Le blog de l'Errance

La vie m'étonne chaque jour : le pouvoir des mots, la beauté de l'amour et du corps dans l'intimité et la magie de l'anodin quotidien… J'aime être en vie et vous le dis.

18 juillet 2009

Accès direct à mes nouvelles

Pour simplifier la vie de mes lecteurs passés, présents, futurs, voici ci-dessous les liens directs vers les histoires courtes que j'ai publiées ici.

Je signale pour mes éventuels visiteurs mineurs, que certaines scènes à caractère érotique dans ces nouvelles pourraient éventuellement les choquer.

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N06

  >> Robin
Paris : sur fond de création artistique, la rencontre improbable d'un petit génie du dessin et d'un aristocrate travaillant pour un célèbre couturier.
Robin - partie 1 - Surprenante rencontre

Robin - partie 2 - Le génie de Robin
Robin - partie 3 - Champagne dans la mansarde
Robin - partie 4 - Jean Saint-Lyre
Robin - partie 5 - La nouvelle vie de Robin
Robin - partie 6 - Sous le même toit
Robin - partie 7 - Le dilemme de Robin
Robin - partie 8 - Un déménagement et un baiser
Robin - partie 9 - Dégrisement

Robin - partie 10 - La transgression de Charles Edouard
 
Robin - partie 11 - La mère et la cuti

>> Le violon
Un appartement parisien, l'été. Miguel est en colère contre Julien qui semble mettre sa passion pour la musique au-dessus de tout le reste.

>> Dis-moi de rester
Septembre, au bord de l'Atlantique. C'est la fin des vacances pour Cathy, Simon et Sophie. Simon est fasciné par le mystérieux Alex qu'ils ont accueilli quelques semaines auparavant. Ce dernier, un matin, lui avoue sa séropositivité.

> Introduction… le séïsme
> Chapitre 1… c'est beau un homme qui pleure
> Chapitre 2… un baiser, un malaise
> Chapitre 3… Cathy, je l'aime
> Chapitre 4… merveilleux dégâts
> Chapitre 5… faire le vide
> Chapitre 6… l'homme blessé
> Épilogue… se consoler

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Steven Turpin et Dusan Dukic in "Amnesia : the James Brighton enigma"

>> Alors qu'il neige
Seuls dans la maison, un soir d'hiver, deux garçons, Samuel et Julien, se rapprochent.

>> Le secret de Nico
Nico ne connait pas l'amour et en a terriblement peur. Vincent l'aime et va tenter de l'apprivoiser…

>> L'impossible
Elysa quitte son suicidaire de copain, Will, après un drame de trop. Thomas, son ami d'enfance, va devoir le ramasser à la petite cuillère en ravalant son désir et ses sentiments pour lui, comme toujours, comme depuis 18 ans d'indéfectible amitié…

>> Conte d'été
Julia et Martin se sont séparés il y a trois mois et se retrouvent pour discuter. Chacun a noué une nouvelle relation durant l'été. Alors que Julia vient de longuement parler de son nouveau copain, c'est au tour de Martin de raconter sa rencontre avec Cris.

Gabi & Étienne
Gabi est une femme ou un homme? À vous de choisir.
>> Partie 1
>> Partie 2

Notes de l'auteur à propos des 2 personnages > ICI et > LÀ

Sous le signe de la pluie
Quelque part dans une région de France, se noue une histoire d'amour, tout en douceur et prudence, entre un professeur d'éducation physique et l'un de ses élèves lycéens.
>> Partie 1
>> Partie 2
>> Partie 3
>> Partie 4
>> Partie 5
>> Partie 6
>>
Partie 7

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18 juin 2006

Conte d'été - épisode 1


Julia est tout ouïe, en face de moi. Nous sommes confortablement installés sur son canapé. Elle a le coude calé sur le dossier, un coussin contre le flanc et la tête dans la main. Elle se tait, prête à m’écouter longuement. Je la trouve merveilleusement belle, comme toujours. Son visage lumineux m’accueille avec la bienveillance qui est la sienne. Son regard bleu me sourit et attend mes mots. La fin de notre relation amoureuse est le sujet dont nous discutons depuis déjà une heure, sereinement, sans gravité désormais. L’été a réservé à chacun de nous deux le miracle d’une rencontre et donc un deuil plus bref que nous le redoutions. Elle vient de me parler avec flamme de son nouvel homme. Elle a l’air si heureuse. Bien plus heureuse qu’avec moi… Je m’en trouve si soulagé. À mon tour, maintenant, de lui narrer ma rencontre avec Cris et mon nouvel épanouissement. J’ai à la fois peur et hâte de lui dire.

Je lui ôte une plume minuscule accrochée à une mèche de ses cheveux courts, ses cheveux fins et doux, ni vraiment blonds, ni vraiment roux. Elle me prend la main, considère un instant la plumette et s’en saisit entre le pouce et l’index.

— Allez, raconte. Qui est la fée qui a ainsi changé ton visage?

Je touche la peau de son poignet fin, sous le bracelet multicolore de coton tissé avec lequel je joue, le trac au ventre. Ce contact me réconforte.

— C’est une belle histoire… Une très belle histoire. Tu vas comprendre pourquoi ça n’a pas aussi bien marché entre nous que cela aurait dû. Grâce à Cris, j’ai tout compris.

Je regarde mes doigts près des siens et je me mets à sourire malgré moi.

— Vas-y. Tu as l’air d’hésiter. Je viens de te parler de Bruno pendant une éternité. À toi maintenant.

— J’espère que ça ne va pas te choquer.

— Après tout ce que je viens de te dire? J’en tiendrais une couche si j’étais choquée de quoi que ce soit!

— Bon. Alors, voilà. Comme tu sais, cet été, je ne suis pas parti du tout. Je voulais faire le point, me poser un peu et réfléchir à nous deux, aussi. Les parents m’ont laissé la maison. Je savais que j’allais avoir trois semaines rien qu’à moi, tout seul, tranquille. Je flippais un peu, c’est vrai, de m’ennuyer ou même de déprimer, sans toi, sans Cléa ni Benoît – plus personne n’est là, à cette période de l’année – mais, je n’en ai pas eu le temps. Déjà, j’ai dormi quasiment trois jours non-stop pour me remettre des exams. Ça a été une année vraiment dure.

— Je sais, j’étais là aux premières loges. Au fait, je ne t’ai même pas félicité pour l’obtention de ta septième année de médecine. Encore une belle réussite.

— Oui, merci… À quel prix! J’étais mort, les cernes au milieu des joues, je t’assure, et blanc comme un cachet d’aspirine, comme dit ma mère. J’avais vraiment besoin de récupérer. J’ai rangé tous mes cours, mes paperasses. Rien que ça, je ne te dis pas le temps que ça m’a pris. Puis j’ai enfin pu commencer le potager que j’avais promis à ma mère. Après une année comme ça, il fallait que j’entreprenne quelque chose de concret, de basique, tu vois. Arracher les mauvaises herbes, débroussailler par endroits, retourner la terre en prenant des coups de soleil. C’est exactement ce qu’il me fallait. Tiens, d’ailleurs, tu viendras voir le potager. J’en suis très fier. L’année prochaine, on sèmera bien plus de choses. Ça sera grandiose!

Julia m’écoute, patiente. Tout en parlant, je surveille son visage.

— Bon, bref, au début de la deuxième semaine les couvreurs qui devaient refaire la toiture sont arrivées. Un vieux et un jeune. J’étais mal réveillé ce matin là. Mon père m’avait déjà plus ou moins mis au courant, mais le vieux m’a réexpliquer ce qu’ils allaient faire : se débarrasser de toutes les vieilles tuiles, éventuellement assainir les charpentes abîmées puis remettre des tuiles neuves. Avec son jargon de professionnel, j’avoue que je n’ai pas compris tous les détails. En gros, il m’a dit que ça prendrait deux bonnes semaines minimum, qu’ils travailleraient à deux le matin et que l’après-midi, c’est son apprentis qui poursuivrait seul car lui même devait se rendre sur un autre chantier. Je leur ai offert un café. On a parlé de choses et d’autres. C’est surtout le vieux qui parlait beaucoup. Son coéquipier n’avait encore rien dit. Il écoutait en buvant son café, tranquille. Dans la conversation, un moment, j’ai été amené à leur dire mon prénom, du coup le vieux m’a redit son nom et le jeune m’a dit : «Moi, je m’appelle Cristobal, mais tout le monde m’appelle Cris.»

>>SUITE

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17 juin 2006

Conte d'été - épisode 2

À ce moment de mon récit, je vois, comme je m’y attendais, les yeux de Julia s’arrondir. Je m’interromps donc de moi-même, plutôt inquiet.

— C’est lui Cris? C’est un mec? Ta Cris est un mec?

— Oui.

Je la regarde assimiler cette nouvelle information, je le conçois, assez déstabilisante pour elle. Elle demeure perplexe un instant. Si elle a perdu sa nonchalance, elle reste calme malgré tout. Je la reconnais bien là.

— Enfin, Martin, en deux ans de relation, tu aurais pu me dire que tu as des tendances gays.

— Mais, ma puce, si j’avais su, bien sûr que je t’en aurais parlé.

— Tu es en train de me dire que tu as compris que tu préférais les mecs cet été seulement, c’est ça?

— Écoute, je ne sais pas si je préfère les mecs, mais j’adore Cris.

— Je te jure, là, j’hallucine… Je comprends mieux pourquoi on avait tant de mal à monter aux rideaux tous les deux.

Elle me considère, une main nerveuse plaquée sur le front. Le sang lui est monté au visage et une mèche s’est rebellée sous ses doigts. Je lui caresse la joue. Tout m’attendrit en elle.

— Tu sais, il faut que tu saches que tant que j’étais avec toi, je n’ai jamais regardé quelqu’un d’autre. J’ai été sincèrement fou de toi. Je ne voudrais jamais, jamais, te perdre, même si, aujourd’hui, c’est différent…

— Le plus dingue, c’est que je sais que tu es sincère. Tu es vraiment à l’ouest, Martin. Je n’ai jamais vu quelqu’un qui pouvait se mentir à lui-même à ce point-là. Tu me sidères.

— Comment ça?

— Je ne te parle pas de tes sentiments pour moi, je sais bien qu’ils sont réels, mais du fait qu’un garçon te plaise. Tout de même, on ne s’improvise pas homo, comme ça, du jour au lendemain. Tu devais bien le savoir. À ton âge, quand même…

— Je t’assure que non, il n’y avait que toi.

— Et avant moi?

— Avant toi? Tu sais bien comment j’étais quand tu m’as rencontré. J’étais à fond dans mes études, complètement coincé, sans l’ombre d’une vie sociale en dehors de la fac.

Elle soupire et affiche une moue dubitative.

— En tout cas, il ne m’a jamais semblé que le sexe soit une de tes préoccupations majeures, que ce soit avant ou pendant notre relation.

— C’est un reproche?

— On en a parlé des dizaines de fois, tu vois très bien ce que je veux dire… J’aurais aimé que cela soit un peu plus fou entre nous… Et ce n’est pas faute d’avoir essayé…

— Je sais, ma puce, mais je croyais que c’était ma nature de ne pas être très porté sur la chose…

— Et maintenant, ce garçon t’a fait découvrir pas mal de choses, j’imagine? Rien qu’à te regarder, ça se voit.

— Ha bon, tu trouves?

Elle retrouve le sourire à mon grand soulagement.

— Oui, je t’assure, tu respires la sensualité. Je suis sûre que tu t’éclates avec lui. Je me trompe ?

— C’est… Comment dire?

Je me sens rougir un peu. Si elle savait! Je m’absente un instant dans le silence de quelques proches et brûlants souvenirs. Je soupire. Elle rit franchement. Mon dieu, comme j’aime cette fille!

— A ce point là?

— Je ne savais même pas que c’était possible…

— Je suis heureuse pour toi. Allez, dis-moi tout. Il est comment ce garçon?

— Il est beau… Il est tendre… Il m’aime.

A nouveau, je m’oublie dans son image. Julia me fait revenir à la surface en me secouant par l’épaule, le sourire jusqu’aux oreilles.

— Hé ho, redescends de ton nuage! Tu as une histoire à me raconter.

— Oui… Et bien, ce premier matin où je l’ai vu, donc, je n’ai pas fait particulièrement attention. C’est dans les jours qui ont suivi. Je l’ai regardé travailler, de temps en temps, tu vois, innocemment. Je lui demandais parfois où il en était, si tout allait bien, ce genre de banalités. Histoire de faire la conversation, de ne pas passer pour un sauvage ou pour un bourgeois qui se la pète. Tu me connais, ça me ferait mal de renvoyer cette image! Donc, il m’expliquait comment il procédait… Bref, on discutait une peu, quoi. Puis, le troisième jour, il s’est mis à faire très chaud. Il bossait torse nu. J’ai commencé à l’observer, à son insu. Je me suis mis à comparer sa musculature à la mienne. J’ai réussi à me convaincre que j’en étais jaloux… Tu vas rire, je me suis même regarder tout nu dans la glace pendant une heure pour me comparer à lui et bien me persuader que je n’étais qu’un pauvre fromage blanc à côté lui.

Elle lève les yeux au ciel.

— N’importe quoi! Tu as un corps magnifique.

— Oui, et bien en attendant, à côté de lui, il y a de quoi complexer, je t’assure. Enfin, bref. Ce même après-midi, je le surprends à faire une pause cigarette à l’ombre de la maison, tout seul dans son coin, couvert de sueur. Alors, moi, naturellement, je l’invite à venir prendre une boisson fraîche à l’intérieur, tu vois, normal, quoi. Et c’est là qu’on a commencé à faire connaissance. On s’est un peu raconté nos vies, lui ses origines portugaises, sa famille (il a une sœur jumelle qu’il adore), l’école qu’il a laissé tomber très tôt, sa passion pour le bois et la sculpture et son rêve de réussir à en vivre un jour, moi, ma médecine, ma relation avec toi…

— Tu lui as parlé de moi?

— Evidemment. Je te rappelle que jusqu’à maintenant, tu étais toute ma vie!

— Oui, évidemment! Où avais-je le tête?

Elle essaie de dissimuler son émotion en ironisant. J’en souris intérieurement

— Enfin, voilà. On a pris l’habitude de discuter un peu chaque après-midi. Il a commencer à me plaire.

A me plaire vraiment, je veux dire. Je me sentais bien avec lui, tellement à l’aise. Chaque jour, j’avais hâte qu’on se retrouve, tous les deux. On peut dire qu’une amitié est née à ce moment-là.

— Qui n’est pas resté longtemps une amitié…

— Comme tu dis!

>>SUITE

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16 juin 2006

Conte d'été - épisode 3

Je fais une brève pause afin de rassembler mes souvenirs.

— Pour poursuivre la conversation, un après-midi – c’était la deuxième semaine – je l’ai assisté dans son boulot. Je lui passais les tuiles, ce genre de choses, tu vois. Puis, surtout, je le regardais tout en discutant. Et plus, je le regardais, plus je me sentais troublé. A ce moment-là, Julia, tu me croiras si tu veux, mais je ne comprenais toujours pas ce qui m’arrivait. Je me sentais à la fois incroyablement bien, près de lui, et troublé… Au fond, je crois que j’avais peur de m’avouer ce qui couvait pour pouvoir analyser objectivement quoi que ce soit. Toujours est-il que j’ai fini par l’inviter à rester à manger avec moi, le soir, tout naturellement, parce qu’on avait encore plein de trucs à se dire… Il a accepté. Ça ne m’a même pas étonné. En plus, j’avais bien vu que le plaisir à être ensemble était réciproque… Le soir venu il a simplement fait un aller-retour chez lui pour se doucher et se changer et il est revenu avec une bonne bouteille de rouge. On s’est fait un petit repas bien sympa : petit apéro, petit barbecue… Quand la nuit a commencé à tomber, j’ai allumé une bougie, puis je nous ai servi à chacun une petite eau-de-vie du vieux Pierre, tu sais, celle qu’il distille lui-même.

— Ha, la fameuse!

— Oui. Il faisait, bon, on était comme des coqs en pâtes, vautrés dans nos chaises longues, sur la terrasse, les étoiles étaient hyper lumineuses, la Voie Lactée sublime. Le top.

— Je vois le tableau d’ici.

— J’ai eu envie de fumer et il n’avait plus qu’une cigarette. Alors on se l’est passée, comme un joint, tu vois. C’est là que j’ai commencé à réaliser que les choses prenaient une tournure équivoque. A chaque fois que je lui tendais la clope, il me touchait la main exprès. Puis, il me souriait sans raison… Alors moi, j’ai fait pareil, je touchais ses doigts à chaque fois qu’il me la repassait. Puis, je me souviens, j’ai ressenti comme un choc en réalisant que j’aimais ça que nos mains se touchent. Ensuite, je me suis avoué clairement en mon fort intérieur, que j’aurais aimé que nos mains ne soient pas les seules à se toucher. Là, je me suis mis à flipper. Il me l’a dit après, mais, à ce moment là, il attendait un signal de ma part. Que je me rapproche de lui, l’air de rien, ce genre de chose. Si j’avais bu un peu plus, je ne dis pas, mais là, j’avais encore besoin de me faire à l’idée. Il a capté tout ça. Il n’a rien fait ce soir là. Il attendait que ça vienne de moi.

— Un gentleman, en plus.

— C’est clair! Il n’aurait pas eu à faire grand chose pour me faire craquer. Un érotisme dingue flottait partout autour de nous ! C’était dans l’air, palpable. J’avais comme des flashes. Par exemple, j’allais chercher le pain et en revenant, en passant derrière lui, je me voyais lui embrasser la nuque. En débarrassant la table, on se frôlait, l’attirance était puissante, comme une aimantation, tu vois. Je n’avais jamais ressenti ça avant. S’il y a encore quelque chose qui me retenait d’agir à ce moment là, j’avais l’intime conviction que, de toute façon, cela aurait lieu. Enfin, du coup, lui et moi, comme on avait la tête ailleurs, on arrivait plus trop à retrouver le fil de notre conversation. Finalement, je l’ai raccompagné à sa camionnette qu’il avait laissé garée au bord de la route puis on s’est dit à demain. Au lieu de se serrer la main comme d’hab, on s’est fait la bise. Entre les deux bises, il m’a effleuré la bouche avec la sienne, puis il m’a regardé dans les yeux encore quelques secondes. Il attendait que je me décide, mais j’avais juste encore un tout petit peu trop peur pour l’embrasser. En tout cas, j’ai cru que j’allais imploser tellement j’étais bouleversé. Je me revois encore, mes yeux dans les siens, tout palpitant… 

>>SUITE et fin

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15 juin 2006

Conte d'été - épisode 4

Je regarde la bouche de Julia. Avoir ainsi évoqué tous ces prémices de mon nouvel amour m’a quelque peu enflammé. J’approche mon visage du sien jusqu’à presque l’atteindre. Elle me stoppe du plat de la main.

— Qu’est-ce que tu fais?

— Il faut que je te montre quelque chose.

— Quoi? Que maintenant tu embrasses comme un dieu?

— Oui.

Elle me repousse avec douceur jusqu’à ce que je me retrouve assis dans ma position initiale.

— Je ne crois pas que ce soit une bonne idée… Je te crois sur paroles, de toute façon.

— Tant pis pour toi. Tu ne sais pas ce que tu rates.

— C’est pas vrai… Que ce garçon ait réveillé ta libido, je trouve ça génial. Vraiment. Mais, j’espère qu’il ne t’a pas rendu prétentieux, en prime. Allez, raconte-moi plutôt la suite.

— J’en étais où? Ah oui. Ce soir-là, quand je me suis retrouvé tout seul, une fois lui parti, tu m’aurais vu. J’étais fou. J’ai dansé, crié, ri dans toute la maison. Les choses étaient claires dans ma tête.

— Tu as réalisé que tu étais amoureux.

— Exactement. Et puis qu’il ait attendu un baiser de moi aussi explicitement, ça me rendait fou de joie. J’ai eu du mal à m’endormir. Et tu ne devineras jamais ce qui m’a réveillé le lendemain matin.

— Heu… Lui?

— D’une certaine manière, on peut dire ça. C’est un rêve torride où on était tous les deux. Et, en fait, je me suis réveillé au moment où… Enfin, quand j’ai… Au moment fatidique quoi…

— Ho…

— Oui… Enfin, bref. On peut dire que la journée commençait sous des auspices plutôt brûlants. Vers neuf heures, comme d’habitude, j’ai entendu la camionnette se garer. J’étais au premier étage. Je me suis précipité à la fenêtre pour les saluer. Il était seul et il n’avait pas sa tenue de travail. C’était de bon augure. Je me souviens, j’avais tellement hâte de le rejoindre que j’ai failli me casser la figure dans les escaliers. En venant vers lui, j’ai su que je ne me dégonflerais pas, cette fois… La première chose qu’il m’a dite, avant même de me faire la bise (alors, que jusqu’ici, chaque matin, on s’était serré la main) c’est qu’il ne travaillerait pas ce jour-là, que son boss lui avait accordé un jour de repos parce qu’il trouvait que les travaux avançaient bien. «Je ne suis pas là pour le toit, mais pour toi», il m’a dit, avec son sourire mortel…

Je soupire d’émoi, rien qu’à me souvenir de cet instant.

— J’ai commencé à préparer le café. On était là, tous les deux dans la cuisine. Moi plutôt tendu, tout de même, et lui qui déconnait pour me faire rire. Puis Lulu est arrivé.

— Lulu? Le chat?

— Oui. Comme je ne quittais pas la maison, mes parents me l’ont laissé. Il est tellement en vadrouille l’été que Cris ne l’avait même pas encore vu. Il est venu se frotter à nos jambes, tout câlin, adorable comme il sait l’être parfois. Cris et moi, on s’est penché tous les deux en même temps pour le caresser. Nos mains se sont rencontrées… Je me souviens qu’on s’est regardés, qu’il m’a pris la main avec une légère appréhension dans les yeux. Je ne sais plus bien si c’est lui ou moi qui a approché son visage en premier, toujours est-il qu’on s’est embrassés. Et, du moment où on s’est embrassés, c’est très simple, on n’a plus réussi à se lâcher. J’ai complètement oublié le café. On était aussi pressés l’un que l’autre. On n’a même pas eu l’idée de monter dans ma chambre. On s’est retrouvés sur le canapé du salon je ne sais pas comment, à se caresser et à s’embrasser comme des malades. Il nous a fallu un bon moment avant que la folie passe, pour qu’on prenne le temps de se découvrir, de se regarder…
Julia laisse aller sa tête sur le dossier du canapé, rêveuse, et moi je m’oublie dans un silence ému quelques secondes.

— Julia, tu ne peux pas imaginer comme le plaisir a été simple, comme tous nos gestes m’ont semblés évidents. Ça a été hallucinant. Une révélation. J’ai trouvé, – comment dire? – … que c’était tellement gratifiant de procurer à l’autre tant de plaisir, avec tant de facilité. Tu ne peux pas savoir le bien que ça m’a fait! Je me suis senti si souvent lamentable avec toi, si nul.

— Le sexe c’est une histoire de compatibilité… Nous deux ce n’était pas vraiment ça.

Elle me considère avec malice en ajoutant :

— Et, tu sais, tu étais loin d’être nul.

On se sourit. À ce moment, le téléphone sonne. Elle s’excuse et s’éloigne en répondant à l’appel. Visiblement, c’est Bruno. Je sens qu’elle va m’abandonner un bon moment. Je continue de sourire tout seul. Je me dis que nous sommes heureux tous les deux, maintenant. Que tout est pour le mieux. La pensée toujours sur la lancée de mon récit, je me remémore les détails de ce premier jour d’étreintes masculines. Ces détails que je ne lui dirai pas. Je me souviens de cette émotion quand nous nous sommes vus nus, quand sa peau a défilé sous mes paumes… Je revois son regard sur moi, si inquiet de mon plaisir. Je me souviens d’avoir été si surpris de sa douceur, de son extrême tendresse. Sans doute avais-je des préjugés, à ce moment, sur les relations entre garçons… Et cette jouissance, la violence d’une réciprocité parfaite…

Je regarde ma montre. Mon sourire s’élargit. Je le retrouve dans moins d’une heure.

FIN

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04 mai 2006

Nouvelle nouvelle : L'impossible

Du drame, de l'émotion, des sentiments qui vont au-delà des préjugés!!

… Bon, encore une histoire d'amour que je n'ai pas pu m'empêcher d'écrire, quoi…

En 4 parties assez courtes chacune pour les yeux fatigués et/ou pour ceux qui veulent déguster par petits morceaux ;)
Sinon, vous pouvez tout lire d'un coup d'un seul, j'ai triché avec les horaires d'édition pour que l'histoire toute entière se lise dans l'ordre chronologique.

Bonne lecture à tous!


Partie 1
Partie 2
Partie 3
Partie 4

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L'impossible - Partie 1

À son réveil, alors qu’il était tiré d’affaire depuis la veille au soir, il me réclama. Cette fois, il avait vraiment voulu mourir. Élysa, revenue du travail plus tôt par hasard, l’avait trouvé étendu au milieu du salon se vidant de son sang par ses poignets ouverts. Elle m’avait appelé de l’hôpital, le lendemain du drame. C’est ainsi que dans la chambre blanche à l’odeur détestée, j’assistai à leur rupture. Malgré la tempérance calculée des propos qu’elle tint, ce fut froid, bref et sans appel. Je leur en voulus de me faire le témoin de cette triste scène. Lui ne prononça pas un mot. Quand, avant de partir, elle vint à moi pour me demander de prendre soin de lui et pour me dire adieu, elle pleurait. Il était clair que jamais elle ne reviendrait. Elle avait démissionnée, elle se libérait de lui, de sa souffrance. Il n’avait plus que moi, maintenant.

J’étais son ombre, son double, son frère. Je l’aimais depuis toujours. Il le savait. C’était ainsi. Pour la première fois depuis cinq longues années, il me revenait. J’eusse souhaité, évidemment que cela fût en d’autres circonstances…

Je le raccompagnai chez lui. L’appartement, lorsque nous y pénétrâmes, me parut d’emblée sinistre, inhabitable. Je le regardai errer de pièce en pièce. À le voir ainsi perdu, si démuni, toute velléité de reproche s’éteignit au fond de moi. Élysa, avant de déserter les lieux en emportant tout ce qui lui appartenait, avait pris soin de laisser l’endroit parfaitement propre et rangé. Debout, près de la fenêtre, alors qu’il me tournait le dos, il se mit à pleurer. C’était la première fois depuis son réveil à l’hôpital, cinq jours auparavant, qu’il exprimait une émotion. Cela me soulagea. Je le serrai dans mes bras et il s’apaisa un peu. Le laisser seul ici était inenvisageable. L’idée même de venir y vivre quelque temps avec lui afin qu’il ne restât pas isolé me répugnait. Trop de drames avaient eu lieu ici. L’atmosphère en était chargée. Nous convînmes qu’il vînt habiter chez moi au moins le temps de se remettre et de trouver un autre logement plus adapté à sa nouvelle vie de célibataire qui s’annonçait.

Assommé de sédatifs et autres chimies redoutables, il me laissa l’installer sans mot dire dans ma chambre d’ami. Il était anéanti. J’avais mal de lire son visage au regard comme à tout jamais éloigné. Vers treize heures, dans le lit bleu et frais, il s’endormit sous mes yeux au milieu d’un trop long silence. Je remontai la couverture jusqu’à ses épaules et restai longuement rivé à son visage creusé de tristesse, son visage adoré. Allais-je pouvoir l’aider à se relever de cette noirceur infinie où il était tombé? Allais-je réussir là où même Élysa, le grand amour de sa vie, avait échoué? À le contempler ainsi, je sus, soudain, que rien ne pourrait me détourner de cette mission sacrée. Je me promis de lui redonner goût à la vie, d’en rappeler à sa sensibilité blessée toutes les saveurs. Mais, possédais-je seulement ce qu’il fallait pour prétendre relever ce défi? À vrai dire, cette perspective m’angoissa autant qu’elle m’exalta…

 

> Suite

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L'impossible - Partie 2

Bien des heures plus tard, lorsqu’il s’éveilla, je me trouvais près de lui, assis au bord du lit, laissant le bleu du soir envahir la chambre paisible petit-à-petit sans avoir l’idée d’allumer quelque lumière. Il se mit sur son séant avec les gestes lents d’un convalescent. Je lui demandai s’il avait bien dormi. Il acquiesça puis se passa les mains sur le visage comme pour en effacer les dernières traces de sommeil. Je dus faire un effort surhumain pour retenir un geste de tendresse vers lui. Comme toujours. Comme depuis dix-huit années à l’aimer sans rien y pouvoir. Mais parfois, comme maintenant, il arrivait que cela fût plus douloureux qu’à l’ordinaire. Il comprit. Personne jamais n’avait su me déchiffrer comme lui. Je lui dis que j’allais préparer quelque chose à manger et que j’espérais qu’il avait faim. Il n’eut pas l’air de m’entendre. Il semblait ailleurs.

— Je serais si seul sans toi. Tu es vraiment comme un frère pour moi, me dit-il.

Touché, je lui souris. Mais comme j’eusse aimé être autre chose qu’un frère en cet instant! Mon élan vers lui grandit en moi violemment, que je réprimai, comme toujours. Cela me fit mal mais je ne laissai rien filtrer, par aucune fissure, comme toujours. J’allais beaucoup souffrir… Partager le même toit, le même quotidien allait se révéler plus qu’éprouvant, j’en eus la conscience claire. Il allait me falloir réunir beaucoup d’abnégation.

Assis dans le lit ainsi, avec les gros pansements à ses poignets suturés, il m’avoua qu’il se sentait stupide, qu’il regrettait déjà son geste. Je lui répondis que cela irait mieux plus tard, qu’il arrivait, parfois, que l’on fît des bêtises. Il me gratifia d’un pâle sourire puis, dans la quiétude de l’atmosphère semi-nocturne qui nous enveloppait, il fit reposer sa tête sur mes genoux. Ce geste d’abandon spontané, si imprévu, me prit de cours. Après une brève hésitation, je glissai mes doigts sur ses cheveux et entrepris de le caresser doucement, en pensant «mon petit chat». L’arrivée de la nuit acheva de tout assombrir. Nous n’aurions plus rien distingué n’eusse été la lumière jaune et diffuse du réverbère, dehors, qui soulignait tout avec une étrange douceur. De peur de troubler la grâce de l’instant, je ne m’autorisai plus d’autres gestes que celui de ma main sur ses cheveux. Je vis son regard se perdre en de lointaines pensées alors que je me débattais avec moi-même pour m’empêcher d’imaginer les autres sortes de plaisirs qu’auraient pu lui offrir mes mains. Il y avait bien longtemps que je ne m’étais ainsi laissé aller à la tentation de me figurer l’impossible… J’enfouis ces images, ces gestes rêvés, tout au fond du puits de mon amour et jetai, illusoirement, la clé aux oubliettes. D’une voix enrouée de bien-être, il me demanda soudain si je lui en voulais. Je lui répondis simplement que je ne comprenais pas pourquoi il ne m’avait pas appelé.

— J’ai perdu pieds, cette fois-ci, vraiment perdu pieds… Je ne voyais plus d’autre issue… Puis je t’ai déjà assez emmerdé comme ça avec mes problèmes…

— Voyons, Will. Tu sais très bien que tu peux toujours m’appeler quand ça va mal. En tout cas, ton psy va devenir fou en apprenant.

— Pfffff, tu parles! Ce n’est pas d’un psy dont j’ai besoin. J’ai seulement besoin que quelqu’un m’aime, c’est tout.

Ces mots me choquèrent assez pour que je fisse cesser mes frôlements sur lui.

— Tu sais bien que je t’aime, moi, m’entendis-je articuler d’une voix presque inaudible.

Cela me fit une impression bizarre de m’entendre prononcer ces mots. Je savais tant qu’il savait que, jamais encore, je n’avais eu à les dire. Sans que je parvinsse tout de suite à comprendre pourquoi, ma gorge se serra. Il se redressa, se hissant à ma hauteur afin de me faire face. Son regard de profonde tendresse, sur moi, me fit un effet meurtrier. Je sentis qu’il cherchait ses mots. Ceux-ci, quand il les trouva, me poignardèrent comme je le redoutais.

— Quel dommage que tu ne sois pas une fille. On filerait le parfait amour, tous les deux. Il n’y a que toi qui me comprennes…

— Quel dommage que je ne sois pas une fille ou que toi tu ne sois pas bisexuel, rectifiai-je, l’étau de ma gorge se resserrant encore d’un cran.

— Oui, bien sûr… fit-il, alors qu’un sourire léger et mystérieux se dessinait sur ses lèvres.

Je réalisai dans ma chair, et du fond de mes larmes prisonnières, pourquoi j’avais toujours pris garde que tout ceci restât tacite entre nous, jusqu’à cet instant. La douleur d’entendre cette vérité, pourtant mille et mille fois sue, vint piquer cruellement le bord de mes paupières. Mais j’étais fort et je ne permis pas à mes yeux de s’humecter. Tout juste rougirent-ils. J’essayais à peine de me remettre, qu’il m’assena un nouveau coup.

— C’est vrai que j’étais dans un sale état à ce moment-là, j’avais bu et, la veille, on s’était engueulé sévère avec Ély, mais, tu sais, quand je me suis ouvert les veines, c’est à toi que j’ai pensé.

Je crus m’étrangler d’effroi.

— Je me suis dit que ce serait une bonne chose pour toi que je disparaisse… que je ne parasiterais plus ta vie…

— … Une … Une bonne chose? Mais tu dérailles!

— Reconnais que ça fait bien longtemps que tu t’épanouirais en couple si tu ne m’avais pas dans ta vie.

Il disait vrai. Je m’étais moi-même fait cette réflexion toutes les fois où mes histoires sentimentales s’étaient soldées par un échec. C’est-à-dire, à chaque fois, jusqu’à nouvel ordre… Mais je haïssais cette vérité. Je la niai donc avec virulence.

— Il faut vraiment que tu sois en état de choc pour dire une connerie pareille!

— Je crois que tu vois très bien de quoi je parle, insista-t-il, pas dupe.

J’avais mal partout, comme sous l’effet d’une brutale poussée de fièvre. Je déglutis et considérai ma main posée à plat sur le lit, tentant vainement de réfléchir. Par quoi commencer?

— Thomas…

Je relevai la tête. Il avait prononcé mon prénom avec un drôle de timbre. Il me sembla que quelque chose venait de basculer dans son regard, qu’il était davantage là, ému.

> Suite

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L'impossible - Partie 3

— J’ai vraiment cru mourir, tu sais… En me réveillant à l’hosto, quand j’ai réalisé que j’étais encore vivant, c’est aussi à toi que j’ai pensé. Pas à mes parents, pas à Ély, mais à toi.

Cette révélation me bouleversa. Je n’en menais pas large.

— Donc, si je résume, tu as pensé à moi en essayant de te tuer et en revenant à la vie. Je suis sensé comprendre quoi?

— À ton avis?

Il attendit un instant ma réponse, mais je restai coi. J’étais trop occupé à tenter de saisir une pensée cohérente au milieu de toutes celles, affolées, qui alimentaient la tornade de ma confusion. Je crus que mon cœur allait s’effondrer sur lui-même quand il approcha son visage. Je reçus son timide baiser passivement. Mes lèvres stupéfaites en fourmillèrent et un grand vide m’envahit. Je demeurai stupide un moment indéterminé à tenter d’analyser ce qui venait d’arriver. Je n’y parvins pas car c’était l’impossible qui venait d’arriver. Une angoisse irraisonnée vint m’oppresser. La tornade continuait de sévir. Son visage toujours si anormalement proche du mien, je le vis détailler ma bouche, mon nez, mon front…mes yeux. Ses yeux dans les miens, comme jamais encore, si différents…

— Pourquoi?…

— J’en avais envie.

Je tentai de me convaincre qu’il s’agissait là d’un caprice, d’une sorte d’expérience, ce qui me permit momentanément de faire mine de lui en vouloir. Je me détournai donc et allai allumer la lampe de bureau. Peut-être cela briserait-il le sortilège ? En réalité j’étais terrifié. Ne sachant plus très bien quoi faire de moi-même, je fis mine de regarder par la fenêtre la rue calme et vide. Il acheva de m’affoler avec cette question insensée :

— Et si on essayait, tous les deux?

Une peur panique germa et se déploya en moi de toutes parts. Les battements de mon cœur s’accélérèrent jusqu’au danger. Peut-être me vit-il blêmir, peut-être me vit-il chanceler… Il vint me rejoindre.

— Je suis sérieux, tu sais.

Mais il n’était pas possible qu’il fût sérieux. C’était inenvisageable. Tout en moi le réfutait. J’avais fait le deuil d’un tel espoir depuis bien trop longtemps. La logique des événements m’échappait de bout en bout. Je ne comprenais plus rien. Ma peur poursuivit sa croissance irrationnelle. J’avais mal.

— Oh, Will, mais qu’est-ce que tu racontes? Ne joue pas avec moi, comme ça.

— Je ne joue pas. Je viens de te dire que je suis sérieux.

Il perçut ma déroute et fit sa voix douce et rassurante.

— J’ai autant besoin de toi que tu n’as besoin de moi. C’est comme ça. Il faut qu’on arrête de se mentir.

D’abondantes larmes silencieuses et indolores vinrent alors mouiller mes joues. Il m’enlaça. Je laissai passer un long moment avant d’oser refermer mes bras sur lui.

— Je ne m’attendais pas à ce que tu réagisses comme ça, me dit-il.
Je l’éloignai de moi pour le regarder en face. Je ressentis comme une rupture et ma parole se libéra, les mots se précipitèrent enfin.

— Tu t’attendais à quoi? Depuis l’âge de treize ans, je m’interdis d’imaginer ne serait-ce qu’un baiser de ta part alors que c’est toujours à toi que je pense quand je fais l’amour. Pourtant, j’ai tellement, tellement essayé de ne plus te désirer! J’ai tellement culpabilisé de penser à toi de cette manière. Ça fait dix-huit ans que j’essaye. Dix-huit ans! Et toi, tu arrives comme ça, comme une fleur, tu me dis «on pourrait essayer»! Mais essayer, ça veut dire quoi?

Il voulut parler, mais j’étais lancé. Il ne put m’interrompre.

— C’est grave, pour moi, tout ça. Très grave! Et je me demande comment tu peux croire un seul instant que ça marchera. Comment tu peux me déclarer ça comme ça, comme si c’était simple et évident!

— Laisse-moi parler, au moins…

— Je suis un mec, Will. Un mec! Tu es hétéro. On a beau tenir l’un a l’autre, ça ne fonctionnera jamais. Tu le sais bien!

> Suite et fin

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L'impossible - Partie 4

De toutes mes forces, c’est bien sûr moi-même que j’essayais de persuader. Car il m’était encore plus douloureux de croire si brutalement en un rêve chéri qui m’avait toujours été interdit, sous le seul prétexte que soudain lui avait la lubie «d’essayer». C’était de là que germait mon effroyable peur. Je doutais que cela fût aussi démesurément important pour lui que pour moi et je me sentais au bord de la catastrophe à être pourtant si tenté de le prendre au sérieux… Je ne savais que trop que je ne pourrais me relever d’une déception proportionnelle à un tel espoir. Mais ma rébellion ne sembla en rien le perturber. Il garda sur son visage l’empreinte de cette nouvelle sérénité qui m’effrayait presque. Était-il dans son état normal? Savait-il pleinement ce qu’il disait, ce qu’il faisait? N’était-ce pas dû au choc de ces derniers jours? Il attendit que je me tusse pour poursuivre. Son calme m’en imposa.

— Ça y est. Tu as fini? Je peux en placer une? Tu te souviens de l’été 99, dans les Landes?

Si je m’en souvenais? Cela avait été un séjour merveilleux. Rien que nous deux. Jamais, peut-être n’avions-nous été plus proches que durant ces deux semaines d’idyllique été. Deux semaines aussi de terrible frustration sexuelle de mon côté… Oui, autant dire que je m’en souvenais!

— Quand Emma a dû repartir et qu’on s’est retrouvé tous les deux, j’y ai pensé…

J’hésitai à comprendre. Il vit mes doutes et dut préciser sa pensée en s’empourprant.

— Venir dans ta chambre et… Enfin, ça m’a traversé l’esprit… Tout ça pour te dire que – comment dire? – que l’idée de t’aimer aussi physiquement ne me déplaît pas. – Il eut du mal à ne pas détourner le regard et ajouta – Au contraire.

Ce «au contraire», tout particulièrement, m’abasourdit.

— Tu es en train de me dire qu’il y a sept ans. Que… qu’on aurait pu… Mais, pourquoi tu ne m’en as pas parlé à ce moment-là?

Il haussa les épaules, se recueillit un instant et soupira.

— Je ne sais pas. J’avais peur de ta réaction, ou que ça foire, qu’on foute notre amitié en l’air… Puis, j’étais avec Emma… Ça aurait tout compliqué. Je crois aussi que je n’ai pas assumé cette envie… Ça m’a fait peur. Il faut croire que je n’étais pas prêt. Pas comme aujourd’hui. D’avoir frôlé la mort ça m’a remit les idées en place…

— … Ou ça t’a rendu dingue.

— Ho, non. Je t’assure que je ne me suis jamais senti plus lucide.

C’était trop incroyable. Je persistai à refuser de me laisser aller si rapidement à caresser l’ombre d’un espoir. Le choix du doute me laisserait un sursit.

— Mais, en dehors de ça, tu as déjà ressenti du désir pour des garçons?

— Ma préférence va aux filles, mais je te mentirais en te disant non. Il m’arrive de trouver un mec aussi beau, aussi désirable qu’une fille…

Je m’étais maintes fois fait la même réflexion au sujet des jolies filles, mais de là à ressentir du désir…

— Je n’ai jamais eu l’occasion de franchir le pas, c’est tout. Et tu me connais, je suis du genre fidèle.

[fin 1]

Je scrutai le fond de ses prunelles pour y chercher du secours, des certitudes, de la confiance… Par miracle, il me sembla y trouver tout cela. Je laissai affleurer des pétillements à teneur en joie dangereusement élevée à l’orée de l’émotion qui poursuivait son infernale assomption au fond de moi. D’elle même, la chape de peur qui enveloppait ma volonté se disloqua. Oui, le sursit de sagesse aurait été bref… Je l’embrassai, sans y croire tout d’abord. Mais, le baiser, se parant d’intensité, se prolongea par nos langues. Un tel baiser ne pouvait mentir et, serré contre lui, j’en eu de toute façon la flagrante et merveilleuse confirmation. Aucune ambiguïté possible, il me fallut l’admettre : il me désirait. Cela changeait tout. Il n’avait pas peur. Il avait envie. Il me contamina. Il défit les boutons de ma chemise, un à un. Se faisant, je restai suspendu à son visage, essayant, à l’accéléré, de me faire à cette réalité nouvelle d’une ampleur si merveilleusement brutale. Quand il me passa les mains sur le torse j’en eus comme un vertige. Mon émotion m’éreintait. Combien de fois avait-je rêver cet instant? Des centaines, des milliers de fois…

Bien loin de ma fébrilité, il me caressait, contemplatif, comme fasciné de découvrir ma peau nue. Il m’avoua que cela faisait des mois qu’il n’avait pas fait l’amour. Je l’entraînai vers le lit, le fis asseoir et m’agenouillai face à lui, retrouvant progressivement mon assurance. Plus rien ne semblait impossible. Soudain, la vie était limpide. J’allais tout simplement l’anéantir de plaisir.

[Fin 2]

Attentif à mon trouble, il entreprit de défaire un à un les boutons de ma chemise. Incapable de la moindre réaction, à la limite du tremblement nerveux, je me laissai faire. Combien de fois avait-je rêvé cet instant avec lui, sa première caresse, notre premier baiser? Des centaines, des milliers de fois. J''essayai bien, à l'accéléré, de me faire à cette réalité nouvelle d'une ampleur si merveilleusement brutale, mais sa curiosité presque enfantine, sa tendresse et son incompréhensible aisance, achevèrent de me confondre. C'était ainsi, malgré toute la volonté du monde il m'était impossible d'accueillir si vite cet ordre nouveau. Je n'étais pas préparé. J'en avais trop rêvé pour y croire, j'avais trop désiré cet événement pour accepter l'idée qu'il puisse un jour se réaliser et sans doute avais-je besoin d'entendre bien des mots encore auparavant. Bien loin de ma fébrilité, contemplant sa propre main qui glissait sur moi, il semblait aussi fasciné d'oser ce geste que de découvrir la texture de ma peau mais, il ne lui fallut pas longtemps pour percevoir ma peur. Il m'interrogea du regard. Je balbutiai quelques mots inintelligibles. Il ôta ses mains de moi à regret. Immédiatement leur chaleur me manqua. Il n'était pas envisageable de le laisser ainsi les bras ballants face à ma stupéfaction, alors je les pris dans les miennes, conscient du relatif ridicule de cette piètre initiative.
— Excuse-moi, parvins-je enfin à murmurer. Tu me prends vraiment de cours…
Il convoita ma bouche ostensiblement, s'appesantit un instant sur nos mains jointes et plongea son regard dans le mien.
— Je croyais que tu en mourais d'envie, dit-il simplement.
—Oui… Oui, c'est vrai… Mais, tu sais, j'en ai bavé pour me faire à l'idée que ça n'arriverait jamais, alors, maintenant… Maintenant…
Accusant une nouvelle bouffée d'angoisse, je m'interrompis. Rêveur et envoûtant, il caressa mon visage, me passa le pouce sur les lèvres.
— Tu me fais l'effet d'un enfant apeuré à qui on autorise enfin une chose interdite. Tu as le droit d'y croire maintenant, puisque je te le dis. Je pensais qu'un baiser et quelques secondes de réflexion te suffiraient. Je croyais que les hommes qui aiment les hommes ne se prennent pas la tête tant  que ça quand une occasion se présente.
— Quand une occasion…? Will, Will, tu n'es pas une occasion, enfin! Tu es… Tu es toi. Et ça, tu vois, ça, pour moi, c'est…
Je ne sus comment achever. Je commençais à me sentir faiblir devant sa concupiscence. Je reculai d'un pas comme si cela allait m'aider à y voir plus clair. Nous étions toujours devant la fenêtre, toujours debout l'un en face de l'autre, à peut-être frôler l'aube d'une vie nouvelle. Il regarda vers la rue. Peut-être se résignait-il déjà à ma réticence. Réticence dont je n'étais certes pas fier, mais décidément, comment être persuadé que sa soudaine envie ne fût pas le fruit du délire d'un homme désespéré et suicidaire, en somme d'un homme perturbé? Non seulement j'avais peur pour moi, peur de tomber de haut, peur d'avoir mal, mais en plus, tant que je doutais du bon fondement de sa décision, lui céder aurait aussi équivalu à abuser de lui. Ne serait-ce qu'au nom de notre amitié, je ne pouvais prendre ce risque. S'il s'avérait que ce n'était que de réconfort dont il avait besoin, nous trouverions d'autres solutions moins "coûteuses" pour moi, moins coûteuses qu'un rêve brisé.
— Finalement, tu es aussi compliqué qu'une nana, jeta-t-il, sans chercher à cacher sa déception.
— C'est ce que je ressens là maintenant qui est compliqué.
— C'est bien ce que je dis.
— Écoute Will, personne au monde ne tiens à toi plus que moi et j'aimerais vraiment que ça soit aussi simple, lui dis-je avec douceur, mais je ne veux pas qu'on s'emballe, qu'on fasse quelque chose qu'on regrette ensuite ou qui foute la merde entre nous. Ça fait un an que tu fais le vide autour de toi parce que tu traverses une période difficile. Là, tu viens de vivre des trucs très durs et c'est logique que tu te tournes vers moi puisqu'il ne reste que moi. Mais, honnêtement, coucher ensemble, depuis le temps qu'on se connaît, c'est trop bizarre, trop soudain. Comment veux-tu que je ne crois pas que tu fasses ça par dépit… ou même par désespoir ?
Immédiatement, je sus que mes paroles l'avaient blessé. Je lui saisis le poignet pour qu'il sente mon soutien et ma sincérité et je vis, catastrophé, qu'il était en effet au bord des larmes.
— Will…
— J'ai envie de connaître ça avec toi… Commença-t-il d'une voix qui menaçait de se briser, le regard évitant.
Il s'éclaircit la gorge.
— J'ai envie de connaître ça avec toi parce que, comme je te le disais tout à l'heure, ça me travaille depuis des années. Et aussi parce qu'Élysa est partie et que je suis libre. Il n'y a plus personne entre nous… Et aussi parce que c'est à toi que j'ai envie de donner. Il ne reste plus grand chose de moi-même, mais tu vois, le peu qu'il reste c'est à toi que je veux le donner…
Il se recueillit un instant, alerté par ce qu'il venait de dire, et considéra ses pansements, les poings à demi fermés comme quelqu'un qui attend qu'on lui retire les menottes.
— En même temps, je comprends… Je comprends que tu ne aies peur… Peur d'être déçu, tout ça…
— Peur d'être…?
C'en était trop. Je le saisis fermement par les épaules et lui plantai les yeux au fond de l'âme.
— Je n'ai pas peur d'être déçu, Will. Absolument pas. J'ai peur tout cours. J'ai peur parce que tu es la personne à qui je tiens le plus au monde. C'est tout.
— Je sais…
Notre face à face, je le sentis avec la plus déstabilisante clarté, se teinta du danger de la tentation. J'allais devoir y céder. Je le compris à son expression, l'expression de quelqu'un d'amoureux.
— S'il te plaît, embrasse-moi, fit-il sans, cette fois, esquisser la moindre velléité de geste dans ma direction.
Fut-ce son regard sans équivoque lorsqu'il prononça ces mots? Fût-ce mon instinct qui enfin me donna la permission d'y croire? L'idée de résister une seconde de plus me parut aussi infondée qu'intolérable. Je lui pris les lèvres avec passion. Il était plus tendre et avide que dans mes fantasmes… Il embrassait mieux que dans mes fantasmes. C'était difficile à croire, mais tout promettait d'être plus beau que dans mes fantasmes. Je crus qu'il allait pleurer de joie et de reconnaissance. Je crus que j'allais mourir de bonheur. Je le poussai contre le bureau et m'agenouillai. Je serais mort sur place de ne pouvoir goûter son sexe, d'en sentir enfin la tension. Il apprécia mes attentions avec plus de grâce encore que je n'aurais osé l'imaginer et ses moindres soupirs suscitèrent en moi une joie proche de la folie. Je n'aurais pas eu à insister longtemps pour lui faire atteindre un premier nirvana, pourtant il me releva avant que cela n'arrive, le regard brillant comme cela faisait des lustres que je ne lui avais pas vu. Nous allâmes nous laisser choir sur le lit. Il répétait mon prénom comme pour me garder plus près et toujours plus près de lui, comme pour appeler mes caresses toujours plus nombreuses et plus pressantes. Nous nous étions vus dans le plus simple appareil souvent, en vacances ou au gymnase, et chacun de nous connaissait par cœur l'anatomie de l'autre. Mais se toucher, se respirer… C'était, mon dieu… Sous ses doigts curieux de mon désir mâle, j'eus le sentiment soudain autant qu'étrange de vivre la seconde culminante de toute mon existence. Peut-être était-ce ainsi lorsqu'on voyait un vœux chéri entre tous se réaliser enfin. C'était la première fois que cela m'arrivait. Et, au fond, dus-je m'avouer, c'était mon unique véritable vœux.
— Will?
— Mh?
— Qu'aurais-tu aimé qu'il se passe il y a sept ans, à la mer, quand tu as failli entrer dans ma chambre?
En guise de réponse il m'invita à m'allonger sur son corps et ouvrit les genoux afin que je m'y cale à mon aise. Alors qu'il était trop près pour que je puisse voir l'expression de son visage, il chuchota contre ma bouche "Prends-moi". Surpris et réalisant que je n'avais jamais ainsi envisagé la nature de ses désirs, j'interrogeai son visage. La fièvre entrouvrait ses lèvres, l'attente colorait ses joues. Il en était donc ainsi?
— Tu es sûr?
— Fais-moi oublier, murmura-t-il.
Il voulait de l'oubli? Je lui en donnerais. Je partis à l'assaut de son plaisir avec une sérénité étonnante. Le sort en était jété. Adviendrait ce qui devait advenir et tant pis s'il revenait à lui demain ou plus tard, tant pis si ce n'était qu'une folie passagère. C'était peut-être pour moi l'unique occasion de le chérir comme j'en rêvais. Les conséquences éventuelles me furent soudain égales. Je ne laissai pas sans joie un seul millimètre carré de son corps. Pas un seul. Je le préparai avec tant de ferveur qu'un instant je crus qu'il allait jouir avant que nous ayons pu nous unir. Il aima que je le possède au-delà de toute espérance. M'agrippant, m'implorant, gémissant, il se laissa submerger par mon amour puis, par la lame de fond d'un plaisir violent qui m'emporta moi aussi au passage, nous laissant l'un et l'autre échoués sur la grève de notre stupéfaction mutuelle.
Un long calme succéda au naufrage magnifique. Il nous fallait reprendre notre souffle et nos esprits. Will se toucha le front manifestement surpris qu'il fût mouillé de sueur à ce point.
— Je savais que j'en avais envie, mais je ne pensais pas que c'était à se point, dit-il avant de pousser un profond soupir de satisfaction.
Le rêve était consommé. L'impossible avait eu lieu. Du peu que je m'en souvenais, perdre ma virginité ne m'avait pas mis dans un état plus confus. Encore un moment je m'accordai le refuge confortable du silence. Physiquement épanoui comme jamais, un mauvais résidu d'angoisse m'étreignait toujours. Que redoutais-je encore? De découvrir qu'entre nous un charme était rompu? De déceler en lui un changement?
— Ne fais pas cette tête, Thomas.
— Quelle tête? Dis-je me décidant enfin à affronter son nouveau visage qui, en réalité, n'avait pas changé d'un pousse.
— Tu as l'air mort de trouille. C'est tout l'effet que je te fais?
— Tu as bien vu l'effet que tu me fais.
— Enfin un sourire! Je désespérais. Tu vois, la terre ne s'est pas arrêtée de tournée.
— Je m'en fous bien de la terre, dis-je avec le plus grand sérieux et avec la conscience nette du ridicule de cette réponse.
Il m'embrassa jusqu'à ce que je fusse obligé de l'enlacer et ne me lâcha que furtivement pour me dire avec un amour infini que j'étais "vraiment prise de tête comme mec". J'aurais voulu me perdre encore dans ses yeux et dans son corps, pour être sûr, pour avoir la confirmation…
— Je crève de faim, pas toi?
— Au départ, c'est pour ça que j'étais venu te voir… Je vais préparer un truc.
Il me retint alors que je m'apprétais à me lever et s'assit a bord du lit à côté de moi.
— Ça va, toi?
— Oui, dis-je, intimidé par cet intérêt soudain pour mon bien-être.
Ses traits s'embellirent de douceur.
— Merci, dit-il.
— Merci pourquoi?
— Pour me laisser une chance avec toi.
J'éprouvai la subite envie de me retrouver seul afin de réfléchir et d'intégrer tout ce qui venait de se passer.
— L'avenir proche nous dira si c'est une bonne idée.
— Ne me dis pas que tu as encore des doutes après ce qu'on vient d'échanger.
— Ça n'a rien à voir avec toi. La vie m'a appris à être prudent, c'est tout.
— Thomas… Non. Ne me fais pas ça. Ne me fais pas le coup du mec raisonnable qui essaye de trouver une logique à toute chose. Ce n'est plus le moment.
— Je sais, je sais. Mais c'est tellement trop beau pour moi tout ça que j'ai du mal à y croire, c'est tout.
Il se mit à me caresser du bout des doigts la parcelle de peau soyeuse entre le sein et l'aisselle.
— Je regrette de… Putain, je crois que je vais aimer ton corps comme je n'ai jamais aimé le corps d'aucune fille. Et Dieu sait comme le corps d'Ély me rendait dingue.
— Tu regrettes quoi?
— Je regrette de ne pas t'avoir dit les choses plus tôt. C'est dommage. Si tu n'avais pas été si…
— Si quoi?
— Je ne sais pas. Tu t'es toujours comporté avec moi comme si nous deux c'était  absolument inenvisageable.
— Pour moi ça l'était.
— Tu n'aurais pas eu à insister beaucoup.
— C'est un peu facile de me dire ça maintenant. Tu es marrant! Tu as toujours vécu avec des nanas sublimes qui avaient l'air de te combler. Tu as toujours étalé ta libido hétéro à tout bout de champs. Quel espoir j'avais là-dedans, moi? Aucun.
— Justement, j'en faisais trop. Ça aurait dû te mettre la puce à l'oreille.
Le temps de capter et de mesurer la portée de ces mots, je restai sidéré quelques secondes.
— Sérieusement Will, tu dis ça pour m'énerver ou tu le penses vraiment?
Il soupira, baissa les yeux.
— Oui, je dis ça pour t'énerver. J'aurais bien aimé que tout ne soit pas de ma faute, j'aurais bien aimé ne pas être le seul lâche dans cette histoire, pour une fois… Puis, j'aime bien quand tu te mets en colère, tu es encore plus beau.
— Très drôle…
J'admirai son visage penaud. J'étais triste pour lui, triste à l'idée qu'il ait dû en passer par une tentative de suicide pour accepter ses sentiments et ses plus profonds désirs et j'étais triste pour moi aussi, de n'avoir pas su voir plus loin que ce que les choses avaient bien voulu me montrer. Nous étions encore jeunes et, malgré toutes ces années à s'aimer sans le dire ni le vivre, sans doute saurions-nous rattraper le temps perdu, mais je frémis à l'idée que sans la terrible crise qu'il venait de traverser et qui avait faillit lui coûter la vie, les choses auraient pu continuer ainsi éternellement. Je laissai peser ma tête sur son épaule. Il ne le sut jamais, mais à cet instant, j'eus pitié de nous. J'eus pitié de notre manque de fois en nous-même et de notre soumission aux diktats de ce monde absurde.

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