De retour au Pavillon du Clos, je fais le tour du propriétaire. Cette maison également devait faire chambres d’hôte. Tout est aux normes, chaque pièce est nickel et bien équipée. Je vais être comme un coq en pâte, ici ! Je choisis la chambre à la vue la plus dégagée, une belle vue sur un verger, des pommiers, je crois. Quel soulagement d’enfiler des vêtements secs. Tiens, Laurène a essayé de me joindre.  Pas de message… Je la rappellerai tout à l’heure.

Le temps de ranger mes affaires, de faire mon lit et un brin de toilette, la demi-heure s’est quasiment écoulée. De retour au château, quand je pousse la porte de la cuisine, j’ai une petite montée d’adrénaline. Rencontrer Val Amont, tout de même… Si j’avais pu prévoir un tel événement ! Il est déjà là, de dos, à discuter avec la belle. ­

­— Bonjour.

Annabelle me sourit. Le temps que je dépose mon parapluie détrempé dans un coin, sur le carrelage, Valentin Villamont se retourne, se lève et vient à ma rencontre. C’est un garçon barbu, très mince, très brun et à la peau très pâle, d’une pâleur un peu maladive. Deux bouledogues français, un noir et un blanc, frétillent à ses pieds.

­— Bonjour. Valentin, se présente-t-il en me tendant sa main.

­— Pierrot, dis-je en la lui serrant.

­ Son regard me cloue sur place, un regard bienveillant et franc, mais transperçant et comme chargé de tout le poids du monde. Ce mec ne doit pas être tellement plus vieux que moi, et pourtant, ses prunelles noires me donnent l’impression d’avoir vu trois siècles défiler. Étrange, frappante impression… Il est élégant, entièrement vêtu de noir. Son pull à col roulé, sous sa veste bien coupée, me semble un peu chaud pour la saison, mais bon, il est peut-être frileux… Son attention me sonde. Sans m’évaluer lourdement, je trouve son intérêt pour moi disproportionné. Allez savoir pourquoi je pense ça ! Il m’a regardé… Allez, quoi… trois secondes, à tout casser, le temps d’aligner les deux mots qu’il a prononcés et de me sourire poliment. Mais, je ne sais pas, j’ai le sentiment de me retrouver à poil devant lui. Je suis impressionné sans savoir pourquoi. Son aura d’auteur à succès, peut-être ? Mais ce n’est pas trop mon genre de complexer devant les VIP et autres célébrités. Je le sais, j’ai déjà expérimenté… Je me mets à rougir comme un idiot. J’ai la conviction qu’il voit qui je suis, qu’il a déjà évalué ma médiocrité. C’est le genre de personne à être extralucide. Ça se voit. Si maman était là, elle me dirait qu’il a un karma exceptionnel. Et, pour une fois, je ne lui donnerais pas tort. Ce mec irradie d’une lumière intérieure très particulière, une lumière un peu inquiétante. Il me rappelle quelqu’un. Mais qui ?

­— Voici Yin et voici Yang, fait-il en considérant ses petit chiens d’un air attendri.

— Salut Yin, salut Yang…

Les deux adorables bestioles à bouille de crapaud me considèrent en penchant chacune la tête du même côté. La scène fait rire Annabelle. Que cette fille est belle quand elle sourit! Ce n’est pas humain de rayonner comme ça. Je vais finir par croire que ce lieu donne aux personnes qui l’occupent une présence irréelle, ce n’est pas possible !

­— Annabelle m’a dit que tu avais attendu sous la pluie. Désolé.

­— Pas de souci. Je m’en suis remis.

— Elle m’a passé un savon…

­— Tu exagères ! s’exclame celle-ci.

­— … Mais je vais être honnête, moi non plus je ne savais pas que tu venais. Je crois que ma mère a simplement oublié de me prévenir. Ça ne serait pas très surprenant. Elle est très accaparée par son boulot en ce moment. Vous me suivez ? On va s’installer au petit salon et l’appeler.

Pas de vouvoiement intempestif, cette fois. J’en suis bien aise. Oh, ça y est, je sais ! Il me rappelle un truc de mon enfance. Il me rappelle l’idée que je me faisais du Christ à l’époque où maman se trouvait dans sa période mystico-romantique aiguë. Matin, midi et soir, elle me rebattait les oreilles de la vie de Jésus. Avec le recul, je me suis demandé si, à cette époque, elle n’avait pas flirté avec une secte quelconque. Il faudra que je la cuisine là-dessus, un de ces jours. J’avais une dizaine d’années. Eh bien voilà, Jésus, je l’imaginais un peu avec le visage de Valentin Villamont, avec ces mêmes traits purs, ces cheveux mi-longs, ce regard pénétrant et cette intensité hors norme qui vous fait vous sentir tout petit, tout nul… Voilà pourquoi ce gars me fait une impression aussi forte : il est un peu la matérialisation d’un délire enfantin. Si je ne veux pas être pris pour un illuminé, j’ai intérêt à garder ça pour moi.

Nous suivons un large couloir, chacun chargé d’une partie de notre goûter. Comme au Pavillon du Clos, chaque pièce que j’aperçois, chaque recoin, chaque fenêtre, a été rénové et modernisé avec goût. Les murs, blancs ou crème, laissent souvent apparaître la pierre de taille d’époque, et sous nos pieds le carrelage de tomettes octogonales rouge brique est impeccable. La pièce voûtée dans laquelle nous pénétrons arbore une cheminée monumentale réaménagée en bibliothèque. Malgré le temps pluvieux, la lumière entre à flot par une grande porte vitrée à deux battants, surmontée d'une voûte romane. Dehors, la terrasse et, au-delà, les jardins, sur lesquels elle donne, ont l'air de toute beauté – enfin, du peu que le temps exécrable me laisse entrevoir. J'espère qu'il fera meilleur demain. Un bouquet de lilas blanc trône au centre d'une table ronde. Deux canapés et deux fauteuils bruns assortis encerclent un grand tapis rond et blanc, surmonté d'une table basse en bois. Valentin y dépose la boîte de biscuits et le sucrier qui l'encombraient ainsi que son mobile, moi la théière et Annabelle le plateau contenant tasses et cuillères. À peine nous sommes-nous assis, alors que le thé infuse, que Valentin fait le numéro de sa mère et met le haut-parleur. Yin et Yang s'allongent à ses pieds, attentifs à nos moindres gestes.

— Allo ?

— Hello maman…

— Val ! Comment vas-tu, mon ange ? Les effets secondaires, ça va mieux ?

— Heu, j'ai mis le haut-parleur, là. Annabelle et Pierrot sont avec moi.

— Bonjour ma chérie ! s'exclame-t-elle. Comment vas-tu, ma beauté ?

— Bonjour Odile. Ça va, merci, et toi ?

— Je suis débordée, ma chérie, dé-bor-dée ! Tu es toujours contente d’être à Saint-Vallier ?

­— Oui, écoute. J'apprends beaucoup et l’ambiance est bonne.

­— Bon. C'est parfait, alors. Vous dites que vous êtes en présence de qui ? Je n'ai pas bien compris. Attendez, il y a plein de monde autour de moi. Je me mets dans un coin plus calme.

— Nous sommes avec Pierrot. Pierrot Bertelot, dit Valentin dont le ton, me semble-t-il, trahit un léger agacement.

Jambes croisées, un bras en appui sur l’accoudoir et le menton dans la main, son pied rythme l’air d’un balancement imperceptible et néanmoins nerveux. Son calme n’est qu’apparent. C’est évident. Je note que ses baskets en cuir noir sont usées. Voilà quelqu’un qui marche… Je me demande pourquoi je perds mon temps à compiler autant de détails chez ce gars. En attendant, ça m’évite de reluquer Annabelle encore plus que je ne l’ai fait depuis que je suis arrivé…

— Ah, mais oui ! s’exclame haut et fort Odile Villamont. Nous sommes en effet le premier mai ! Bonjour Pierrot.

— Bonjour, Madame.

­— Bienvenue à Beaupassant !

­— Merci.

— Navrée de ne pas être présente. Ça va ? Vous n'avez pas eu trop de difficulté à trouver ? Vous êtes arrivé sans encombre ?

— Oui, sans souci. La personne qui m'a pris en auto-stop dans la dernière ligne droite connaissait bien le coin.

— Oh, vous êtes venu en stop ! Vous êtes un aventurier ! Val vous a fait visiter le château ?

— Heu, maman… Je n'étais pas au courant de la venue de Pierrot. Tu aurais pu me prévenir.

— Enfin, chéri, je te l'ai dit, voyons.

— Non. Tu ne m'as rien dit du tout.

— Regarde tes mails de début avril. Je t'avais envoyé un mémo.

— Début avril ? Autant dire il y a un siècle. Comment veux-tu que je me souvienne d'un truc aussi ancien ? Il fallait le notifier dans l’agenda, pas m’envoyer un mail… Enfin, bref, ce n'est pas grave. Tu me briefes un peu ? Pierrot nous a expliqué dans les grandes lignes, mais je voulais savoir comment on s'organise, ce que tu as prévu pour lui, tout ça.

— Comme je l'ai promis à sa mère, je veux qu'il se ressource, qu'il puisse oublier ses soucis avec la justice et reprendre sereinement le cours de sa vie à l'issue des six mois au château.

À ce moment, évidemment, Annabelle et Valentin me visent du même regard intrigué. Je ne sais plus où me mettre.

— Donc, poursuit Odile, je veux qu'il n'ait aucun tracas d'ordre matériel et qu'il puisse travailler à sa guise, au rythme qui lui convient. Vous m'entendez, Pierrot?

— Oui.

— Je veux des résultats, bien sûr. Je compte sur vous. Vivien et moi passerons vous voir le week-end prochain pour faire un point de toute façon. D'ici là, déjà, prenez le temps de bien vous installer et de reconnaître les lieux. J'aimerais que d'ici notre venue vous soyez en mesure de nous dresser une liste aussi exhaustive que possible de vos idées et de vos besoins. Outillage, plants, bulbes, graines, terreau, tuteurs, que sais-je encore, dites-nous ce qu'il vous faut et nous y pourvoirons. Avez-vous vu Fred ?

— Non, pas encore. Je suis arrivé il y a moins d'une heure.

— Eh bien, quand vous le verrez, impliquez-le de ma part dans ce travail préparatif. Il vous informera du matériel dont vous disposez déjà dans nos locaux, tondeuse, arrosage, cisaille, et tutti quanti. Quant à Valentin et Annabelle – vous m'entendez les enfants ? – ils vous aideront à vous familiariser avec le terrain dont vous allez vous occuper. Avec huit hectares,vous aurez de quoi faire.

— Oui, c'est clair.

— Oui, Fab, j'arrive ! crie-t-elle à nous vriller les tympans. Désolée, on m'appelle. Je dois vous laisser, mes amours. Je vous embrasse. Val, dis-moi, la jument va mieux ?

— Oui, tout est rentré dans l'ordre.

— Merveilleux ! Je te rappelle ce soir, mon chéri.

— Si tu veux, maman, fait le jeune homme d'un ton las. Bisou.

— Bise, Odile, à samedi prochain.

— Au revoir, Madame.

— Bise, bise, bise, mes anges. Amusez-vous bien.

Sur ce, elle raccroche. J’avais déjà saisi quelle sorte de personnage haut en couleur est Odile, les deux fois où je l’ai eue au téléphone. Voilà qui se confirme. Une tornade d’empathie outrancière, cette femme ! Un flottement silencieux où personne n'ose regarder personne dure juste ce qu'il faut pour achever de m'enfoncer dans ma gêne.

— Je sers le thé ? propose Valentin.

Annabelle et moi lui tendons respectivement notre tasse. Je suis plutôt bière, mais bon… Plions-nous aux us et coutumes du lieu. Je me fais assez remarquer comme ça depuis mon arrivée.

— Ne t'angoisse pas, Pierrot. Ici, personne ne te jugera, tente de me rassurer Val devant ma mine déconfite.

— Odile ne sait pas garder un secret, il faut que tu le saches, ajoute Annabelle. Elle a des tonnes de qualités, mais, c’est clair, elle n’est pas la reine de la discrétion.

— Je… Je ne veux pas que vous vous imaginiez des choses. C'est seulement que je suis à l'amende chez les flics de Noisy. Ils me collent aux basques, c’est infernal… Je ne peux plus faire un pas dans la rue sans les avoir sur le dos. Mais je vous rassure, je n’ai rien fait de grave, hein ? Je vous explique en deux mots. Un de mes potes est parti vivre à l'étranger, à cause de son boulot. Il m'a confié son appartement pendant son absence. Comme chez lui j'étais tranquille, j'en ai profité pour faire pousser quelques pieds de cannabis… J’ai la main verte, j’ai le réseau pour vendre et j’avais besoin de renflouer mon compte en banque… Bref… Quand il est parti, en plus, je venais justement de récupérer du bon matériel, lampes, ventilo, etc… Bref… Un voisin m'a repéré de sa fenêtre en train…  Disons de… De jardiner. Direct, il m'a dénoncé aux flics. Sans le savoir, je suis sorti pile avant qu’ils débarquent. Je les ai croisés à l'angle de la rue, juste en sortant de l'immeuble. Ils venaient pour me cueillir. Heureusement que j'avais ma casquette, ce jour-là, sans quoi… Bref, ils ne m'ont pas reconnu, heureusement. Et moi, vu que je ne savais pas que c’est pour moi qu’ils venaient, je ne me suis pas trahi. Je vous la fais courte. Ils m'ont convoqué au commissariat le lendemain pour me cuisiner mais j'avais un alibi. Laurène, ma nana, leur a dit qu’ont était ensemble chez elle… Ce n’est pas la première fois qu’elle me sauve la mise. Je peux toujours compter sur elle. Bref… Voilà…

— Sachant que ce type d'activité illicite est puni plus sévèrement qu'un viol, dans notre charmant pays, tu as eu chaud, effectivement, remarque Valentin avec ce calme posé qui semble le caractériser.

— Oui, sans Laurène, j'étais cuit. Le problème c'est que ce n'est pas la première fois que je me fais allumer pour des histoires du même genre et que je frôle la peine de prison… Ils me soupçonnent des pires trafics, à tort. Parfois j'ai l'impression qu'ils voudraient me mettre sur le dos tous leurs dossiers en cours ! Je sens que l'étau se resserre, quoi, et franchement j’en ai marre de me retrouver en garde à vue pour un oui ou pour un non, tout ça parce qu’ils m’ont dans le collimateur. Enfin voilà. Je n'ai jamais fait de mal à une mouche mais, c'est vrai, c'est un fait, comme dit madame Villamont, je ne suis pas loin d'avoir des problèmes avec la justice. Vous n'étiez pas censés savoir tout ça… Enfin, voilà, maintenant c'est dit.

— Ma mère met toujours les pieds dans le plat au moment où on s'y attend le moins. Dis-toi que ça part d'un bon sentiment. Elle te considère comme son protégé. En tout cas, tu n'as pas à stresser. Ici, tu peux même faire pousser du cannabis dans un coin, personne n'ira te dénoncer.

— Val ! s'exclame Annabelle, choquée. Quel tentateur ! Pierrot, ne l'écoute pas.

­— Non, mais je suis très sérieux, réplique-t-il, impassible. Quand Léa vivait ici, Fred l’aidait à entretenir son petit carré de cannabis, au potager, et tout le monde s’en foutait royalement.

— Je ne savais pas.

— Non, mais de toute façon, la question ne se pose pas. Je ne suis même pas consommateur. Le THC ne me réussit pas du tout. Non, j’ai toujours fait ça dans un but lucratif. Et, je ne suis pas venu jusqu’ici pour continuer dans cette voie ! Si j'ai accepté l'offre d'Odile c'est que l’idée me plaisait. J'en ai marre d'être sans vraie activité, à tourner en rond dans ma cité… Bon, j'ai bien compris qu'elle me voit plus comme un paumé en rédemption que comme un pro des espaces verts…

— Et tu as bien compris, soupire Valentin.

— À moi de lui prouver qu'elle se trompe, maintenant.

— Odile est comme ça, renchérit Annabelle. Elle se donne des missions. Tu n'es pas le premier qu’elle veut « sauver », dit-elle en dessinant des guillemets dans l'air.

— C'est une grande bourgeoise qui a toujours eu tout cuit dans le bec, décrète le fils, se donner l'impression d’offrir un nouveau départ à des gens moins chanceux qu’elle, en les recueillant ici, l'aide à donner une épaisseur à sa vie. En réalité, c'est toi, ta présence, qui la sauves du vide…

Je n'en reviens pas qu'il parle de sa mère de cette façon. Annabelle sourit sous cape en buvant son thé.

— Je… Je vois… Son offre est quand même généreuse, je trouve.

— On en reparlera dans quelque temps, quand tu sueras sang et eau sur le terrain, sourit Valentin en portant sa tasse à ses lèvres.

Je remarque qu'il tremble légèrement. Sa mère a parlé d'effets secondaires, Annabelle a dit que ce château était son refuge et qu'elle était là pour veiller sur lui… Je me demande quel est son problème. Un souci de santé, apparemment. Enfin, après tout, ça ne me regarde pas.

Soudain, Morpheus est là, bien sagement installé au pied de la cheminée-bibliothèque, la tête posée entre les pattes. Je ne l'ai pas vu entrer. Il semble s’être matérialisé là comme par magie. Les deux petits bouledogues l'ont rejoint et jouent autour de lui sans que ça le dérange. Un chat roux à poils longs pénètre dans la pièce d'un pas impérial et s'impose sur les genoux de Valentin qui se met à lui caresser la tête tout en buvant son thé. Nom d’un chien, mais ce bestiau est gigantesque !

— Trois chiens et un chat. La vache. Moi qui rêve d'avoir ne serait-ce qu'un canari…

— Tu aimes les oiseaux ? s'enquiert Valentin.

— Oui, les oiseaux, les poissons, les chats, les chiens, toutes les bêtes.

— Hou, tu vas te faire un copain, alors, lance Annabelle en observant son ami dont l'œil brille effectivement d'un vif intérêt.

— Ici tu vas en côtoyer pas mal. Et des chevaux, des chèvres et des poules aussi.

— Il est de quelle race, ce chat ? Il est magnifique. Je n'en ai jamais vu de ce gabarit.

— Je te présente Fabule, l'un des maine coon du domaine.

— Parce qu'il y en a d'autres ?

— Oui, trois. Je te les présenterai au fur et à mesure qu'on les croisera.

— Et il y a aussi quatre chats de gouttière ou européens, renchérit Annabelle.

— La vache, ça fait huit chats en tout ?

— Oui.

— La chance… En même temps, c'est vrai qu'il y a la place, ici, dis-je en caressant la belle tête du chat géant qui vient finalement de s'installer contre ma cuisse.

— En effet. Moi qui ai été parisien, je sais quel privilège c'est de bénéficier d'autant d'espace.

— Ah? Tu as vécu à Paris ?

— Oui. Trois ans. Ça m'a… Ça ne m'a pas convenu du tout. J'ai besoin d'être entouré de bêtes et de calme, sans quoi, je me désagrège.

J'aimerais lui demander où il trouve son inspiration pour ses histoires captivantes, où il en est du tome deux, et aussi s'il pourrait me dédicacer le premier, mais je ne lui demande rien du tout. Quelque chose m'en empêche. On verra plus tard, si l'occasion se présente.

On discute encore un petit moment, puis chacun repart vaquer à ses occupations, Annabelle à la préparation de ses examens, je suppose, Valentin à son roman, et moi à la prise de possession de ma nouvelle demeure. Nous convenons de nous retrouver à vingt heures pour le dîner. Valentin me fera visiter le château demain et, demain également, je rencontrerai le fameux Fred qui, lui, me fera faire le tour du domaine. J'ai donc deux heures libres devant moi. Je vais en profiter pour joindre Laurène.

 

Une fois installé sur le lit, ma foi, un lit ferme comme j'aime, je compose le numéro de ma moitié. J'ai hâte de lui décrire le paysage que j'aperçois de ma fenêtre, hâte de lui raconter ma journée, ma rencontre avec Valentin et Annabelle.

— Allô? Salut, c'est moi.

— Salut.

— Je ne te dérange pas ?

— Non, non. Je finissais tôt, aujourd'hui.

— Ça va ? Tu as une drôle de voix.

— Oui… Ça va.

— …

— …

— Ça n'a pas l'air. Tu ne me demandes même pas si je suis bien arrivé ?

— Tu es bien arrivé ?

— Oui… Le voyage en stop était un peu folklo. Entre Paris et Auxerre j’ai servi de baby-sitter à un couple avec deux enfants. Putain, j’ai cru que j’allais sauter en marche tellement ces gamins étaient atroces, hé hé ! En tout cas ici, c’est super beau. Bon il pleut des cordes, alors je n’ai pas encore vu grand chose de l’extérieur, mais ça a l’air magnifique. Ça te plairait, ils ont huit chats ! Je n’ai pas encore rencontré Odile, mais…

­— Attends, je t’arrête, Pierrot, j’ai un début de mal de crâne, là.

— Ah, OK… Tu veux que je te rappelle à un autre moment ?

­— Non… Oui… Je ne sais pas. Fais comme tu veux…

— Sérieux… C’est quoi le souci ? Qu'est-ce qu'il y a, Lilou ?

— …

— Laurène. Dis-moi ce qu'il y a. Tu me fais la gueule ? C'est parce que je suis parti ? Tu sais que j'étais obligé, ma puce.

— Ne m'appelle pas ma puce.

— Ah, d’accord… Bon, vas-y. Qu'est-ce que j'ai fait ? C'est quoi le problème ?

Je l'entends soupirer. Elle hésite. Comme j'attends ses mots, une drôle d'angoisse me monte au cœur. Elle n’est jamais comme ça. Au contraire, Laurène est une fille franche et directe. Que se passe-t-il ?

— C'est pas facile, murmure-t-elle d'une voix tremblotante que je ne lui connais pas. C'est vraiment pas facile à dire. La vache…

— Bon, là, tu me fais peur.

— Pierrot, je… Tu as le droit de trouver ça minable que je te dise ça maintenant, par téléphone… Maintenant que tu es parti et que… Mais, je…

« Tu va la cracher ta pastille ! », hurlé-je en pensée. Je me retiens. Je patiente. J’ai peur qu’elle m’annonce un truc horrible…

— Je veux qu’on se sépare.

Bon, ben j'avais raison d'avoir peur. La gorge nouée, j'attends qu'elle m'annonce que c'est une blague. Mais je le sais que ce n’en est pas une. Si ce qui m'entoure respire la paix, cette pluie continue, dehors, cette jolie chambre rustique, ce silence, en moi c'est l'inverse, un fracas monstrueux retentit.

— Dis quelque chose, fait-elle d'une toute petite voix.

­— Toi et moi… Toi et moi, tu veux qu’on se sépare ? C’est bien ce que tu viens de dire ?

­— Oui. C’est ce que je viens de dire.

­— Tu es sérieuse ?

— …

— Pourquoi ? dis-je ahuri.

— Parce que j'en ai marre. J'en ai marre de tes conneries, marre de ton immaturité, marre de tes fréquentations, marre de ma vie avec toi.

La vache ! Elle démarre fort les hostilités ! J'essaie de ne pas écouter mon affolement. C'est sûrement qu'elle a passé une mauvaise journée, qu'elle en a gros sur la patate…

— Hey, tout doux, ma belle. Je t'ai dit que j'allais me calmer.

— Ne me dis pas "tout doux, ma belle" ! s'énerve-t-elle. Tu me répètes que tu vas te calmer depuis des années et c'est toujours les mêmes galères, les mêmes angoisses. Ne me dis pas le contraire. Tu te comportes exactement comme quand on s’est rencontrés. Tu n’arrives pas à garder un boulot plus d’un mois… Tu veux tout, tout de suite, sans jamais faire d’effort. Si tu ne t’es pas pris en mains en sept ans, pourquoi tu le ferais maintenant ? Je n'en peux plus de vivre avec ce sentiment d'insécurité. J'ai vingt-six ans, je ne suis plus une ado, Pierrot. J'ai envie d’un minimum de sérénité, de me sentir protégée… Je ne sais pas…

— Tu es injuste. Je ne t'ai jamais mise en danger ou impliquée…

— Arrête la mauvaise foi. Souviens-toi la fois où ton pote bourré a voulu me sauter, la fois où les flics sont venus perquisitionner chez moi, et toutes les fois où ta mère m'appelle à pas d'heures pour savoir où tu es passé. Je pourrais te faire une liste longue comme le bras, alors arrête, hein. Et il ne s’agit pas de me sentir en danger. Ce que j’essaye de te dire, c’est que j’ai besoin de paix, dans ma vie.

— Mais je t'aime… Et moi aussi j’en ai marre de tout ça. J’ai envie de changer. C’est vrai, cette fois, je t’assure !

Elle pousse un soupir excédé en guise de réponse.

— Tu fais quoi de nos sentiments, bébé ? Après tout ce qu'on a partagé…

— Tu es dans mon cœur, Pierrot, c'est vrai, fait-elle, radoucie, et ça sûrement pour toujours, mais j’ai besoin que tu sortes de ma vie. C'est vital.

— Putain… Je n’en reviens pas que me dise un truc pareil. Je n'arrive pas à le croire.

— Eh bien moi, je n’arrive plus à envisager l’avenir avec toi. Je suis arrivée au bout du bout. Je t'ai déjà donné sept ans. Et arrête de me dire que tu changeras. Tu ne changeras jamais. Tu es comme tu es. Moi, maintenant j'ai besoin d'autre chose. Je rêve de stabilité… Si ce mot t’évoque quelque chose.

— Tu as rencontré quelqu'un, c'est ça ?

— Mais non, je n'ai rencontré personne ! Et je n'en ai pas envie, figure-toi. Je te dis seulement ce que je ressens. Écoute-moi, pour une fois, merde ! J'ai seulement réussi à réunir assez de courage pour te dire les choses. Et c'est très difficile pour moi. Et… J'ai longtemps espéré ne pas avoir à en arriver là, mais je suis épuisée. Tu ne me laisses pas le choix.

— Tu ne peux pas me faire ça. Ne me laisse pas tomber, Lilou ! Sans toi, je ne suis rien.

— C'est bien le problème. Apprends à être en harmonie avec toi-même et à te responsabiliser. Retrouve ta dignité. Arrête de te comporter comme un décérébré, et alors tu pourras peut-être espérer construire quelque chose de sérieux avec quelqu'un, un jour. Moi, j'ai donné, c'est bon. Des chances, je t'en ai laissées plein, et tu le sais. Mille fois je t'ai dit que j'en avais marre, mille fois tu m'as répondu que tu allais te ranger, te calmer, et où tu en es aujourd'hui? Tu te retrouves à fuir ton lieu de vie pour éviter la police. C'en est trop pour moi, cette fois.

— Tu me punis d'être parti.

— Non… Non, Pierrot… Je ne te punis pas d'être parti. C’est seulement que… C’est seulement que ça m'arrange que tu te trouves à huit cents kilomètres de moi pour… Pour…

Sa voix se brise. J'entends son souffle trembler.

— Je n'aurais pas eu le courage de rompre, sanglote-t-elle. Je n'aurais pas eu le courage si tu t'étais trouvé en face de moi… Tu sais, ça me fait mal… Ça me fait mal, pleure-t-elle.

— Donne-moi une dernière chance, ma puce. La der' des der'. Je t'en prie. Je reviendrai différent. Cette fois c’est vrai, je te le jure.

— Arrête avec cette rengaine ! Ça sonne creux ! s’exclame-t-elle, apparemment ressaisie. Je ne te crois plus. Je ne reviendrai pas sur ma décision. Pour moi, c'est fini. C'est terminé. Ça fait des mois que je cherche le courage de te le dire. Maintenant que c'est fait, je me sens mieux.

— Ça n'a pas l'air à t'entendre.

— C'est dur, c'est tout.

— Tu vas changer d'avis.

— Ne compte pas là-dessus.

— On ne peut pas vivre l'un sans l'autre. Tu le sais. On a toujours été là l'un pour l'autre, on passe des moments super, on aime faire l'amour ensemble… Tu ne peux pas casser tout ça.

— Si, je le peux. Pour notre bien à tous les deux.

­— Je me disais qu’on aurait un bébé ensemble, un jour ! Je…

­— Au revoir Pierrot.

Elle me raccroche au nez. Mes derniers mots étaient ceux de trop… Quel imbécile ! Je rappelle aussitôt, fébrile. Je l'ai laissée parler, à moi de vider mon sac, maintenant. Si elle croit qu'elle peut me prendre en traitre comme ça, me priver d'elle sans me demander mon avis, alors là… Je tombe sur sa boîte vocale.

— Laurène, rappelle-moi s'il te plaît. On ne peut pas en rester là. Je… Je ne suis pas d'accord. Je ne mérite pas ça. J’attends ton coup de fil. Sinon, je te rappelle ce soir. J'espère que tu décrocheras. Bon… Ben salut… Je t’aime.

En fait, si, elle a raison, je mérite amplement qu'elle me traîte ainsi. Je sais que j'ai abusé de sa patience et de son amour maintes fois. J'ai cru que j'arriverais toujours à me faire pardonner mes bêtises. Mon charme naturel et les câlins ont toujours tout su réparer entre nous… Enfin, c’est ce que je croyais… Naïf que je suis, j'ai cru qu'elle m'aimait suffisamment pour tout me passer jusqu'à la fin des temps…