

— Moi… Moi aussi… Je… Il y a des miracles auxquels on n’a pas le droit de tourner le dos.

Ils se dévisagèrent. La déclaration venait de bouleverser Raphaël. Jamais personne ne l’avait encore associé au mot « miracle ». À la lueur vacillante de la lanterne, il remarqua que Dorian ne semblait plus savoir quoi faire de ses mains, et son regard se parait d’une intensité presque insoutenable. Tout indiquait que le désir le reprenait d’assaut. Il était tellement attendrissant, et tellement excitant.

— Continue, dis-moi ce que tu es prêt à sacrifier comme habitudes pour moi.

— Heu, oui… Je, heu… Donc, comme je te disais, je me suis tôt fait une raison pour ce qui était de ma sexualité, que c’était quelque chose que j’avais besoin de vivre et que c’était comme ça. Mais, comme pour mes autres choix, j’avais besoin de la vivre à fond, pas à moitié ou honteusement, non. Pour moi, le sexe est une chose aussi respectable et sacrée que le reste.

— Sacrée ? Carrément.

— Bien sûr. Tout ce que je décide d’entreprendre dans ma vie est sacré à mes yeux. Je considère la vie comme un cadeau inestimable qu’il faut tout faire pour honorer. Tout ce que je fais, je le fais pour ainsi dire religieusement. C’est fou ça…

— Quoi donc ?

— Tu es la première personne à qui je dis ça. Même en moi-même, je crois bien que je ne me l’étais jamais formulé aussi clairement. Enfin, tout ça pour dire que pour ma vie sexuelle, si j’ai des habitudes qu’on pourraient définir comme libertines, je vis les choses dans le respect de mes partenaires. Il y a Sébastien, Justin, Fabio… Ce sont des amis, des personnes qui comptent pour moi. Je ne me contente pas de coucher avec eux pour assouvir mes pulsions. On partage de beaux moments, des valeurs, une affection sincère. Et, quand je me rends au sauna ce n’est pas pour y chercher l’aventure, mais pour y connaître un moment de grâce, si Dieu le veut.

— Tu fréquentes les saunas ?

— Ça m’arrive, quand aucun de mes amis-amants n’est disponible.

— Ça alors. J’étais loin de m’imaginer ça de toi.

— Ça te déçoit ? s’inquiéta Dorian.

­— Non, ça me surprend… Et ça me laisse rêveur. T’imaginer nu dans un bain de vapeur, pfou, ça me donne chaud !

Ils échangèrent un sourire entendu. Dorian se leva, commença à rassembler assiettes et couverts sales, et Raphaël l’imita. Puis soudain, sans transition, ils se retrouvèrent à s’embrasser, agrippés l’un à l’autre, étroitement enlacés.

— J’ai envie de toi, murmura Raph.

­— Moi aussi. Reste avec moi cette nuit.

­— Cette… Cette nuit ? Tu veux dire toute la nuit ?

— Si tu peux, bien sûr.

Sans un mot de plus, Raphaël sortit son téléphone de la poche arrière de son bermuda et composa le message suivant à sa mère: « Finalement, je reste dormir chez Dorian. Je te dis à demain. Passe une bonne nuit. » Avant de le lui envoyer il le fit lire à Dorian.

­— Elle ne va pas trouver ça bizarre ?

­— Bizarre ? Ça non. Elle va comprendre. Tu connais un peu ma mère. Elle n’est pas née de la dernière pluie.

­— Donc, elle va comprendre que … que toi et moi…

— Évidemment. Je lui rebats les oreilles de ce que je ressens pour toi depuis des mois. Et elle sait que son fiston est « à voile et à vapeur » depuis toujours… Je crois même qu’elle l’a su avant moi. Ça ne l’étonnera pas. Je ne veux pas lui mentir, Dorian.

— Non, bien sûr. Le mensonge est un péché, et ça ne me pose aucun problème, envoie-lui.

Ce qui fut dit fut fait. Le texto aussitôt transmis, ils montèrent à l’étage sans même prendre le temps d'achever de débarrasser la table.