22 août 2008
Le clochard et l'innocent
Mau le clochard et Vic l'innocent discutent au soleil d'automne, sur un banc public, près d'une gare RER parisienne.
— Dis-moi, Mau, pourquoi ces gens courent-ils ?
— Tu vois bien, pour attraper leur bus.
— Ils pourraient ne pas courir et attendre le suivant.
— C'est vrai, oui, mais ils sont pressés.
— Donc on pourrait dire que ces gens ne courent pas après un bus mais plutôt après le temps.
— Oui, on pourrait dire ça…
— Mais, Mau, toi qui es vieux et qui sais tout, pourquoi les gens courent-ils après le temps ?
— Et bien dans ce cas précis, c'est parce qu'ils ont hâtent de retrouver les obligations réconfortantes de leur foyer.
— Les obligations réconfortantes de… Mais, Mau, dis-moi. Comment des obligations peuvent-elle être réconfortantes ?
— Et bien parce qu'elles rassurent et qu'un repos mérité leur succède.
— Donc, au fond, ce n'est pas après leurs obligations que les gens courent, mais après le repos ?
— Et bien oui, ce n'est pas faut.
— C'est étrange.
— Qu'est-ce qui est si étrange, Vic?
— Et bien, que les gens courent pour se reposer. Tu m'avais dis un jour, souviens-toi, qu'il n'y a de repos que dans la mort.
— C'est vrai, oui.
— On pourrait donc dire que ces gens courent après la mort ?
— Effectivement, effectivement, tu n'as pas tort.
— C'est vraiment étrange.
— Tout est étrange mon petit Vic, tout est étrange…
— Et toi, Mau, pourquoi ne cours-tu pas comme eux?
— Parce que je n'ai besoin ni de repos ni de temps. Je n'ai que ça. Et puis, j'ai couru, tu sais, lorsque j'étais jeune. Exactement comme eux.
— Pourquoi as-tu cessé ?
— Un jour je me suis dit que ça ne valait pas la peine. Le prix à payer était trop cher pour finalement bien peu de réconfort et de repos.
— Le prix à payer?
— Oui. Courir du matin au soir peut user autant que la rue, gamin, crois-moi. J'ai 75 ans, tu vois, et je ne serais sans doute pas arrivé à cet âge si j'avais continué.
— Tu ne regrettes pas?
— Quoi donc?
— De ne plus être comme eux?
— Et bien, mon jeune ami, à la vérité, lorsque je les regarde, j'oublie mes quelques regrets — et je n'en ai pas tant — et je me dis que je préfère attendre la mort que de lui courir après.
25 mai 2007
La soif de toi
L'amour inexplicable dont tu m'as entravé
a irrigué les ombres de mes terres désertées
et j'ai osé donné mon cœur débutant
aux promesses moirées de tes vœux bienveillants.
Des sources délicates de ton âme d'enfant
j'ai tiré des trésors et j'en ai fait mon sang.
À genoux, dépendant des reflets les plus beaux
de l'aube chatoyante d'un bonheur nouveau,
dans la tendresse en coin de l'ambre de ton œil,
j'ai su voir le don et j'ai compris l'accueil.
Mon cœur ensemencé par tes soins sans calcul
a fleuri tout d'un coup de plus de cent miracles.
L'indigent que j'étais a vue en toi l'oracle
magicien audacieux des tours les plus rares.
J'aurais voulu longtemps joncher de moi ta vie,
couler dans le même or que celui de nos nuits
l'éternité promise de nos heures confisquées.
Mais ce temps révolu où je goûtais tes lèvres
méritait en échange le bien le plus précieux,
une merveille, hélas, que je ne possède pas…
Dans tes bras amoureux j'avais trouvé refuge
Aujourd'hui je me perds et erre sous le déluge
des pluies les plus glacées de mes noires solitudes.
29 avril 2007
Une amitié
Tu vois, moi je n'ai pas pleuré devant toi
mais après
vendredi soir
en sortant du taf
une grosse boule dans la gorge
et des larmes…
C'est drôle comme on réalise les choses après coup
Je souriais, je retenais les larmes et je marchais en même temps
en me disant
merde les gens que je croise vont voir que je pleure, la honte
On en a passé des moments purs et heureux
ces deux dernières années à se côtoyer
sans fausse note
tu vas vraiment me manquer
chaque jour
la vache, je vais regarder les garçons toute seule maintenant…
Je n'ai pas ton aisance à extérioriser l'émotion
c'est sans doute pourquoi j'écris…
mais j'ai peur de ne pas t'avoir dit l'essentiel
de ne pas avoir été assez démonstrative
toujours par pudeur
tu me connais
donc, ce petit texte simplement pour te dire
ce que tu sais déjà :
que tu as une belle place dans mon cœur
que tu m'es un être précieux
Tu m'as donné beaucoup:
ta confiance
ton enthousiasme
ta gentillesse
ton écoute
ta joie de vivre
et j'espère en avoir été digne
Il est bien doux d'être aimé de toi
et je trouve que R. a une sacrée chance
Si j'avais voulu te dire tout cela oralement
j'aurais aligné plus de larmes que de mots!
Merci d'être toi et de m'avoir offert ton amitié
19 avril 2007
Gabi dévoilée
Au fur et à mesure que Gabi a pris forme dans ma tête, c'est l'image de Colette vers 35/40 ans qui m'est venue. Une femme, donc ^^. Peut-être aussi ai-je pensé à son œuvre magnifique "Le Blé en herbe" où justement elle aborde ce thème de l'initiation à l'amour d'un très jeune garçon par une femme mûre. Un livre qui m'a beaucoup marquée et qu'il faut que je relise.
Pour la personnalité de Gabi, j'ai beaucoup pensé à ce film avec Catherine Frot, "La Dilettante" qui offre un beau portrait de femme libre et indépendante, une femme qui suis sa conscience même si cela ne cadre pas toujours avec "la norme" en vigueur… Si vous ne l'avez pas vu, n'hésitez pas.
Quoi qu'il en soit, Gabi pourrait tout aussi bien être un homme, bien sûr, et c'est bien pour cela que j'ai évité de donner le moindre indice.
Gabi est la personne que j'aurais peut-être voulu rencontrer à cette période si fragile de l'adolescence où j'aurais aimé me faire le disciple de quelqu'un de bon et d'expérimenté, histoire de gagner du temps sur la vie, d'être un peu moins perdue.
17 avril 2007
A propos de Gabi…
Karagar, Kleger, Farf, Tita, Mathys et tous les autres lecteurs de cette nouvelle qui voudront bien laisser un commentaire, dites-moi quelle image vous êtes vous fait de Gabi. Je vous dirai ensuite quel visage, quel âge et quel sexe j'ai imaginé moi pour ce personnage. En écrivant ce texte j'ai pensé à un auteur que j'adore, en particulier à l'une de ses œuvres, et à un film. Je vous dirai tout, promis. ^^
A propos d'Etienne…
Il faut que je vous raconte. C'était l'autre jour, j'attendais mon éternel RER A, assise sur le quai de la sinistre station noire et anthracite La Défense et j'ai vu ce jeune garçon debout, là, face à toute cette rangée de gens assis (dont moi) ne réalisant pas, de toute évidence, qu'il pouvait être regardé par autrui, comme n'ayant aucune conscience de la présence d'autres personnes, comme perdu en lui-même. Il était pâle à faire peur, se tordant un peu les mains par intemittence, le regard baissé et habillé exactement comme j'ai décrit mon Etienne, avec ce gros sac-à-dos monstrueux. Il était là, figé, comme les pieds fixés au sol. Sans rire, il n'a pas décollé l'un des deux d'un millimètre pendant au moins huit bonnes minutes. Essayez de rester parfaitement immobile ainsi debout, comme figé, sur un quai de gare pendant autant de temps! Moi, je n'y arrive pas! Je change d'appui au moins une ou deux fois, je fais quelques pas… Il avait les traits fins, un joli profil mais dégageait un tel mal-être qu'il en avait une expression presque inquiétante. Il m'a touchée, et voilà, il ne le sait pas mais il m'a inspiré cette mini-nouvelle… L'adolescence, ça peut vraiment être une sale période pour certains…
14 avril 2007
Gabi et Etienne - Deuxième partie (nouvelle)
Les séances de relaxation que Gabi avait eu l'idée d'instaurer au début de chaque cours étaient devenues vitales pour Etienne qui ne pouvait que constater le bénéfice qu'elles lui apportaient. Jamais il n'avait ainsi pris le temps de bien respirer, d'assouplir ses muscles dans des étirements simples de quelques minutes, en somme de ressentir son corps autrement que comme un carcan embarrassant. Rien à voir avec les cours de gym du lycée dont il conservait un souvenir cuisant. Gabi nota qu'il avait une prédilection particulière pour la position du lotus où l'on se vide la tête, le dos bien droit, et le circuit énergétique du corps fermé par la jonction du pouce et de l'index. Un seul bémol, le jeune homme ne supportait pas d'être touché. Les quelques fois où Gabi avait eu un geste vers lui, que ce fût pour lui redresser le menton où lui indiquer comment rectifier une posture, un mouvement de recule lui avait répondu. Ce réflexe en disait long sur le manque de tendresse dont il avait dû souffrir jusqu'ici.
Un jour d'avril, il arriva au cours dans un état de bouleversement total, la joue tuméfiée et la lèvre fendue. Il était livide, tout un pan de son affreux manteau souillé de boue. Il expliqua qu'il s'était fait agresser sur le chemin par une bande de cons désœuvrés et ne put réprimer des larmes en évoquant cette humiliation. Spontanément, Gabi l'enveloppa d'un bras protecteur. Trop perturbé pour penser, cette fois, à se dérober, il se laissa faire.
— Allons, ça va aller. Viens.
— Pourquoi êtes-vous toujours si adorable avec moi? dit Etienne en reniflant.
— Mais parce que je tiens à toi, mon garçon.
— Vous savez, je vous aime beaucoup, dit-il en s'empourprant.
Gabi lui répondit d'un sourire en s'avouant que l'expression de son regard avait soudain de quoi troubler.
— Donne-moi ton manteau, je vais lui passer un coup. Et suis-moi, on va mettre de la glace sur ta joue pour décongestionner. Pfff, ces petits salopards, je t'assure…
— J'ai l'habitude, vous savez. Seulement, ça faisait longtemps que ça ne m'était plus arrivé.
— Comment ça? Tu veux dire que tu t'es souvent fait agresser comme ça?
— Ça oui! Plus d'une fois! Je dois avoir une cible marquée sur le front.
Une fois les glaçons introduits dans un gant de toilette et déposés sur l'ecchymose, assis face à face dans la cuisine, ils se dévisagèrent en silence.
— Vous avez vraiment un beau visage, Gabi, dit soudain Etienne.
— Merci, c'est gentil…
— Vous, vous n'êtes pas le genre de personne à vous faire agresser. Vous respirez la vie, la joie, la force de caractère. Pas comme moi…
— Allons, il ne faut pas dire ça.
Un drôle de silence s'installa un instant. Etienne pressa un peu davantage la compresse sur sa joue ce qui le fit grimacer. Approchant son visage de l'endroit douloureux, Gabi fit un geste prévenant vers la joue bleuie.
— J'espère que ce n'est pas grave, fais voir.
— Ce n'est rien du tout, répondit-il en ôtant le gant glacé.
Une vive anxiété venait de s'allumer dans les yeux du jeune homme, des yeux desquels il était impossible de se détourner.
— Qu'y a-t-il?
Il fixa alors sa bouche, entre crainte et convoitise. Gabi capta le message et, spontanément, décida de ne pas bouger, laissant ainsi au jeune timide une chance de s'autoriser l'audace d'un baiser. Après une ultime hésitation, il goûta ses lèvres. Une émotion d'une force inattendue étreignit Gabi qui caressa doucement les cheveux du garçon si fragile. La tentation était grande de profiter du contexte pour lui offrir un peu de chaleur et de plaisir comme il semblait l'attendre. C'était bien peu raisonnable cependant. Mais c'était sans compter l'élan du garçon qui s'approcha pour un nouveau baiser en lui ôtant la main de son visage pour aller la poser sur le haut de sa cuisse. Gabi lui offrit ce baiser volontiers et, tout aussi volontiers, laissa sa main où il l'avait guidée.
— Faites-moi du bien Gabi, murmura-t-il.
Cette prière dans ce regard sombre et dans cette voix fit presque venir des larmes à Gabi. L'enchaînement des gestes qui suivirent se fit naturellement. Sans un mot de plus, un mot qui aurait risqué de troubler la grâce de l'instant, ils montèrent à l'étage pour gagner la chambre. Assis sur le lit, le garçon tremblait. Était-ce de nervosité ou d'impatience? Il était à la fois maladroit et empressé dans ses baisers. Gabi, en le déshabillant très lentement, se fit la réflexion que les choses n'auraient sans doute pas dû en arriver à cette intimité inattendue. Mais c'était le moins qu'Etienne pouvait attendre de quelqu'un qui avait pris tant de soins et réuni tant de patience à le mettre en confiance. S'attendant à tout instant à un revirement de la part du garçon, Gabi ne précipita rien, lui laissant ainsi toute latitude pour interrompre les choses si l'envie lui en prenait. Une fois partiellement dénudés tous les deux, le garçon lui caressa la peau, ému et fasciné puis, décidé à profiter du plaisir que ses mains aimantes attisaient doucement, il s'abandonna sur le dos et ferma les yeux. Dans la lumière entre chiens et loups du jour tombant, Gabi se surprit à le trouver beau sous les premiers prémices du plaisir. Peau blanche, très douce, lèvres entrouvertes, le dessin bleu des veines sous la peau fine du bas ventre… Son corps imberbe était harmonieux, bien dessiné. Le garçon ne put s'offrir longtemps aux doigts tendres qui l'essoufflaient de plaisir tant était intense son excitation. A peine en avait-il ressenti les premières fulgurances que la jouissance le surprit sans qu'il ait même pu en avertir Gabi.
— Je suis désolé, fit-il, la mine confuse.
— Ne le sois pas, répondit Gabi en lui souriant.
— J'étais tellement… C'était si…
Etienne n'avait visiblement pas à portée de mémoire le vocabulaire relatif aux émois de la chair. Ce gamin était décidément bien attendrissant. Il se redressa sur son séant, considérant, près de son nombril et sur la main de Gabi encore posée sur son ventre, les traces, les preuves matérielles de son plaisir. Il semblait perplexe, comme si ce spectacle fut incongru.
— Et vous?
— Ne fait-rien que tu n'aies pas envie de faire.
— J'aimerais vous faire plaisir…
— Laisse aller ton inspiration, alors, je te fais confiance.
Il réfléchit un moment, caressant et admirant ce beau corps qui l'attendait.
— Déshabillez-vous, dit-il.
Alors, les choses prirent une tournure étonnamment intense. Penché sur Gabi qui venait de s'allonger, sa nudité enfin dévoilée, le garçon se laissa emporter par la vigueur prodigieuse qui réinvestissait déjà son sang. Il se surprit à se montrer impatient de découvrir plus avant l'accueil que lui réservait ce corps attirant, souple et mûr, et le pénétra sans se poser davantage de questions. Le plaisir qu'il vit se peindre sur le visage de Gabi le stupéfia autant que celui qu'il ressentit à investir cette chair merveilleuse si soudainement avide. Cette volupté de l'autre, issue des ses mouvements à lui, le rendit heureux comme jamais.
Ce cours plus que particulier fut une révélation pour Etienne. Il n'était pas prêt d'oublier cette pluvieuse journée d'avril où la douceur du plaisir avait succédé à la violence de façon si inattendue. À le voir si souriant, enfin, si épanoui, Gabi ne s'en voulut même pas d'avoir laissé les événements prendre cette tournure. Avoir des regrets n'était de toutes façons pas dans ses habitudes.
Dès lors, les deux leçons hebdomadaires de violon se transformèrent en apprentissage sexuel très agréable. Cela changea du tout au tout le rapport que le jeune garçon entretenait jusqu'ici avec son corps dont Gabi lui enseigna avec art toutes les ressources, tous les trésors. Il changea à vue d'œil, restaurant petit à petit sa confiance en lui, son assurance, se réconciliant tout simplement avec la vie dont finalement il découvrait pour la première fois l'un des aspects positifs. Il ne fut jamais question de sentiment amoureux entre eux, seulement de confiance, d'amitié et de plaisir et, un an plus tard, lorsque le jeune Etienne rencontra l'amour, Gabi se réjouit pour lui et écouta ses confidences avec une sincère attention sans le moindre sentiment de perte ou de chagrin, seulement avec le sentiment d'avoir bien fait. Car ce n'était pas rien, tout de même, d'avoir su rendre la joie de vivre à un jeune homme!
12 avril 2007
Gabi et Etienne - Première partie (nouvelle)
Gabi se souvenait de la première fois qu'Etienne s'était présenté à son cours. C'était un jour de septembre, il pleuvait à verse. Il était arrivé trempé, confus pour ces cinq minutes de retard, s'excusant sans arrêt. Il n'avait pas loin de dix-huit ans et en paraissait quinze. Gabi revoyait cette pâleur frappante et cette dégaine de pauvre petit fils de riches mal aimé, programmé par des parents possessifs jusqu'à la caricature à devenir un vieux garçon coincé. Ce pantalon de velours côtelé d'un marron infâme, l'énorme sac à dos dont le poids l'obligeait à se voûter, l'inénarrable blouson gris informe et les lourds godillots de scout, tous ces détails lui étaient resté gravés dans la mémoire. Mais c'était son visage surtout, la crainte et le malaise qu'il dégageait, dont la vulnérabilité lui avait été d'emblée douloureuse à regarder. Il avait ce genre de visage qui n'aurait pu laisser indifférent un cœur doux gonflé d'empathie naturelle. Gabi possédait ce genre de cœur et sut à l'instant de cette première rencontre que d'une manière ou d'une autre il faudrait venir en aide à ce garçon. Quelqu'un qui connaît bien la vie, comme cela était son cas, quelqu'un de sa maturité, sachant se préoccuper des autres, n'aurait en aucun cas pu rester les bras ballants devant le mal-être évident d'un individu si mal dans sa peau et, qui plus est, si jeune encore.
C'était un bon élève, appliqué, sensible, très attentif, un élève modèle somme toute. Mais, comme la plupart des élèves modèles à qui Gabi avait pu enseigner, Etienne témoignait de bien peu de passion dans sa manière d'aborder les choses. Solfège et classiques n'avaient pas de secret pour lui mais il lui manquait cette émotion à jouer qui fait les bons musiciens. Les parents du garçon attendaient de Gabi que ses cours réputés fassent de leur précieux rejeton le meilleur violoniste du département. Cela s'avérerait évidemment impossible tant que la motivation première ne viendrait pas de l'élève lui-même mais des ces exigeants géniteurs. Du peu qu'il lui en avait parlé, ces châtelains fraîchement installés dans la région savaient se montrer tyranniques. Quant on savait, par ailleurs, qu'Etienne entamait des études d'ingénieur extrêmement astreignantes, que son QI exceptionnel lui ferait heureusement mener sans trop de difficultés, il y avait de quoi être pessimiste quant à sa réussite éclatante dans la musique…
Gabi avait fait de la danse classique de ses huit à ses dix-huit ans, ce qui lui avait permis de développer une intelligence du corps précise, une vraie connaissance des significations de la gestuelle humaine. La danse était d'ailleurs restée l'un des grands plaisirs de sa vie et il lui aurait été impossible de s'en passer plus d'une trop longue période. À la lumière de cette acuité, l'attitude du jeune Etienne, sa manière de se tenir, debout ou assis, les pieds toujours en dedans, son immobilité excessive parfois proche d'une inquiétante léthargie, lui en avait beaucoup révélé sur l'état intérieur du garçon. De plus, il était clair qu'il n'avait aucune conscience de son corps, aucune préoccupation de son aspect extérieur ni de l'image qu'il pouvait renvoyer aux autres, négligence à priori sans importance s'il n'avait souffert d'un manque d'estime de soi aussi flagrant.
Un jour, revenant du marcher un panier chargé de victuailles à la main, Gabi avait aperçu par hasard le jeune homme. Tel un parachutiste figé, il attendait son bus les mains agrippés aux bretelles de son éternel sac-à-dos bossu, gonflé de livres, les pieds comme toujours en dedans et le regard fixé vers le sol. Des trois bonnes minutes que put durer son observation, Gabi ne le vit pas remuer la moindre partie de son corps. Ce jour là, la souffrance évidente du pâle Etienne lui sauta d'autant plus aux yeux qu'un garçon sensiblement du même âge se tenait au même arrêt de bus à deux mètres de lui, un bel adolescent au teint mat, les mains dans les poches de son jean, visiblement très attentif aux silhouette féminines environnantes. Le contraste était terrible et Gabi décida dans l'instant que sa prochaine mission serait de rendre à la vie ce garçon aux allures de zombie. Première étape : lui apprendre à se tenir droit et non plus voûté comme une petit vieux ou un prisonnier honteux de ses crimes. Le maintient était de toute façon au programme. Il suffirait d'insister sur le sujet un peu plus qu'à l'accoutumée pour régler le problème. Cela fut fait. Malheureusement dès qu'Etienne n'était plus dans le contexte du cours, il retrouvait son attitude renfermée, ce satané dos courbé, ce regard par en-dessous d'animal traqué. Gabi commençait à mesurer qu'il lui faudrait de la patience.
D'une timidité maladive, le garçon ne parlait jamais de lui. Avec bienveillance et attention sincère, Gabi se fit un devoir de parvenir à entamer le dialogue. Ainsi, petit-à-petit il s'apprivoisa. Lorsqu'il lui semblait avoir dit une anecdote ou une pensée trop personnelle, il rougissait jusqu'aux oreilles. C'était touchant de voir son visage enfin prendre vie. Lorsqu'il s'animait ainsi, un charme inattendu se dégageait de lui et laissait entrevoir qu'il aurait pu être beau. Le premier sujet abordé ensemble fut la musique. Il ne mit pas longtemps à reconnaître qu'il forçait sa motivation pour plaire à ses parents comme Gabi l'avait noté depuis le début. Etonnamment lucide sur lui-même, il s'agaçait de ne pouvoir discuter du moindre sujet sans immanquablement évoquer ses géniteurs, leur autorité, leur pouvoir sur lui, le fils unique. Un jour, Gabi s'impatienta aussi.
— Etienne, oublie un peu tes parents et dis-moi ce que toi tu aimerais. Si aujourd'hui tu pouvais choisir de jouer d'un instrument, quel serait ton choix?
— Je n'en sais rien. Peut-être ne jouerais-je d'aucun instrument.
— Ha, fit Gabi qui ne s'attendait pas à cette réponse.
— Je ne sais pas ce que j'aurais fait à la place. Pour que je le sache, il aurait fallu que j'ai le temps de m'intéresser à autre chose que ce que mes parent ont décidé pour moi…
Ce jour là, Gabi mesura pour la première fois combien le cas d'Etienne était triste. L'odieux couple de parvenus qui lui servait de parents, assez superficiels pour s'être acheté une particule à rajouter à leur nom de famille, l'avait purement et simplement privé de la moindre chance de s'épanouir. Gabi osait à peine imaginer à quoi avait bien pu ressembler l'enfance de ce pauvre garçon. Il était plus que temps de le sortir de là. De cours en cours, le dialogue se prolongea et, sans aller jusqu'à se transformer en séance de psychanalyse, s'approfondit. Etienne se livrait avec de moins en moins de réticence, ne rougissant plus à tout bout de champ comme avant. Une véritable confiance semblait vouloir naître en eux.
12 novembre 2006
Moment d'intimité
Lui (les mains câlines) : C'est bien, un corps de fille.
Elle : …Mmm.
Lui (rêveur) : Ça ne m'aurait pas déplu d'être une fille.
Elle : Si tu avais été une fille tu aurais fait l'amour avec des garçons. Tu l'imagines ça?
Lui (sur le ton de l'évidence) : J'aurais été lesbienne !
Elle : Et moi si j'avais eu un corps de mec, c'est sûr, j'aurais aimé les garçons.
Lui : …Mmm.
(bref silence)
Elle : Bon. On est bien hétéros nous deux. C'est sûr.
Lui : Ouai. c'est sûr.
15 octobre 2006
Le repos
Mon ami fatigué par tant de vaines luttes
viens lover ta déroute à mon cœur angora
tressé de laine épaisse et de fleurs de coton
Suis-moi hors des déroutes et des sentiers abrupts
viens oublier tes pas empesés de regrets
sur les rivages mauves de ma sérénité
En cette heure tardive qu'envoûte l'ombre bleue
laisse moi effacer de mes doigts de rosée
les rêves irrésolus à ton front enfiévré
Apaise tes tourments dans l'arc de mes bras
à mon dos tiède et nu calme tes tremblements
puis laisse mon regard d'or colorer ta pâleur
Offre-moi ta confiance et ta fragilité
à l'angle délicat de mon cou parfumé
Défais-toi de ta peur comme d'un vêtement léger
là où tu m'accompagnes tu n'en as plus besoin
10 octobre 2006
Tes clartés noires
Dans les nuits lumineuses de tes regrets moirés
Bien des fois j'ai erré, parfois me suis noyée
Dans l'aube nébuleuse de tes blessures d'antan
D'écarlates dangers me firent frémir et fuir
Et tes soleils obscurs m'ont si souvent fait peur
Tous ces matins de cendres qui ont fait taire mon cœur
Mais tes flocons de suie, tes rayons de pénombre
Ont effleuré mes mains qui les a recueillis








