21 septembre 2009
Robin - Partie 10 (nouvelle)
Il n'était pas loin de quatre heures du matin quand, après mille hésitations, vagues d'angoisse et pointes d'exaltation, Charles Edouard se décida à pousser la porte de la chambre de son colocataire. Il y entra sur la pointe des pieds et, tout frémissant dans son beau pyjama de soie, s'assit au bord du lit. A la lumière de la lampe de chevet restée allumée, le visage à demi caché dans son bras replié, Robin dormait à poings fermés, une main abandonnée sur son ventre nu. Ce n'était pas étonnant, vu l'heure. Cela laissait encore un peu de temps à Charles Edouard et il en fut soulagé. Il contempla le tableau saisissant de sensualité qu'offrait le bel endormi. Dire que lui, Charles Edouard, Marquis de la Bressonnière — si ce titre avait encore un quelconque sens aujourd'hui —, descendant de trente générations de nobles seigneurs et glorieux chefs militaires auteurs de tant de hauts faits, fils aîné de feu Louis de la Bressionnière et de sa veuve, née Marie-Elisabeth de Chavigné, lui, donc, se trouvait là, dans la chambre d'un garçon, la sueur aux tempes et le bas ventre en émoi. C'était invraisemblable et pourtant… L'idée, la seule idée de le toucher, de le respirer, de découvrir ses attentes, le renversait. Il en avait besoin, il en avait envie, tellement envie. Il ne pouvait plus ne pas le reconnaître. Et, s'il n'arrivait toujours pas à se faire à la vision de cette intimité imminente — impensable transgression —, en revanche, il parvenait encore moins à se l'ôter de la tête — sublime transgression. Il n'avait plus le choix. Il ne lui restait qu'à se défaire de si peu d'entraves, au fond… Il aurait d'ailleurs été bien en peine de dire en quoi celles-ci consistaient précisément. Deux fois déjà il avait connu sa bouche. Le besoin de la connaître encore, puis de découvrir le reste, s'était fait plus pressant chaque jour. Il avança la main, lui effleura la joue, le cou, l'épaule, le cœur en vrille, le bonheur à vif. Lorsque Solène, la toute première fois, l'avait regardé, il s'était senti tout pareil à maintenant, au bord d'un précipice attirant, prêt à céder au vertige.
Robin, qui possédait le sommeil lourd d'un enfant, ne sentit ni les caresses, ni le baiser qu'on lui déposait sur le front, ni même qu'on se glissait dans son lit.
Comme chaque fois qu'il se couchait avec en tête une heure de levé programmée, il s'éveilla quelques minutes avant que ne retentisse le réveil. Il sourit en découvrant Charles Edouard endormi à ses côtés. Le simple fait de le voir là, même si c'était à l'autre extrémité du lit, à cinquante prudents centimètres de lui, récompensait sa patience. Le fastidieux apprivoisement avait donc porté ses fruits. Il allongea le bras et lui caressa les cheveux.
— Salut, murmura-t-il dès qu'il le vit ouvrir les paupières.
— Salut, répondit Charles Edouard.
Le garçon se laissa aller à la joie de se familiariser avec son visage ensommeillé, attendant simplement qu'il déposât les toutes dernières armes de sa crainte. Enfin, il s'amadouait. C'était beau à voir. Ce fut même ce grand hésitant qui déclencha le premier l'étreinte en venant se blottir contre lui. Il se cacha dans son cou, se laissa enlacer et l'enlaça à son tour. Quelle satisfaction c'était, déjà, de connaître enfin son poids et sa chaleur, de glisser les mains dans son dos, sous le tissu, un simple geste dont il rêvait depuis des mois. Les deux garçons s'étreignirent ainsi un long moment avant de céder au baiser qui couvait. Alors, dans une fougue splendide, une fougue qui les mena jusqu'aux jambes emmêlées et aux corps empoignés, ils virent affluer, sous la pression de leurs lèvres, tout l'espoir, toute la faim et l'électricité qui s'amoncelaient en chacun d'eux depuis leur rencontre. Robin, loin de s'attendre à tant de fièvre de la part de cet homme si policé, s'abandonnait déjà. Charles Edouard se découvrit plus avide qu'il ne l'aurait cru. Mais, il faut dire, Robin sentait si bon la Vie et l'Amour, son corps le réclamait avec tellement de force. C'en était enivrant. Il se voyait déjà l'essouffler de plaisir, entrevoyait l'issue… Mais, alors que les prémices d'une franche excitation les emportaient déjà et que leur état à chacun ne faisait plus de mystère, Robin se figea. Son regard venait par hasard de croiser le cadran du réveil.
— Ne me dis pas qu'il est déjà cette heure là ! S'exclama-t-il.
Mais il était bel et bien neuf heures et quart.
— Merde, merde, merde ! Ça veut dire qu'il me reste trois pauvres quarts d'heure pour attraper mon train… Excuse-moi.
Se dégageant des bras de Charles Edouard, il jaillit du lit, le laissant là tout bête sous la couette, débraillé dans son pyjama déboutonné, ébouriffé et rose comme un gamin qui a chahuté. Ne sachant trop par quoi commencer, le garçon attrapa ses vêtements d'une main puis se prit le front de l'autre.
— Rha, il faut que je m'active grave, là ! Si je le loupe…
— Tu ne peux pas prendre le suivant ?
— Non. J'avais regardé : il est trois heures après et mes parents m'attendent de pied ferme pour déjeuner. Ça fait super longtemps que je ne les ai pas vus, tu comprends. Je ne veux pas leur faire faux bond, — il fit mine de humer une délicieuse odeur dans l'air — et je sens d'ici le bœuf bourguignon que ma mère commence à faire mijoter pour fêter mon retour.
— Je vois, fit Charles Edouard avec un sourire contraint.
Robin se rassit près de lui avec une moue ennuyée. Cette interruption, tout de même, c'était un peu rude pour une première fois.
— Je suis désolé.
— C'est de ma faute. Je me décide pile au moment où tu t'en vas.
Il se considérèrent, l'un et l'autre pareillement tiraillés par l'envie de se toucher encore. Robin s'en mordit la lèvre.
— Et si je t'emmène à la gare en voiture ? Suggéra Charles Edouard.
— Tu ferais ça ?
— Evidemment.
— Ça me sauverait carrément la vie ! Ça voudrait même dire que j'ai le temps de prendre une douche ! Ou plutôt que NOUS avons le temps de prendre une douche.
Sur ce, sans laisser à Charles Edouard le temps de réagir, il le saisit par la main, le tira hors du lit et l'entraîna dans son sillage.
— Viens.
— Mais, où… Qu'est-ce que tu veux faire ?
S'interrompant dans la course, Robin fit volte-face pour le rassurer et, accessoirement, pour le faire taire. Il lui prit le visage dans les mains et lui offrit un baiser doux et appuyé, le genre de baiser qui apaise et enflamme à la fois, qui vous fait perdre le fil de vos pensées, voire toute notion de vocabulaire.
— On va faire d'une pierre deux coups, murmura-t-il à un Charles Edouard subitement départi de toute velléité de résistance.
Arrivé à destination, c'est-à-dire dans la salle de bain, il le défit de son haut avec des regards comme des caresses puis s'agenouilla pour s'attaquer au bas. Charles Edouard eut alors un peu de mal à faire abstraction de l'emballement alarmant de son rythme cardiaque. Aux premiers baisers sur son ventre, il crut défaillir et dut se rattraper à la commode juste derrière lui pour ne pas chanceler. Quand, pour finir, une langue décidée lui explora le nombril puis partit cheminer plus bas lui faire une très agréable démonstration de sa dextérité, il abdiqua. Les premières ondes d'excitation l'irradièrent si brutalement qu'il fit tomber la moitié des objets qui se trouvaient sur le meuble : boîte à cotons, brosse à cheveux et savonnette… Difficile de dire, du manque de temps ou de la hâte à jouir, ce qui teintait ainsi d'urgence cette première fois avec son cher Robin qu'il s'était toujours imaginée progressive et contemplative. C'était bien simple, ils n'avaient même pas eu le temps de bien se regarder.
Haletant — sans doute autant de désir que d'émotion —, il laissa passivement le garçon l'acculer sous la douche et entreprendre leurs ablutions. Il n'avait absolument pas le contrôle de la situation, se sentait complètement dépassé, et pour une fois, adora cela. S'il avait encore quelques traces d'appréhension, elles se diluèrent une à une aussi sûrement que la mousse du gel douche sous le ruissellement de l'eau. Il faut dire que découvrir les reliefs du corps de Robin pour la première fois avait de quoi laisser sans voix. Bref, parler n'était plus d'actualité et, de toute façon, ils avaient autre chose à faire de leur bouche. Si c'est un peu avec l'empressement de deux adolescents maladroits qu'ils poursuivirent dans la vapeur d'eau chaude ce qui s'était déjà précisé sous la couette, c'est bien avec l'indécence magnifique d'amants aguerris qu'ils l'aboutirent. Le peu de temps qui leur restait ne permettant, en effet, ni circonvolutions, ni ronds de jambes, le plaisir prit vite la tournure d'un orage prêt à crever le ciel et, lorsque Robin lui tourna le dos explicitement au détour d'une expiration, aux ultimes hésitations se substitua la spontanéité la plus lumineuse. Peu avant que la jouissance ne les libère, Charles Edouard se mit à appeler le Seigneur. Jamais cela ne lui était arrivé.
C'est dans un état second, silencieux, souriant et rêveur, qu'ils mirent à profit les dix minutes qu'il leur restaient pour s'habiller et prendre un mini-petit déjeuner.
Trois heures après avoir déposé Robin au départ de son train Charles Edouard se refaisait encore la scène en boucle, essayant de se souvenir de chacun de leurs gestes. Si cette première matinée d'amour avait laissé un goût de trop peu qui frôlait la frustration, il était clair, en revanche, que chacun l'avait vécue avec une ferveur suffisante pour alimenter une belle cohorte de rêveries pour le mois avenir.
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Cadeau !! * ^^
(rien à voir avec le texte ci-dessus, si ce n'est l'ambiance générale…)

Igor Dolgatschew et Dennis Grabosch (Alles was zählt, ép. 751)
*Cliquez sur l'image pour voir la vidéo. Il s'agit d'un extrait de la série allemande "Alles was zählt" (nom de la série en français : le rêve de Diana) qui passe en ce moment sur M6 (à une heure de grande écoute, incroyable ! ) et Teva. Parmi les chassés-croisés d'une quinzaine personnages dans la pure tradition du "soap", l'histoire de Deniz, lycéen de 17 ans, et Roman, patineur artistique de renom, forcément, a bien des points communs avec ce que j'aime écrire… Bon, et ce n'est pas tous les jours qu'on peut voir une scène (homo)érotique aussi tendre. En plus, les deux acteurs sont vraiment craquants.
18 juillet 2009
Accès direct à mes nouvelles
Pour simplifier la vie de mes lecteurs passés, présents, futurs, voici ci-dessous les liens directs vers les histoires courtes que j'ai publiées ici.
Je signale pour mes éventuels visiteurs mineurs, que certaines scènes à caractère érotique dans ces nouvelles pourraient éventuellement les choquer.
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• >> Robin
Paris : sur fond de création artistique, la
rencontre improbable d'un petit génie du dessin et d'un aristocrate
travaillant pour un célèbre couturier.
Robin - partie 1 - Surprenante rencontre
Robin - partie 2 - Le génie de Robin
Robin - partie 3 - Champagne dans la mansarde
Robin - partie 4 - Jean Saint-Lyre
Robin - partie 5 - La nouvelle vie de Robin
Robin - partie 6 - Sous le même toit
Robin - partie 7 - Le dilemme de Robin
Robin - partie 8 - Un déménagement et un baiser
Robin - partie 9 - Dégrisement
Robin - partie 10 - La transgression de Charles Edouard
Robin - partie 11 - La mère et la cuti
• >> Le violon
Un appartement parisien, l'été. Miguel est en colère contre Julien qui semble mettre sa passion pour la musique au-dessus de tout le reste.
• >> Dis-moi de rester
Septembre, au bord de l'Atlantique. C'est la fin des vacances pour Cathy, Simon et Sophie. Simon est fasciné par le mystérieux Alex qu'ils ont accueilli quelques semaines auparavant. Ce dernier, un matin, lui avoue sa séropositivité.
> Introduction… le séïsme
> Chapitre 1… c'est beau un homme qui pleure
> Chapitre 2… un baiser, un malaise
> Chapitre 3… Cathy, je l'aime
> Chapitre 4… merveilleux dégâts
> Chapitre 5… faire le vide
> Chapitre 6… l'homme blessé
> Épilogue… se consoler

Steven Turpin et Dusan Dukic in "Amnesia : the James Brighton enigma"
•>> Alors qu'il neige
Seuls dans la maison, un soir d'hiver, deux garçons, Samuel et Julien, se rapprochent.

Stephan Bender & Maximillian Roeg in Dream boy
• >> Le secret de Nico
Nico ne connait pas l'amour et en a terriblement peur. Vincent l'aime et va tenter de l'apprivoiser…
• >> L'impossible
Elysa quitte son suicidaire de copain, Will, après un drame de trop. Thomas, son ami d'enfance, va devoir le ramasser à la petite cuillère en ravalant son désir et ses sentiments pour lui, comme toujours, comme depuis 18 ans d'indéfectible amitié…
• >> Conte d'été
Julia et Martin se sont séparés il y a trois mois et se retrouvent pour discuter. Chacun a noué une nouvelle relation durant l'été. Alors que Julia vient de longuement parler de son nouveau copain, c'est au tour de Martin de raconter sa rencontre avec Cris.
• Gabi & Étienne
Gabi est une femme ou un homme? À vous de choisir.
>> Partie 1
>> Partie 2
Notes de l'auteur à propos des 2 personnages > ICI et > LÀ
• Sous le signe de la pluie
Quelque
part dans une région de France, se noue une histoire d'amour, tout en
douceur et prudence, entre un professeur d'éducation physique et l'un
de ses élèves lycéens.
>> Partie 1
>> Partie 2
>> Partie 3
>> Partie 4
>> Partie 5
>> Partie 6
>> Partie 7
25 mai 2007
La soif de toi
L'amour inexplicable dont tu m'as entravé
a irrigué les ombres de mes terres désertées
et j'ai osé donné mon cœur débutant
aux promesses moirées de tes vœux bienveillants.
Des sources délicates de ton âme d'enfant
j'ai tiré des trésors et j'en ai fait mon sang.
À genoux, dépendant des reflets les plus beaux
de l'aube chatoyante d'un bonheur nouveau,
dans la tendresse en coin de l'ambre de ton œil,
j'ai su voir le don et j'ai compris l'accueil.
Mon cœur ensemencé par tes soins sans calcul
a fleuri tout d'un coup de plus de cent miracles.
L'indigent que j'étais a vue en toi l'oracle
magicien audacieux des tours les plus rares.
J'aurais voulu longtemps joncher de moi ta vie,
couler dans le même or que celui de nos nuits
l'éternité promise de nos heures confisquées.
Mais ce temps révolu où je goûtais tes lèvres
méritait en échange le bien le plus précieux,
une merveille, hélas, que je ne possède pas…
Dans tes bras amoureux j'avais trouvé refuge
Aujourd'hui je me perds et erre sous le déluge
des pluies les plus glacées de mes noires solitudes.
17 février 2007
Instantané 2 - Le goût de notre présent
(contexte : nous sommes en novembre à Paris, Yan et Yvan se voient dès qu'ils le peuvent, en secret, depuis l'été qui les a vu se lier)
Au quotidien, l'absence physique de l'autre est une réelle souffrance. Chacun de notre côté nous passons nos jours dans l'attente du week-end, dans l'idée du moment où, enfin, nous pourront nous toucher, nous regarder, nous parler. Lorsque cet instant béni arrive enfin, la même joie hystérique s'empare de nos tripes et ensoleille notre présent. Alors, la vraie vie est à notre portée.
Notre temps à deux est rare, souvent court — quelques heures un soir, une nuit volée lorsque c'est possible… — et donc précieux. Nous ne nous autorisons pas à en gaspiller une seule seconde. Nous ne nous permettons jamais une fausse note. Sans même y songer, lui comme moi exigeons de nous -mêmes d'en vivre chaque fragment à sa juste valeur. Nous faisons l'amour comme des fous, chaque fois jusqu'aux limites de notre énergie. Surtout de la mienne, évidemment, car je n'ai plus seize ans, moi! Pas le temps d'aller au cinéma ensemble, pas le temps pour un petit restaurant en amoureux, ni même pour une flânerie parisienne. Notre priorité va toujours au don mutuel du plaisir. Nous nous enfermons chez moi et nous laissons aller à notre démesure sensuelle.
Ces soirs où je sais qu'il vient, je prépare l'appartement. C'est comme un rituel. Je fais le ménage à fond, je nourris le chat en avance pour qu'il se tienne tranquille, je remplis le réfrigérateur de tout ce que nous aimons… Je mets même des fleurs. Bien sûr, je prépare soigneusement ma sélection musicale. Il ne se doute pas de tout cela. Je me dis parfois qu'il trouverait cela ridicule, ou touchant, ce qui revient au même, au fond. Peut-être ne remarque-t-il rien de tous ces détails que je prends soin de concocter, ces détails qui m'importent tant, me rassurent, et même, dans une certaine mesure, me ravissent au plus haut point.
Quand il arrive, on ne parle pas. Quand il arrive, il s'agit de rattraper toutes ces heures désertes que nous avons dû passer sans l'autre. Quand il arrive, que je lui ouvre la porte, le cœur battant de cette joie infernale, presque douloureuse à force d'être aiguë, alors, tout ce qui n'est pas lui s'éteint.
Jamais je n'aurais cru un jour ressentir si puissamment le goût du bonheur. Si quelqu'un m'avais conté une telle passion, m'avait révélé l'existence de tels sentiments, je n'aurais même pas compris… Lorsqu'il est près de moi, j'ai l'impression de n'avoir jamais vraiment vécu auparavant, j'ai l'impression de n'avoir jamais rien compris jusqu'ici. Je sens que cette nouvelle vie ne tient qu'à un fil car c'est bien dans ses yeux que je me suis enfin trouvé et parfois je frémis à l'idée qu'un jour il se pourrait que ses yeux amoureux se détournent de moi. Plus ces angoisses m'effleurent et plus je me focalise sur l'instant présent pour les conjurer, ce présent, lorsque Yan est là, plus inespéré et plus réconfortant qu'un miracle.
Une fois nus et étreints, rien ne pourrait nous séparer en dehors du sommeil réparateur d'énergie. Avant même la recherche du plaisir qui de toute façon coule de source avec une facilité déconcertante, notre necessité commune est de nous fondre. Ni lui, ni moi ne cherchons à comprendre la force qui nous pousse à cette folie. Plus d'angoisse ni de question dans ces moments. Comme notre première nuit ensemble, cet été, nos gestes vers l'autre, toutes nos caresses et nos baisers, ont la couleur lumineuse de l'évidence. Notre aisance dans la confection du plaisir nous emporte et jamais nous en nous satisfaisons des premiers sommets. Il nous faut remettre cela jusqu'à n'en plus pouvoir.
Les autres ne comprendraient pas. Personne ne pourrait comprendre un tel acharnement dans nos gestes jumeaux, dans l'impétuosité de notre volonté à disparaître en l'autre et par l'autre. La passion se situe loin du commun. Très très loin.
Il ne s'agit que d'instants volés, des moments interdits dont les manifestations sonores dérangent les voisins, dont l'âpreté, dont la violence même parfois, choqueraient ses proches à lui. Jamais, je crois, je ne saurai dire ce qui m'emporte, cette félicité féroce, cette lame de fond trouble d'un autre temps, d'une autre réalité, qui me soulève lorsque je devine qu'il va jouir. Il arrive parfois que le plaisir soit si fort qu'il m'arrache des larmes. Et je me dis que toutes mes débauches passées, toutes mes expériences, mes audaces aventureuses, mes errances provocantes ne sont rien en comparaison de ce que je vis aujourd'hui avec Yan.
Tout cela est beaucoup trop éprouvant pour moi. Je ne suis pas comme lui, lui qui semble avoir l'âme taillée pour traverser sans heurts les plus fabuleuses passions. Je me suis donc remis à fumer. Pas autant qu'avant, non. Mais j'en ai besoin. Ainsi, parfois, je m'éveille à ses côtés en pleine nuit. Alors je me lève pour goûter ce bonheur de l'avoir près de moi. Qui sait combien de temps cela durera? Je me lève donc dans le silence nocturne. Je m'allume une cigarette et je m'assoie sur le pouf, au pied de la fenêtre que j'ai pris soin d'entrouvrir. Je le regarde dormir, là, dans le lit en pagaille, à deux mètres de moi. Mes yeux s'habituent à l'obscurité et je devine l'éclat de son visage serti des teintes marines de cette heure apaisée. En même temps que l'idée de respirer dans la même pièce que lui, je savoure ma cigarette. Mes poumons, sans résistance, se laissent baigner de la douce et traître fumée bleutée. Adossé au mur, je sens le filet d'air frais me couler dans le cou et je souris en me remémorant nos derniers gestes avant le sommeil et son abandon sublime au moment de l'ultime apothéose.
Lorsque j'ai bien ressenti tout cela, ce présent inestimable, cette sensation d'être enfin vivant, lorsque j'ai mesuré jusqu'au vertige ma chance infinie, je me rends compte que ma cigarette est terminée. Je me rends compte aussi que j'ai un peu froid et qu'il serait si bon de retourner au lit le rejoindre, me glisser contre lui, contre sa chaleur, sous la couette. Je le laisse se mouler à mon dos, dans cette sagesse des gestes inconscients du sommeil qui nous fait nous blottir dans l'amour contre ce qui est doux et chaud, la peau de l'autre qui nous reconnaît. Il arrive que je sente la tension de son sexe contre moi. Je laisse alors mon corps s'ouvrir à une faim particulière et je m'endors avec la hâte au ventre qu'au réveil il me prenne. D'autres fois, c'est moi qui me coule contre son dos. La lascivité de son corps endormi me trouble et m'affame tant qu'il m'arrive parfois de ne pas pouvoir résister à la tentation de l'éveiller afin qu'il m'accueille. Il me laisse lui faire l'amour, semi conscient. Lorsqu'il gémit et me supplie doucement, je culpabilise à l'idée de l'avoir éveillé, mais c'est tellement bon…
Après ces nuits, ces heures d'amour, les autre nuits, les autres heures, me semblent désincarnées. C'est l'effet pervers de ces moments de communion absolue. Les jours suivants, dans m
a vie ordinaire de libraire, je flotte un peu, je suis comme ailleurs alors que j'accueille et conseille mes clients, que je prépare mes revues de presse ou ma comptabilité sans y trouver d'intérêt, sans juger cela important comme avant. Lui m'avoue qu'il lui faut faire beaucoup d'efforts pour parvenir à rester concentrer sur ses cours… L'amour fou qui nous lie constitue un préjudice évident à notre vie courante et il nous faut, à l'un comme à l'autre, prendre sur nous en réunissant beaucoup de volonté pour continuer à la mener sans décrocher.
30 décembre 2006
Une invitation à la créativité
"L'amour est à réinventer"…
Je pense à ces mots de Rimbaud sans arrêt : "L'amour est à réinventer"…
"L'amour est à réinventer" lancait-il du haut de ses 17 ans…
Comment me hisser au sommet de ces mots?…
L'amour est à réinventer
Qui prend donc le temps de réinventer l'amour?
Moi-même, contribué-je à ce renouveau?
Quelles habitudes et quels préjuger briser?
Quelles audaces défier?
De quels tabous se libérer?
Quelles pudeurs préserver?
Quelles sources, quelle générosité réunir en soi pour tout redécouvrir, pour tout redessiner?
Ce sera ma méditation quotidienne pour 2007. Tout un programme…
06 décembre 2006
Tentative en couleur
Je me remets au dessin et, par la même occasion, je vais tenter de coloriser les dessins en question. Premier essai ci-dessous. Quelle version préférez-vous? Je compte sur vos critiques!
J'ai pensé à la lumière de la lune (pour expliquer le choix du bleu)
15 octobre 2006
Le repos
Mon ami fatigué par tant de vaines luttes
viens lover ta déroute à mon cœur angora
tressé de laine épaisse et de fleurs de coton
Suis-moi hors des déroutes et des sentiers abrupts
viens oublier tes pas empesés de regrets
sur les rivages mauves de ma sérénité
En cette heure tardive qu'envoûte l'ombre bleue
laisse moi effacer de mes doigts de rosée
les rêves irrésolus à ton front enfiévré
Apaise tes tourments dans l'arc de mes bras
à mon dos tiède et nu calme tes tremblements
puis laisse mon regard d'or colorer ta pâleur
Offre-moi ta confiance et ta fragilité
à l'angle délicat de mon cou parfumé
Défais-toi de ta peur comme d'un vêtement léger
là où tu m'accompagnes tu n'en as plus besoin
26 juillet 2006
Billet doux
À peu près ça, oui, à peu près…
Je veux te dire avec les mots, cette fois,
les mots insuffisants, si lâches quand on a besoin d’eux,
je veux te dire à peu près les fractures neuves et belles, en moi,
qui viennent de toi.
Te dire ceci :
la grimace de mes vieux masques
c’est ton irruption dans ma bulle de tristesse qui l’a déchirée.
Tu m’as offert de te toucher,
alors j’ai pu me quitter, nous regarder et m’aimer.
Me voir ainsi mêlé à toi
m’a fait comme un précipité à l’opposé du drame de tout,
une espèce d’ébulition lumineuse et légère
derrière mes yeux nouveaux;
C’est vaguement ca, oui…
Mais, encore très loin de ça.
Pour être exact, la formule judicieuse entre toutes demeure bien loin des mots.
Pour dire ma joie mieux qu’à peu près,
il n’est que le mélange de nos sueurs, de nos souffles,
dans l’heure silencieuse.
Ce dernier recours me convient bien davantage
que ces quelques phrases qui se voulaient aussi chatoyantes
que notre désir et tes yeux.
Peine perdue, bien sûr… ;)
À ce soir, mon amour.
18 juin 2006
Conte d'été - épisode 1
Julia est tout ouïe, en face de moi. Nous sommes confortablement installés sur son canapé. Elle a le coude calé sur le dossier, un coussin contre le flanc et la tête dans la main. Elle se tait, prête à m’écouter longuement. Je la trouve merveilleusement belle, comme toujours. Son visage lumineux m’accueille avec la bienveillance qui est la sienne. Son regard bleu me sourit et attend mes mots. La fin de notre relation amoureuse est le sujet dont nous discutons depuis déjà une heure, sereinement, sans gravité désormais. L’été a réservé à chacun de nous deux le miracle d’une rencontre et donc un deuil plus bref que nous le redoutions. Elle vient de me parler avec flamme de son nouvel homme. Elle a l’air si heureuse. Bien plus heureuse qu’avec moi… Je m’en trouve si soulagé. À mon tour, maintenant, de lui narrer ma rencontre avec Cris et mon nouvel épanouissement. J’ai à la fois peur et hâte de lui dire.
Je lui ôte une plume minuscule accrochée à une mèche de ses cheveux courts, ses cheveux fins et doux, ni vraiment blonds, ni vraiment roux. Elle me prend la main, considère un instant la plumette et s’en saisit entre le pouce et l’index.
— Allez, raconte. Qui est la fée qui a ainsi changé ton visage?
Je touche la peau de son poignet fin, sous le bracelet multicolore de coton tissé avec lequel je joue, le trac au ventre. Ce contact me réconforte.
— C’est une belle histoire… Une très belle histoire. Tu vas comprendre pourquoi ça n’a pas aussi bien marché entre nous que cela aurait dû. Grâce à Cris, j’ai tout compris.
Je regarde mes doigts près des siens et je me mets à sourire malgré moi.
— Vas-y. Tu as l’air d’hésiter. Je viens de te parler de Bruno pendant une éternité. À toi maintenant.
— J’espère que ça ne va pas te choquer.
— Après tout ce que je viens de te dire? J’en tiendrais une couche si j’étais choquée de quoi que ce soit!
— Bon. Alors, voilà. Comme tu sais, cet été, je ne suis pas parti du tout. Je voulais faire le point, me poser un peu et réfléchir à nous deux, aussi. Les parents m’ont laissé la maison. Je savais que j’allais avoir trois semaines rien qu’à moi, tout seul, tranquille. Je flippais un peu, c’est vrai, de m’ennuyer ou même de déprimer, sans toi, sans Cléa ni Benoît – plus personne n’est là, à cette période de l’année – mais, je n’en ai pas eu le temps. Déjà, j’ai dormi quasiment trois jours non-stop pour me remettre des exams. Ça a été une année vraiment dure.
— Je sais, j’étais là aux premières loges. Au fait, je ne t’ai même pas félicité pour l’obtention de ta septième année de médecine. Encore une belle réussite.
— Oui, merci… À quel prix! J’étais mort, les cernes au milieu des joues, je t’assure, et blanc comme un cachet d’aspirine, comme dit ma mère. J’avais vraiment besoin de récupérer. J’ai rangé tous mes cours, mes paperasses. Rien que ça, je ne te dis pas le temps que ça m’a pris. Puis j’ai enfin pu commencer le potager que j’avais promis à ma mère. Après une année comme ça, il fallait que j’entreprenne quelque chose de concret, de basique, tu vois. Arracher les mauvaises herbes, débroussailler par endroits, retourner la terre en prenant des coups de soleil. C’est exactement ce qu’il me fallait. Tiens, d’ailleurs, tu viendras voir le potager. J’en suis très fier. L’année prochaine, on sèmera bien plus de choses. Ça sera grandiose!
Julia m’écoute, patiente. Tout en parlant, je surveille son visage.
— Bon, bref, au début de la deuxième semaine les couvreurs qui devaient refaire la toiture sont arrivées. Un vieux et un jeune. J’étais mal réveillé ce matin là. Mon père m’avait déjà plus ou moins mis au courant, mais le vieux m’a réexpliquer ce qu’ils allaient faire : se débarrasser de toutes les vieilles tuiles, éventuellement assainir les charpentes abîmées puis remettre des tuiles neuves. Avec son jargon de professionnel, j’avoue que je n’ai pas compris tous les détails. En gros, il m’a dit que ça prendrait deux bonnes semaines minimum, qu’ils travailleraient à deux le matin et que l’après-midi, c’est son apprentis qui poursuivrait seul car lui même devait se rendre sur un autre chantier. Je leur ai offert un café. On a parlé de choses et d’autres. C’est surtout le vieux qui parlait beaucoup. Son coéquipier n’avait encore rien dit. Il écoutait en buvant son café, tranquille. Dans la conversation, un moment, j’ai été amené à leur dire mon prénom, du coup le vieux m’a redit son nom et le jeune m’a dit : «Moi, je m’appelle Cristobal, mais tout le monde m’appelle Cris.»
17 juin 2006
Conte d'été - épisode 2
À ce moment de mon récit, je vois, comme je m’y attendais, les yeux de Julia s’arrondir. Je m’interromps donc de moi-même, plutôt inquiet.
— C’est lui Cris? C’est un mec? Ta Cris est un mec?
— Oui.
Je la regarde assimiler cette nouvelle information, je le conçois, assez déstabilisante pour elle. Elle demeure perplexe un instant. Si elle a perdu sa nonchalance, elle reste calme malgré tout. Je la reconnais bien là.
— Enfin, Martin, en deux ans de relation, tu aurais pu me dire que tu as des tendances gays.
— Mais, ma puce, si j’avais su, bien sûr que je t’en aurais parlé.
— Tu es en train de me dire que tu as compris que tu préférais les mecs cet été seulement, c’est ça?
— Écoute, je ne sais pas si je préfère les mecs, mais j’adore Cris.
— Je te jure, là, j’hallucine… Je comprends mieux pourquoi on avait tant de mal à monter aux rideaux tous les deux.
Elle me considère, une main nerveuse plaquée sur le front. Le sang lui est monté au visage et une mèche s’est rebellée sous ses doigts. Je lui caresse la joue. Tout m’attendrit en elle.
— Tu sais, il faut que tu saches que tant que j’étais avec toi, je n’ai jamais regardé quelqu’un d’autre. J’ai été sincèrement fou de toi. Je ne voudrais jamais, jamais, te perdre, même si, aujourd’hui, c’est différent…
— Le plus dingue, c’est que je sais que tu es sincère. Tu es vraiment à l’ouest, Martin. Je n’ai jamais vu quelqu’un qui pouvait se mentir à lui-même à ce point-là. Tu me sidères.
— Comment ça?
— Je ne te parle pas de tes sentiments pour moi, je sais bien qu’ils sont réels, mais du fait qu’un garçon te plaise. Tout de même, on ne s’improvise pas homo, comme ça, du jour au lendemain. Tu devais bien le savoir. À ton âge, quand même…
— Je t’assure que non, il n’y avait que toi.
— Et avant moi?
— Avant toi? Tu sais bien comment j’étais quand tu m’as rencontré. J’étais à fond dans mes études, complètement coincé, sans l’ombre d’une vie sociale en dehors de la fac.
Elle soupire et affiche une moue dubitative.
— En tout cas, il ne m’a jamais semblé que le sexe soit une de tes préoccupations majeures, que ce soit avant ou pendant notre relation.
— C’est un reproche?
— On en a parlé des dizaines de fois, tu vois très bien ce que je veux dire… J’aurais aimé que cela soit un peu plus fou entre nous… Et ce n’est pas faute d’avoir essayé…
— Je sais, ma puce, mais je croyais que c’était ma nature de ne pas être très porté sur la chose…
— Et maintenant, ce garçon t’a fait découvrir pas mal de choses, j’imagine? Rien qu’à te regarder, ça se voit.
— Ha bon, tu trouves?
Elle retrouve le sourire à mon grand soulagement.
— Oui, je t’assure, tu respires la sensualité. Je suis sûre que tu t’éclates avec lui. Je me trompe ?
— C’est… Comment dire?
Je me sens rougir un peu. Si elle savait! Je m’absente un instant dans le silence de quelques proches et brûlants souvenirs. Je soupire. Elle rit franchement. Mon dieu, comme j’aime cette fille!
— A ce point là?
— Je ne savais même pas que c’était possible…
— Je suis heureuse pour toi. Allez, dis-moi tout. Il est comment ce garçon?
— Il est beau… Il est tendre… Il m’aime.
A nouveau, je m’oublie dans son image. Julia me fait revenir à la surface en me secouant par l’épaule, le sourire jusqu’aux oreilles.
— Hé ho, redescends de ton nuage! Tu as une histoire à me raconter.
— Oui… Et bien, ce premier matin où je l’ai vu, donc, je n’ai pas fait particulièrement attention. C’est dans les jours qui ont suivi. Je l’ai regardé travailler, de temps en temps, tu vois, innocemment. Je lui demandais parfois où il en était, si tout allait bien, ce genre de banalités. Histoire de faire la conversation, de ne pas passer pour un sauvage ou pour un bourgeois qui se la pète. Tu me connais, ça me ferait mal de renvoyer cette image! Donc, il m’expliquait comment il procédait… Bref, on discutait une peu, quoi. Puis, le troisième jour, il s’est mis à faire très chaud. Il bossait torse nu. J’ai commencé à l’observer, à son insu. Je me suis mis à comparer sa musculature à la mienne. J’ai réussi à me convaincre que j’en étais jaloux… Tu vas rire, je me suis même regarder tout nu dans la glace pendant une heure pour me comparer à lui et bien me persuader que je n’étais qu’un pauvre fromage blanc à côté lui.
Elle lève les yeux au ciel.
— N’importe quoi! Tu as un corps magnifique.
— Oui, et bien en attendant, à côté de lui, il y a de quoi complexer, je t’assure. Enfin, bref. Ce même après-midi, je le surprends à faire une pause cigarette à l’ombre de la maison, tout seul dans son coin, couvert de sueur. Alors, moi, naturellement, je l’invite à venir prendre une boisson fraîche à l’intérieur, tu vois, normal, quoi. Et c’est là qu’on a commencé à faire connaissance. On s’est un peu raconté nos vies, lui ses origines portugaises, sa famille (il a une sœur jumelle qu’il adore), l’école qu’il a laissé tomber très tôt, sa passion pour le bois et la sculpture et son rêve de réussir à en vivre un jour, moi, ma médecine, ma relation avec toi…
— Tu lui as parlé de moi?
— Evidemment. Je te rappelle que jusqu’à maintenant, tu étais toute ma vie!
— Oui, évidemment! Où avais-je le tête?
Elle essaie de dissimuler son émotion en ironisant. J’en souris intérieurement
— Enfin, voilà. On a pris l’habitude de discuter un peu chaque après-midi. Il a commencer à me plaire.
A me plaire vraiment, je veux dire. Je me sentais bien avec lui, tellement à l’aise. Chaque jour, j’avais hâte qu’on se retrouve, tous les deux. On peut dire qu’une amitié est née à ce moment-là.
— Qui n’est pas resté longtemps une amitié…
— Comme tu dis!













